ALBERT SCHINZ

LA QUERELLE ROUSSEAU-HUME
Un document inédit

 

in

ANNALES

De la société

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Tome dix-septième

1926

A Genève

Chez A. Jullien, éditeur

Au Bourg-de-four, 32

Numérisé par Philippe Folliot, professeur de Philosophie au lycée Ango de Dieppe.

 

 

 

 

I – Un document inédit

II - Lettre de Hume à la Présidente Durieu de Meinières

III – Traduction de la Lettre de Hume à la Présidente Durieu de Meinières [1]

Appendices

          I - Une lettre inédite de David Hume relative au séjour de Rousseau en Angleterre

II - Liste des articles en Prose et en Vers relatifs à la que­relle entre Rousseau et Hume, et trouvés dans le St. James's Chronicle, avril à décembre 1766.

 

 

 

 

 

 

 

LA QUERELLE ROUSSEAU-HUME
Un document inédit

I

 

 

            (13) Dans notre étude sur la collection des manuscrits de la Bibliothèque de J. Pierpont-Morgan, à New-York, qui parut dans le volume 7, n° 1 (octobre 1925), des Smith College Studies in Modern Languages, nous avions noté, n° II : Traduction d'une lettre de Hume à Mme Belot. Et nous disions seulement: « Nous nous bornons à marquer ici la place d'un document assez long et qui fera l'objet d'une publication spéciale » (p. 28).

            Chose curieuse - et nous ne l'avions pas alors décou­vert -, la même collection avait acquis en des temps divers et évidemment sans que personne se fût avisé qu'il s'agissait du même document, l'original anglais de cette même lettre ; celle-ci était classifiée avec les manuscrits Rousseau, l'original avec les manuscrits Hume. On s'explique du reste que la parenté n'ait longtemps pas été soupçonnée; et nous-même n'avons été amené à faire le rapprochement que par un heureux hasard. C'est qu'en effet non seulement l'original anglais est adressé à «Mme la Présidente de Meinières », et la traduction française est donnée comme une lettre à «Mme Belot » (14) traduite par Rousseau, mais le premier alinéa du texte original, rempli de choses personnelles, est omis dans la traduction, de sorte que le début de la lettre n'est pas pareil dans les deux cas. D'ailleurs, toutes les richesses de la collection Morgan n'avaient pas encore été appré­ciées et classifiées lorsque nous y travaillions en 1925.

            La traduction que nous avons eue entre les mains d'abord, était reliée avec la plupart des autres documents Rousseau présentés dans la première partie de notre bro­chure (Cf. Description du précieux cahier, pp. 4-6). Le catalogue donne de ce numéro la définition suivante : « Autograph translation of a letter from David Hume to Mme Belot ». Cela voulait dire apparemment que non seulement l'écriture, mais le texte français étaient de Rousseau. Examinons d'abord ces deux points.

            En ce qui concerne premièrement la traduction, il est loin d'être certain que Rousseau sût assez d'anglais pour qu'on puisse lui attribuer ce travail. Passons rapidement en revue les différents passages des oeuvres de Rousseau et de la correspondance nous renseignant là-dessus.

            La première fois que Rousseau mentionne la langue anglaise, c'est pour dire son ignorance. (Confessions, livre VI, Hachette, VIII, 178). En 1737, il va à Mont­pellier et, en route, par fantaisie, il se fait passer pour un Anglais, du nom de Dudding ; il dit : « la langue anglaise dont je ne savais pas un seul mot ». A Montpellier, il fait la connaissance de quelques étudiants irlandais «avec lesquels je tâchais d'apprendre quelques mots d'anglais » (Il y resta six semaines et ne s'appliqua guère à rien, étant là pour sa santé). A propos de son séjour à Venise (1743-44), Rousseau écrit seulement : «Nous étions liés aussi avec deux ou trois Anglais pleins d'esprit et de connaissance, passionnés de musique ainsi que nous » (Hachette, VIII, 222).


          (15) En 1761, nous trouvons quelques mots dans la corres­pondance ; quand il reçoit la traduction anglaise de la Nouvelle Héloïse, il demanda à Mme de Boufflers de la parcourir et de lui faire part de ses observations. (Je n'entends pas assez la langue pour me fier aux miennes. A Mme de Luxembourg, 28 août 1761) ; et le 21 juillet 1762, Mme de Boufflers, envoyant à Rousseau communi­cation d'un fragment de lettre de Hume qui le concerne lui Rousseau, elle est obligée d'en écrire la traduction, deux pages entières (Streckeisen-Moultou, J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis, II, p. 43). Trois ans plus tard, Panckouke lui demande d'abréger la Clarisse Har­lowe de Richardson, et il s'excuse sur son ignorance de l'anglais (n'entendant pas l'anglais) (25 mai 1764).

          Nous approchons de la période d'Angleterre. Dans une lettre de Hume à Suard, datée du 5 novembre 1766, mais relative au commencement de l'année, nous lisons :

 

          « When we were on the road, he told me, that he was resolved to improve himself in English ; and as he heard that there are two English translations of his Emile... (words erased) them, he said and read them and compare them : His knowledge of the subject would facilitate his advances in the language. Immediately on our Arrival, I procured the books for him. He kept them for two or three days and then returned them to me, by telling me, that they could be of no use to him. He had not patience, he said, to read them ; he was in the same case with regard to the Original and all his other Writings, which, after their Publication, he cou'd never take into his hand without disgust. »

 

          (L'original de cette lettre, citée en traduction dans les Œuvres de Rousseau, éd. Lefèvre, 1820, vol. XX, 4, est (16) aujourd'hui en vente chez Caxton, à Londres, Cat. 918, mars 1926, p.48).

          Dans la lettre du 19 janvier à Mme de Boufflers, Hume avait écrit : Je cherche un logement, « and as he is lear­ning English very fast, he will afterwards be able to chose for himself ». (Private corr., p. 126).

          Cependant, à Chiswick, Rousseau sentit la «nécessité d'apprendre l'anglais» (Cf. Courtois, Annales J.J. Rousseau, VI, p. 20). C'est ici que se place le passage souvent cité à ce sujet (Lettre à Hume, 29 mars 1766).

 

          « J'en trouve un plus grand (inconvénient) à ne pouvoir me faire entendre des domestiques ni surtout entendre un mot de ce qu'ils me disent. Mlle Le Vasseur me sert d'interprète, et ses doigts parlent mieux que ma langue. Je trouve même à mon ignorance un avantage qui pourra faire compensa­tion : C'est d'écarter les oisifs en les ennuyant. J'ai eu hier la visite de M. le Ministre, qui voyant que je ne lui parlais que français n'a pas voulu me parler anglais ; de sorte que l'entrevue s'est passée à peu près sans dire un mot. J'ai pris goût à l'expérience. »

 

          Deux fois dans la lettre du 5 avril à Mme de Boufflers il dit combien sa connaissance de l'anglais est précaire : « Vivant dans un pays dont j'ignore la langue » ; dans un pays où par ignorance de la langue on est « à la discrétion d’autrui » (Hachette, XI, pp.325-26)

          Lorsque la « querelle » va éclater, et quand Davenport visite Rousseau à Wootton, en juillet, pour chercher à la conjurer, s'il en était temps encore, c'est en français et non en anglais qu'ils s'entretiennent. A un moment donné, dit Davenport : «I said that, as my knowledge of French was very imperfectt, I might easily misrepresent things, (17) so beged him to write down the whole matter » (Burton, Life and Correspondance... II, 336).

          Rousseau semble être arrivé cependant à pouvoir lire à peu près l'anglais. M. Ritter (Enfance et Jeunesse, Cf. Annales, XVI, p. 187) dit : « Mme de Boufflers lui écrivait un jour en lui envoyant une lettre : vous savez assez d'anglais pour l'entendre et je veux éviter la peine de la traduction ». La date de cette lettre toutefois n'est pas donnée et nous ne l'avons pas retrouvée. De son côté, M. Courtois rappelle que si Rousseau ne parle pas l'an­glais, il parvient à le lire, et que plus d'un correspondant britannique employa sa langue maternelle (Annales J. J. R., VI, p. 21). Mais même en tenant sérieusement compte de ces dernières citations, on n'arrive pas à concevoir comme chose probable que Rousseau ait tra­duit le document assez long qui nous occupe.

          Pouvait-on y reconnaître au moins l'écriture de Rousseau ? Nous ne sommes pas un expert, et à vrai dire pour les profanes presque toutes les écritures du XVIIIe siècle (au moins pour les manuscrits et lettres où l'auteur s'applique un peu) se ressemblent assez et on se trouve souvent dans la position de ce personnage d'un roman anglais qui a été volé par un Chinois, et qui tombe sur chaque Chinois qu'il rencontre dans les rues de Londres, car tous lui rappellent fortement les traits de son voleur. Nous hasardons cependant de dire que l'écriture - très claire - de cette traduction, ne paraît pas être celle de Rousseau, laquelle, surtout à cette époque de sa vie, trahit de la nervosité ; elle est inclinée comme celle des émotionnels ; celle du manuscrit au contraire est très droite. En outre nous avons observé certains indices qui nous ont paru révélateurs ; par exemple de brusques espaces entre lettres d'un même mot, qui sont signes de (18) raisonnement capricieux et qui révèlent plutôt l'écriture d'une femme : ainsi sera, sacrifice, est sont écrits s era, s acrifice, e st ; Rousseau n'a jamais écrit ainsi. On observera aussi qu'il n'y a qu'une fois, dans cette très longue lettre, « la barre du procureur » à la fin des lignes, barre qui est si fréquente chez Rousseau (Cf. Smith College Studies, VII, 1, p. 8, note 2). D'autre part, en tête de la lettre, il y a dans une écriture différente (et qui cette fois, semble-t-il, est bien celle de Rousseau) et en une encre qui est celle des autres lettres de Rousseau à Wootton, ces mots : lettre de M. hume a Made Belot.

            Sans prouver catégoriquement que Rousseau fût étranger à cette traduction, notre petite enquête aboutit, dans son ensemble, à un résultat plutôt négatif.

 

 

            Nous avons du reste, une autre hypothèse à offrir qui nous paraît infiniment plus vraisemblable. Elle nous est suggérée par nos recherches sur l'identité de cette Mme Belot à qui est adressée la lettre de Hume. Les recueils de correspondance de Rousseau et de ses amis ne nous avaient apporté aucun renseignement, mais une note dans Burton, Life and Correspondence of David Hume (vol. II, p. 176), nous apprit que Mme Belot était la traductrice de quatre des volumes d'histoire de Hume. La lumière commençait à se faire. Mme Belot ne serait-elle pas la traductrice de la lettre de Hume ? On se souvient, en effet, que celui-ci avait mandé (Lettre à Mme de Boufflers, 15 juillet 1766) qu'il songeait à coucher par écrit la relation de sa querelle et d'en envoyer des copies à quelques amis, et une à Rousseau lui-même. Comme, en effet. Rousseau - et certains amis de France (19) aussi - n'eussent pas compris le texte anglais, c'était donc que Hume avait peut-être mis à exécution son projet et avait envoyé sa lettre à Mme Belot pour la faire traduire. Nous aurions alors là comme une première ébauche du Résumé succinct. Sans doute Hume avait dû ensuite remanier son écrit, ajoutant toute la partie préface à la querelle, et la reproduction de documents. Mais il demeure bien certain en tout cas, que cette nar­ration doit être antérieure au Résumé succinct, puisqu'il n'y aurait eu aucun sens à faire cette lettre après qu'une autre relation existait à laquelle il suffisait de renvoyer.

            Tout cela, en vérité, était très beau, mais peut-être trop simple.

            Nous en étions là de nos recherches quand, à la même Bibliothèque Morgan où nous avions trouvé la lettre de Mme Belot, nous mîmes la main sur l'original anglais de la lettre de Hume. C'était l'écriture de Hume à n'en pas douter une seconde, mais la lettre était adressée «à Mme de Meinières», et non à Mme Belot. Cette diffi­culté se trouva cependant bientôt résolue, car en recueil­lant peu à peu quelques données sur Mme Belot, nous apprîmes qu'elle était en décembre 1765 - donc depuis quelques mois seulement - devenue Mme de Meinières. Bref, Mme Belot et Mme de Meinières étaient une seule et même personne et si Rousseau avait écrit « Lettre à Mme Belot », c'est qu'il avait probablement bien connu, quelques années avant, cette Mme Belot (nous verrons cela tout à l'heure), tandis que le nom de Mme de Mei­nières ne lui disait rien du tout. Du reste les mots « Lettres de Hume à Mme Belot » sont jetés assez négligemment sur le papier, comme par quelqu'un qui ferait vite une note et serrerait la lettre dans quelque tiroir. Rousseau, en effet, après avoir écrit sa lettre de (20) 18 grandes pages à Hume - et tout en restant du reste sous l'impression funeste que la persécution contre lui était organisée systématiquement - semble s'être par­faitement désintéressé de la querelle particulière avec celui qui l'avait emmené en Angleterre. (Bien différent en cela de Hume qui y pense jusqu'au moment de descendre dans la tombe).

           

            Il est temps de dire ce que nous savons de Mme Belot-Mme de Meinières. (Nos principales sources de rensei­gnement sont : La Biographie universelle de Michaud, Tome III, édition Delagrave, s. d. : Nouvelle Biogra­phie universelle, pub. sous la direction de M. le Dr Hoe­fer, Tome V, Firmin-Didot, 1853. Ce dernier tire ses renseignements sur Mme Belot de Trois siècles littéraires et de Le Bas, Dictionnaire Encyclopédique de la France).

            Dame Octave Guichard est née à Paris, 3 mars 1719 et morte à Chaillot, 22 décembre 1804. Elle avait épousé en 1738 un avocat au parlement qui ne lui laissa en mourant (1757) que 60 livres de rente. Elle les vendit pour 1.200 livres et apprit l'anglais, et essaya de vivre de traductions, comme Rousseau vivait de copies de musique. Elle trouva des protecteurs, entre autres Palissot, La Popelinière ; le roi la pensionna, 1.500 livres, en 1763, après la publication de la traduction de l'His­toire des Tudor, par Hume (c'est Hume qui nous l'ap­prend dans une lettre à Robertson, 1er décembre 1763, Burton, loc. cit., II, p. 176. Note).

            Elle épousa en secondes noces M. le président Durey de Meinières (mort à Chaillot 1785). D'après la Nouvelle Biographie Universelle, ce mariage avait eu lieu en (21) 1765 ; Michaud précise : « Durey de Meinières avait une belle bibliothèque. Il l'y laissait (Mme Belot) travail­ler. Elle le charma et en décembre 1765, il l'épousa ».

            Citons ici la note de Burton (II : 176-7).

           

            « Of this lady a curious periodical work called Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des lettres en France, says of date 26 May 1764 that after having lived a life of wretched poverty, scantily supported by the produce of ber translation from the English, she was then living with the President Meinières whose taste is considered sin­gular, as « cette dame est peu jeune, elle est laide, sèche et d'un esprit triste et mélancolique » ; such were then the rewards of female authorship in France. »

           

            Elle ne voulut cependant, dit-on, recevoir aucun avantage de son contrat de mariage.

            Mme Belot avait aussi essayé sa plume dans des écrits originaux ; le premier avait ce titre : Réflexions d'une provinciale sur le discours de M. Rousseau, Citoyen de Genève, touchant l'origine de l'inégalité des conditions parmi les hommes…. à Londres MDCCLVI [2]. En 1785, elle publiait des Observations sur le Tiers-Etat.

           

            (22) Elle traduisit (1759) Mélanges de Littérature anglaise; (1763) Ophélie, un roman (auteur ?) 2 volumes ; (1768) Histoire de Rasselas, de Johnson. En 1763, ce fut le tour de Hume, Histoire de la Maison Tudor sur le Trône d'Angleterre, 2 volumes (Michaud donne la date de 1765, mais cela doit être erroné), et en 1765, Histoire de la Maison Plantagenet sur le Trône d'Angleterre. II y eut probablement quelques autres volumes de traduction.

            Voici ce que dit Hume de Mme Belot, dans la lettre à Robertson du 1er décembre 1763.

 

Paris, Dec. 1er  1763.

            DEAR ROBERTSON,

 

            Among other agreeable circumstances wich attend me at Paris, I must mention that of having a lady for a translator ; (23) a woman of merit, the widow of an advocate. She was, before, very poor, and known but to few ; but this work has got her reputation, and procured her a pension from the court, wich sets her at ease. She tells me that she has got a habit of industry ; and would continue if I could point to her any other english books she could undertake...

            (Il recommande cette femme à Robertson pour son History of Charles V, mais c'est Suard qui a été chargé de ce travail).

            She has a very easy, natural style : Some times she mista­kes the sense ; but I now correct her manuscript and should be happy to render you the same service, if my leisure permit, as I hope it will... » (Burton, Loc. cit. II, p. 176-7).

 

            Et voici ce que dit Grimm, Correspondance littéraire, avril 1765 (volume IV, p. 402-3) :

 

            « Mme Belot vient de publier la traduction de l'Histoire d'Angleterre, par M. David Hume, contenant celle des Plan­tagenets, 2 vol. in-4°. On sait que le philosophe David Hume a d'abord composé l'histoire de la maison Stuart, ensuite celle des Tudors ; enfin en remontant toujours, celle des Plantagenets, ce qui forme un corps complet de l'histoire de l'Angleterre. Mme Belot avait déjà donné la traduction de l'histoire des Tudors ; elle vient de la compléter de celle des Plantagenets, et comme feu l'abbé Prévost nous a régalé d'une traduction des Stuarts, nous pouvons nous flatter d'avoir une traduction entière et bien mauvaise de tout l'ouvrage de M. Hume. Je dis bien mauvaise, parce que l'abbé Prévost a traduit à la toise et avec la dernière négli­gence, et que Mme Belot n'est pas en état de faire même aussi bien que lui. Cette pauvre femme n'a ni le talent ni le style, ni les connaissances qu'il faut pour une telle entreprise. Son style plat et bourgeois rend cette lecture pénible et dégoûtante. M. Hume dit quelque part : « Ce gouvernement ne ressemble pas mal à l'aristocratie polonaise » ; et Mme (24) Belot traduit : « Ce gouvernement ressemblait assez à une aristocratie polie » ; c'est qu'il n'y a dans le mot anglais qu'une seule lettre qui fait la différence entre polonais et poli. Ma foi, quand on n'en sait pas plus long, il faut traduire des romans, si l'on a besoin de traduire, mais il faut respec­ter des ouvrages aussi importants qu'un cours d'histoire écrit par un philosophe. On a dit que M. Hume avait revu lui-même les épreuves de cette traduction, et son séjour à Paris pouvait rendre la chose vraisemblable, mais cela n'est pas vrai. »

 

          Hume savait assez le français... et cependant les exemples de Grimm ne sont que trop probants. D'autre part, Hume dans la lettre citée tout à l'heure (1er décem­bre 1763) dit bien à propos des Tudors « I now correct her manuscript ». Le lecteur pourra juger qu'en ce qui concerne la lettre de Hume qui nous occupe, elle ne s'en est pas mal tirée. Elle emploie suspicion en français pour soupçon, ce qui n'est pas bien grave. D'autre part, elle écrit : « un papier réfléchissait sur lui » (a paper reflected on him) ce qui est plus grave, car cela ne signi­fie rien.

      

 

          Maintenant, ce n'est pas pour le plaisir de publier quelques notes érudites que nous avons recueilli ces ren­seignements sur Mme Belot ou Durey de Meinières. On va voir qu'ils ne sont en effet pas indifférents à l'examen général de l'affaire Rousseau.

Lisons le premier alinéa de la lettre originale anglaise de Hume à Mme de Meinières, et les dernières lignes serrées au bas d'une page bourrée de faits relatifs à la querelle :


 

            (25) « Quoique j'ai mille fois raison d'être confus de ce que vous m'ayez devancée en me donnant de vos nouvelles, j'avoue que votre lettre m'a causé un sensible plaisir. Je fus heureux d'avoir encore une place dans votre mémoire et dans votre amitié ; et j'espère que cette même disposition vous engagera à montrer de l'indulgence pour mon très coupable silence. Mais ma lenteur dans ce cas particulier ne saurait m'être imputée à moi. Vous savez que je me considérai pres­que comme un membre de la famille de M. de Montigny et des siens, et qu'il n'y a pas de personne au monde pour qui j'aie plus d'estime ; pourtant, excepté une lettre écrite à Mme Duprès, je ne leur ai donné aucun témoignage de ma gratitude et de mon respect. Je ne saurais donner un exemple plus fort de ma mauvaise conduite dans ce domaine de la correspondance.

            Vous désirez avoir un compte rendu de mes rapports avec M. Rousseau... »

 

            Et à la fin de la lettre, après avoir rappelé - assez habilement - la querelle Rousseau-Diderot (« sa conduite avec moi n'a guère été pire que celle qu'il avait eue vis-à-vis de Diderot, voici environ 7 ans »), Hume termine :

 

            « J'envoie mes compliments à M. de Meinières auquel je désire que vous veuilliez bien expliquer cette lettre. Le président de Brosses pourra la lire dans l'original. Je vous prie, présentez-lui mes respects. Je voudrais bien aussi que M. de Montigny la vît. Je n'ai pas de place pour mettre ma signature régulière comme je devrais.»

 

            (C'est exact, la signature est écrasée dans un coin du papier et rentre sons la dernière ligne).


            (26) Et voici notre interprétation : Hume a appris - ou s'est simplement souvenu - en recevant une lettre de Mme de Meinières (lettre que nous n'avons pas) que l'ancienne traductrice de ses oeuvres fréquentait un cercle de ses amis à lui ; il a compris que dans ce cercle on avait parlé de son affaire avec Rousseau. Il entrevoyait qu'elle avait voulu s'autoriser de ses rapports antérieurs avec lui (rapports plutôt d'affaires) pour satisfaire sa curiosité de femme. N'ayant pas sa lettre, nous ne pou­vons positivement décider, il est vrai, si elle avait écrit de sa propre initiative, ou si elle avait été en quelque sorte chargée de le faire au nom des personnes apparte­nant à ce cercle. Nous serions disposés cependant à pen­ser qu'elle a agi seule ; car à la façon dont Hume répond, elle a dû s'excuser de ce qui pourrait être considéré comme une indiscrétion. Hume la rassure adroitement et sans laisser voir qu'il est enchanté de cette indiscré­tion : Elle paraissait désireuse de justifier son enquête en se réclamant de gens qui pour son correspondant étaient plus que de simples connaissances d'affaires (la famille Montigny) : - Cette précaution n'aurait pas été nécessaire, répond Hume ; mais d'ailleurs, ajoute-t-il, en effet, je connais fort bien les Montigny, j'étais presque un des leurs et je n'estime personne plus qu'eux. Est-il besoin d'ajouter que l'amitié de Mme la présidente de Meinières pour eux constitue une raison de plus pour obtempérer avec empressement à la demande de rensei­gnement ? il ne leur avait pas écrit, même à eux - comme elle le savait sans doute - cela l'excusera peut-être de l'avoir laissée elle-même sans nouvelles ; mais c'est certain, il faut réparer. En termes plus simples. Hume saisit au bond l'occasion d'exposer sa cause, et loin d'en vouloir à Mme Belot ou à Mme de Meinières (27) de le questionner, il feint d'être, lui, confus de n'avoir pas pris les devants.

            L'occasion en effet était excellente. L'approbation de ce milieu-là était fort importante à gagner, plus impor­tante que celle des philosophes d'Alembert, d'Holbach, Lespinasse qui étaient a priori contre Rousseau et que, d'autre part, celle de Mme de Boufflers, de la marquise de Barbantane, etc., qui étaient fort portées d'avance dans le sens opposé, donc perdues d'avance, ou tout au moins difficiles à gagner.

            Il s'agissait de la conquête d'un salon neutre et qui pouvait faire pencher la balance dans le sens qui préoccupait tant Hume.

            Et - oh ! malheur ! - Hume avait, peu de temps avant, en quelque sorte introduit lui-même l'admiration pour Rousseau dans ce cercle-là. En effet, le 16 mai 1766, il avait envoyé 6 gravures de Rousseau, d'après le portrait de Ramsay, à Mme de Boufflers, dont une destinée à Mme de Montigny ; Mme de Boufflers était chargée de le faire porter : « This lady lives in your neighbour­hood in the rue des Vieilles-Haudriettes » (Private Corr.. p. 169) [3].

 

            Hume en sera bien mortifié, comme il appert de la lettre à Suard, traducteur du Résumé succinct et qui sera dépêché avec ces documents dans le cercle Montigny :

 

            « Does not Mde de Montigny laugh at me that I should have sent her, but a few weeks ago the Portrait of Rousseau done from an original in my possession, and should now send you these Papers which proved him to be one of the worst men that perhaps ever existed, if his Frenzy be not an Apology for him. » (August 12, 1766, cité d'après Caxton's 918th Catalogue, March 1926, p. 49).

 

            Maintenant Hume entre en matières d'une façon plutôt abrupte..., puis quand le long récit est fait, il revient aux personnalités. Il envoie ses compliments à M. de Meinières, en recommandant bien de communiquer le contenu de sa lettre anglaise à un homme de cette impor­tance. Nous apprenons que le président de Brosses était de ce cercle, et peut-être d'après le contexte, s'était-elle entendue avec lui pour envoyer sa lettre... et enfin il faut que sa correspondante ne manque pas de communiquer ses renseignements à M. de Montigny.

            Telle pourrait être l'origine de ce premier récit complet fait par Hume des événements qui ont conduit à la brouille, et dont le Résumé succinct ne sera qu'un exposé à peine plus long, mais étoffé de documents, et avec une partie d'introduction qui est présentée ici en quelques lignes.

            Il y a cependant quelques difficultés, et nous les expo­sons franchement, profitant (avec reconnaissance) des observations de Miss Margaret Peoples qui prépare une nouvelle relation de la « querelle » avec tous les docu­ments accumulés depuis la discussion de Mme Macdonald en 1906.


          (29)C'est que Rousseau [4], au moment où il écrivait cette let­tre, avait déjà formé le projet d'écrire un exposé complet, bien plus, semblait être en train d'écrire ce qui est devenu le Résumé succinct. Il suffit de rappeler le passage de la lettre à Mme de Boufflers du 15 juillet :

 

          « My present intention therefore is to write a narrative of the whole affair and to insert all the letters and original papers, to draw this in the form of a letter to Gen. Conway, to make several copies of the narrative ; to leave one in your hands, one with Lord Marshall, one with M. Davenport, and perhaps one or two with other persons ; to send also a copy to Rousseau and tell him in what hands the other copies are consigned. » (Private Corr., p. 182).

 

          Alors la longue lettre de Mme de Meinières va donc faire double emploi. On ne comprend pas bien la raison d'être de ce document parallèle.

          C'est juste. Cependant le document existe, et rien n'autorise à douter de son authenticité. Mais il faut se souvenir aussi que rien n'était moins décidé que la publication du Résumé succinct ; c'est-à-dire que le long exposé même écrit pouvait être destiné à rester en portefeuille, ou sinon à avoir en tous cas une circulation limitée. Même quand l'écrit sera sorti de ses mains et quand celui-ci aura été envoyé à Paris, Hume lui-même ne saura encore s'il en sera fait une traduction et s'il sera imprimé ; ses amis décideront pour lui. Preuve en soit la lettre du 12 août à Mme de Boufflers où il annonce la fin de la rédaction du Résumé succinct.

 

            « I have drawn up the whole story in a short narrative, and have inserted all the letters and papers ; and have delivered (30) the pacquet to Gen. Conway to be sent by the first courrier to Mr. d'Alembert. »

 

            Et il ajoute : « It is not my view of having it published. » Ainsi au cas de non impression du Résumé, la lettre Meinières-Belot constituera une importante pièce pro-Hume dans le débat, et quelqu'un dans le cercle des Montigny, ou quelqu'un en dehors de ce cercle, mais l'ayant lue et ne sachant rien du projet du Résumé succinct, a pu suggérer l'idée de cette traduction ; peut-être Mme de Meinières y songea-t-elle ? Et encore un coup, peut-être Hume lui-même d'une façon indirecte, ou dans une lettre que nous n'avons pas, est-il responsable : une lettre demandée à Hume par la traductrice des oeuvres de Hume avait fort bien pu suggérer à Hume l'idée de la traduction de la lettre.

            En tout cas, quoi qu’il en soit, et de la façon dont la chose a été menée à chef, un point qui nous paraît évident, c'est que cette traduction fut faite avant celle du Résumé succinct, car sans cela, à quoi bon se livrer à ce long tra­vail d'un document qui donne moins bien des faits acces­sibles dans un autre document, en français aussi. Et nous savons du reste que le Résumé succinct fut communiqué avec tous ses documents au cercle des Montigny le 18 août, quelques jours après le départ de Londres, le 12 août, et avant que fût faite la traduction Suard. Il ne reste plus qu'à trouver comment ensuite, la lettre traduite, elle parvint à Rousseau. C'est l'incertain. Si nous savions pertinemment comment la traduction a été faite, nous pourrions répondre probablement à cette question et vice-versa. Il n'est pas impossible que ce soit sur la demande de Hume - si Hume a eu lui-même connaissance de la traduction - M. Davenport qui l'ait remise ; celui-ci (31) avait déjà dans de précédentes occasions porté à Rousseau des messages de Hume (Cf. Lettre de Davenport à Hume, 6 juillet 1766, Burton, loc. cit., II, 336). Il est possible aussi que Mme Belot l'ait envoyée spontanément et alors, elle a pu avoir dit à Rousseau en même temps : Je suis cette Mme Belot qui un jour écrivit un petit livre au sujet de votre Discours sur l'Inégalité... et J.-J. Rousseau de griffonner en tête de la traduction : Lettre de Hume à Mme Belot.

            Quelque chose d'assez particulier doit être noté dans cette lettre. La date, marquée très nettement au début de la missive et pas à la fin, est : le 25 juillet. Or, après avoir écrit deux pages serrées, Hume marque une inter­ruption, et puis il continue ainsi : « Comme j'en étais à cette partie de ma narration, je reçois inopinément une lettre de Rousseau... de 18 pages in-folio... d'une très petite écriture. » C'est la grande lettre que l'on connaît, et qui fut reçue, c'est certain, le 15 juillet. Il est clair que Hume ne pouvait dater une lettre « le 25 juillet », en écrire deux grands tiers et être interrompu le 15. Que signifie cela ?

            Nous ne voyons qu'une explication. C'est qu'ayant commencé la lettre le 5, il ait ajouté après coup un 2 devant le 5, ou s'il avait commencé le 15, changé son 1 en un 2. Mais dans quel but ? Ou, est-ce qu'il aurait vraiment voulu égarer le lecteur et faire penser seulement qu'il avait été interrompu ? En ce cas il resterait toujours l'étourderie d'avoir si mal dissimulé sa petite ruse ? La seule chose qu'on puisse dire peut-être est ceci : tandis qu'on ne voit nulle raison psychologique pourquoi Hume aurait voulu faire croire que la lettre écrite le 15 ou le 5 l'était en réalité le 25, on en verrait éventuellement une à simuler l'arrivée d'une lettre au milieu de la narration des (32) faits ; à savoir que si les lecteurs s'imaginent que les deux tiers de la narration ont été faits dans le calme relatif qui précédait l'arrivée de la lettre-bombe du 15 juillet - laquelle pourrait avoir égaré son jugement - la confiance accordée à l'auteur serait plus assurée. Hume était dans un état d'agitation extrême dans ces journées de juillet et août 1766... Toutefois notre hypothèse est assez grave vraiment ; n'insistons pas [5].

 

 

            Ici s'arrête proprement l'épisode de cette lettre à la Présidente de Meinières. Personne ne niera l'intérêt de ce premier récit de faits tels que les voyait Hume, récit où ceux-ci ne sont plus livrés par bribes dans une corres­pondance échevelée à des connaissances et amis divers, mais groupés pour former un tout coordonné. Et ce tout, du reste n'est pas beaucoup plus bref que le Résumé suc­cinct si on décompte dans ce dernier les lettres et docu­ments insérés à titre de preuves. Et, aussi bien, il n'est pas étonnant qu'ayant été écrits presque simultanément, les mêmes termes, ou à peu près, se retrouvent dans les deux.

            Il ne reste guère entre eux que la différence qui existe (33) entre une lettre personnelle et un document public ; la pre­mière est plus spontanée et plus amère ; le second, celui qui doit aller devant tout le monde est plus prudent, disons plus diplomatique.

 

 

            Avant de finir ajoutons encore que la lettre à Mme de Meinières jette un peu de lumière sur un autre échange de lettres entre Hume et une correspondante du temps de la brouille. Nous avons vu en effet que dans le cercle d'amis des Montigny il y avait Mme Dupré, c'est-à-dire Mme Dupré de Saint-Maur. Il s'agit évidemment de la femme de Nicolas-François Dupré de Saint-Maur (1695-1774), célèbre par une traduction (qu'il n'avait peut-être pas faite) du Paradis Perdu de Milton, et qui lui ouvrit la porte de l'Académie, célèbre surtout par son Essai sur les menées ou Réflexions sur le rapport entre l'argent et les denrées (1746). Elle-même est la dame dont il est ques­tion dans les Confessions de Rousseau (fin du livre VII). « La Lettre sur les Aveugles de Diderot, dit Rousseau, n'avait rien de répréhensible que quelques traits person­nels dont Mme Dupré de Saint-Maur et M. Réaumur furent choqués et pour lesquels il fut mis au donjon de Vincennes [6] ».

 

            Evidemment Hume la connaissait et appréciait en elle une femme d'esprit, de bon sens et de cœur. Il nous dit (Lettre à Mme de Meinières), qu'il lui avait écrit. Nous n'avons pas cette lettre, mais la réponse de Mme Dupré, qui est datée du 20 août 1765 et qui est publiée par M. Lévy-Bruhl (Revue de Métaphysique et de Morale, 1913). Par cette réponse nous apprenons que Hume avait demandé à Mme Dupré - comme à tant d'autres - « s'il fallait publier ». Serait-ce cette lettre qui aurait provoqué la discussion de l'affaire Hume-Rousseau, et ainsi amené indirectement à la rédaction de la lettre à Mme de Meinières ?... C'est fort possible. Ce qui est cer­tain, c'est que Mme de Saint-Maur fut très prudente. Elle attendit pour répondre d'avoir, non seulement la version de Hume donnée dans la lettre à Mme de Meinières du 25 juillet, mais aussi les documents - les documents qui furent envoyés le 12 août au Gén. Conway, lequel devait les envoyer immédiatement à d'Alembert [7]. Ils ont dû voyager et passer de main en main bien vite puisqu'ils étaient chez les Montigny le 18. («  M. de Montigny reçut avant-hier soir les papiers que vous lui avez envoyés, nous passâmes une partie de la nuit à les lire »), et qu'elle répond le 20 à la demande de Hume. Cette lettre - qui du reste condamne Rousseau avec décision – est (35) charmante, et il faut remercier M. Lévy-Bruhl de l'avoir révé­lée. Mme Dupré répondit ce que tant de vieux amis avaient répondu déjà et surtout Mme de Boufflers, Keith, Davenport, Walpole, le roi, Adam Smith, etc. Elle parle, dit-elle du reste, pour les autres, « ceux de vos amis qui habitent actuellement Montigny », comme pour elle... « De tous ces gens-là, je n'en ai point rencontré qui vous supposassent l'ombre d'un tort vis-à-vis de Rousseau. Fai­tes-nous donc l'honneur de croire que vous n'avez pas plus besoin de justification en France qu'en Angleterre ». Et encore : « Qu'a donc à redouter l'excellent Hume d'un être aussi déplorable, aussi abandonné (que Rousseau) ? Rien assurément ! Par conséquent, rien à faire, rien à écrire, encore moins à imprimer. » (Loc. Cit., p. 424).

                                                                                                            Albert SCHINZ

 

 

 

 

II

 

Lettre de Hume à la Présidente Durieu de Meinières

 

            Provenance : Bibliothèque de J. Pierpont-Morgan, New-York.

            Format : 12 3/4 X 8 1/4 pouces.

            Reliée à part avec le même luxe que les lettres Rousseau. Catalogue : M. 1668.

            (Trois grandes pages d'une écriture serrée ; la quatrième est réservée à l'adresse).

 

 

Lisle Street Leicester Field 25 of July 1766.

Tho' I have great Reason, Madam, to be ashamed, when I am prevented by you, in writing, I own, that your Letter gave me a sensible Pleasure : I am happy in retaining some (36) I have in your Memory and Friendship ; and I hope, that the same Disposition will incline you [8] to have Indulgence for me in my very culpable Silence. But my Indolence in this particular is unaccountable even to myself. You know, I lived almost with M. de Montigny and his Family and that there are no Persons in the world for whom I have a greater Value : Yet except one Letter to Mde Dupré, I have given them no Testimony of my Gratitude or Esteem. I cannot possibly tell [9] a stronger Instance of my il Beha­viour in this particular.

            You desire an Account of my Transactions with Mr. Rousseau, which are certainly the most unexpected and most extraordinary in the World. I shall endeavour to abridge them as much as possible. It is needless to give you a long detail of my Behaviour towards him while he lived here and in this Neighbourhood, the Marks of Affection and Attachment which I gave him, my Compliance with all his Humour, my constant Occupation in his Service. I was blamed by all my Friends for giving him so much of my Time and Care, and was [10] laughed at by others. All the Letters, which I wrote to any part of the World, were honourable and friendly for him ; and he, on his part, gave me the warmest Testimonies of Gratitude ; seemed transpor­ted whenever he saw me, and after he went to the Country, he wrote me Letters, which I have happily preserved, and which contain Expressions of Friendship that even the Energy of his Pen cou'd not carry farther. I settled him in a most beautiful Country, with a very honest Gentleman of about 7000 Pounds Sterling a Year, and who at my Entreaty takes 30 Pounds a Year of board for him [11], and his Gou­vernante. The Gentleman himself livres at [12] about 20 Miles (37) distance from him [13]; so that every thing seemed, as if it were contrived (?) to make our Philosopher [14] happy and easy. I was also very fortunate in my Negotiations for his Pension. I first consucted himself : He gave his Consent : He wrote the same thing to Lord Mareshal; I then applyed to the Ministers particularly to General Conway, Brother to Lord Hertford : I was favoured by their compliance [15] ; only on condition that the affair should remain a secret [16], I introduced Rousseau to them, who thanked them for their Goodness. The affair was not brought to a full Conclusion before he went to the Country by reason of General Conway's Sichness ; but was soon after finished. I informed Rousseau : He wrote to M. Conway that he cou'd not take the Pension as long as the King was resolved to keep it a Secret. I then desired M. Rousseau to recollect that he was informed of the Circumstance from the begin­ning, and that he not only agreed to but was pleased with it ; and I entreated him to return

 

(Page 2)

to the same way of thinking. I received no answer ; upon which I concluded that he was ashamed to write to me, and being determined to consumate my good Work, I applied again to the Ministers and prevailed on them to depart from this Circumstance of the Secrecy. I very joyfully informed Rousseau of my Success ; and by the Return of the Post. I received an Answer, by which he informed me, that I am the greatest Villain alive [17], le plus noir de tous les hommes ; that I conducted him into England with no other View than to dishonour him ; and he henceforth renounces all Friendship and Commerce with me [18]. At the same time, he most impudently asserts to my (38) face the grossest and most impudent Lye in the World. This wonderful Incident opened my Eyes which had been long shut : I then found, that he wanted to bring on the Offer of a Pension merely [19] that he might have the Ostentation of refusing it ; and [20] that he sought by a pretended Quarrel to cancel all his Obligations to me, Being also tired of the Security and Tranquillity of England and finding himself entirely forgot in the Country, he wished to draw the Attention of the Public by a Fray with me. I answered him however with great Temper and Decency : I supposed that some Lyar and Calumniator had accused me to him : I entreated, I conjured, I urged him to come to Particulars, and to tell me any the most minute Circums­tance [21] in which I had been wanting to him. I received no Answer for above three Weeks, tho the Post cou'd have brought me the return of my Letter in four Days. It was then I broke out, and told the Affair to my Friends : I needed but to have told it to one Person : The Account [22] flew like Wild-fire all over London in a Moment ! Every body's Surprise at his Ingratitude to me, whose Friendship towards him had been so generally remarked ; the Singula­rity of the Man and of his conduct ; his Celebrity itself and any Degree of Reputation I may have attained ; all these Circumstance made the Story the subject of general Conver­sation. I find the same thing has happened at Paris from my Letter to the Baron, which I never desired him to conceal. I have also sent to M. d'Alembert a Copy of Rousseau's Letters and of mine [23]. I had many Reasons for not concea­ling the Affair. I know Rousseau is writing very busily at present, and I have Grounds to think that he intends to fall equally on Voltaire and on me [24]. He himself had told me (39) he was composing his Memoir, in which Justice would be equally done to his own Character, to that of his Friends, and to that of his Enemies. As I had passed so wonder­fully [25] from the former Class to the latter, I must expect to make a fine Figure ; and what, thought I, if these Memoirs be published after his Death or after mine ? In the latter Case, there will be no one to vindicate iny Memory : In the former Case, my Vindication will have much less Authenticity. For these Reasons I had once enter­tained Thoughts of giving the whole instantly to the public : but more nature Reflection made me depart from this Reso­lution, and I am glad to find, that you concur in

 

(Page 3)

the same opinion.

When I had come to this Part of my Narration, I receive (sic) unexpectedly a Letter from Rousseau which had been extorted from him by the Authority of M. Daven­port, the Gentleman with whom he lives. It consists of 18 Folio Pages, in a very small hand, and would make a large Pamphlet. Never was there such a heap of Frenzy and Wickedness united. I shall give you a few Extracts from it to satisfy your Curiosity. He says, that d'Alembert, Horace Walpole, and I entered into a Conspiracy together at Paris to ruin him ; that the first operation of the Conspi­rators was to write a feigned Letter ind [26] the King of Prussia's Name, which was compos'd by M. d'Alembert and fathered by M. Walpole ; that young Tronchin, the Son of his capital Enemy, lodged [27] in the same house with me. and that he observed my Landlady to look coldly on him (Rousseau), one day as he met her in the Passage ; that I live also in Friendship with Lord Lyttleton, who is his Enemy ; that the People of England were at first very fond of him, but by M. Walpole's Intrigues and mine were (40) rendered very indifferent about him ; and that the first Discovery which he made of my Treachery, was at Senlis, where we lay together in the same Chamber, and where I spoke aloud, as he supposes [28] in my Sleep and betrayed all my black [29] Designs against him. He owns, howerer, that before he left London, his Doubts went no further than Suspicion ; but rose to Certainty after he was settled in the Country. For first D'Alembert's Letter was published in the English Newspapers ; and he is sure, from internal Conviction it was done by me. Secondly There was publis­hed in one of our Journals, a Paper reflecting on him, which for the same Reason he ascribes to me. Thirdly There was another Piece published in another News Paper, which he believes also to be mine. Fourthly M. Voltaire in his satyrical Letter published at London, does not mention that I conducted him into England : Therefore I am in the Conspiracy with Voltaire. This is the Substance of the Letter : But would you believe it, that in a Piece so full of Frenzy, Malice, Impertinence and Lyes, there are many Strokes of Genius and Eloquence ; and the Conclusion of it is remarkably sublime. The whole is wrote (sic) with great Care, and I fancy he intends it for the Press. This gives me no manner of Concern. The Letter [30] wi1l really be a high Panegyric on me ; because there is no one who will not distinguish between the facts which he acknowled­ges, and the Chimeras which his Madness and Malice have invented : He even says, that if my Services were sincere, my Conduct was above human Nature ; if they were the Result of a Conspiracy against him, it was below. I own, that I was somewhat anxious about the Affair till I received this mad Letter ; but now I am quite at my ease. I do not however find, that, in other Respects he is madder than usual, nor is his Conduct towards me mach worse than toward (41) M. Diderot about seven years ago. I beg my Compliments to Mons. de Meinières to whom I wish you would explain this Letter. The President de Brosses can read it in the Ori­ginal : Please mark to him my Respects. I could wish also that Mon. de Montigny saw it. I have not room to subscribe myself regularly as I ought [31].

 

                                                                                                            David HUME.

 

La lettre pliée en ½ puis en 2 ½ pour la poste, porte sur le rectangle central de la quatrième page, cette adresse :

A Madame la Présidente de Meinières, rue Poissonière près le Rampart à Paris.

Le cachet est brisé et indéchiffrable. Grande marque au crayon par la poste.

 

 

 

II

 

Lettre de Hume à la Présidente Durieu de Meinières

 

Provenance : Bibliothèque J. Pierpont-Morgan, New-York. Format : 7 3/4 X 9 pouces.

Cahier des manuscrits de Rousseau (Pearson).

Cette traduction inédite commence au 2e alinéa de la lettre originale, à 2 pouces du haut de la page.

Aucune adresse. Seulement la suscription : Traduction d'une lettre de M. hume à Made Belot.

 

            Vous desirés [32] savoir ce qui s'est passé entre M. Rousseau et moi, c'est assurément la chose du monde la plus inat­tendue et la plus extraordinaire. Je tacherai de vous abre­ger ce recit le plus qu'il me sera possible. Il est inutile de (42) vousdonner un long détail de ma conduite avec lui pen­dant qu'il a vécu icy, et dans les environs, des marques d'affection et d'attachement que je lui ai données ; de ma complaisance pour tous ses caprices, ni du zèle constant avec lequel j'ai cherché à le servir. tous mes amis m'ont blâmé d'y sacrifier tant de soins et de tems, et d'autres se sont mocqués de moi. toutes les lettres que j'ai écrites dans quelques parties du monde que ce fût, étaient remplies de son Eloge et du sentiment de mon amitié pour lui. de son coté, il me donnoit les temoignages les plus ardents de sa reconnoissance, paroissoit transporté de joye dès qu'il me voyoit ; et depuis son départ pour la Campagne, m'a écrit des lettres (qu'heureusement j'ai gar­dées) et qui contiennent des expressions de son amitié, que l'énergie de sa plume même ne pourrait pas porter plus loin. Je l'ai établi dans un très beau pais, avec un très honnête homme qui jouit d'environ sept mille livres sterling de rente, et qui, a ma priere, reçoit de lui trente livres par an pour sa pension et celle de sa gouvernante. Ce Gentilhomme même, vit à environ 20 milles du

 

(Page 2)

 

du (sic) [33] lieu qu'habite M. Rousseau, de maniere que tout semble comme fait exprès pour rendre notre philosophe heureux et tranquille. J'ai eu aussi le bonheur de réussir dans mes negociations pour sa pension (de la cour d'Angleterre) [34]. Je le consultai d'abord lui-même ; il y consen­tit : il écrivit la même chose au Lord Mareschal ; je solli­citai donc les Ministres et particulierement le general Conway, frere du Lord Hertford. ils m'accorderent ce que je demandois a condition seulement que cette grace resteroit secrete. Je leur présentai Rousseau qui les remer­cia de leurs bontés. l'affaire ne pût être totalement terminée (43) avant qu'il partit pour sa retraite, parce que le General Conway étoit malade mais elle le fut peu de temps après. J'en informai Rousseau. Il écrivit à Mylord Conway, qu'il ne pourroit accepter la pension du Roi, tant que S. M. voudroit qu'elle fut secrete. J'invitai alors M. Rousseau à se rappeler que dès le commencement il avoit été instruit de cette clause, et que non seulement il y avoit acquiescé, mais qu'elle lui avoit été agréable ; et je le priai de reve­nir à sa premiere façon de penser. Je ne reçus point de réponse ; sur quoi je conclus qu'il etoit trop honteux de sa légereté pour m'écrire, et étant résolu à consommer ma bonne oeuvre, je sollicitai de nouveau les ministres et j'ob­tins d'eux qu'ils se desisteroient de ce mistere. j'informai avec beaucoup de joye M. Rousseau de mon succès, et par le premier courrier je reçus une lettre de lui, dans laquelle il me dit que je suis [35] le plus grand scelerat qui respire, (the il greatest villain alive) le plus noir de tous les hommes ; que je ne l'ai conduit en Angleterre que pour le deshonnorer ; qu'il renonce à toute amitié et a tout commerce avec moi, et en même

 

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temps me soutient en face le plus grossier et le plus impudent mensonge du monde. Cette incartade surprenante m'ouvrit les yeux, que j'avais eu si longtemps fermés. je compris qu'il ne s'étoit prêté à l'offre d'une pension, que pour avoir l'ostentation de la refuser, et qu'il ne cherchoit, par une pretendue querelle avec moi, à s'affranchir de toutes les obligations qu'il m'avoit ; qu'il étoit ennuyé de la securité et de la tranquilité de l'angleterre, et que se voyant oublié à sa campagne, il vouloit attirer l'attention du public par un différent avec moi. Je lui repondis avec beaucoup de modération et de décence, que je supposois que quelque menteur, quelque calomniateur m'avoit noirci dans son (44) esprit ; que je le priois, le conjurois, le pressois d'entrer en explication, et de me dire dans quelle circonstance, si minutieuse qu'elle fut, il pouvoit m'accuser de lui avoir manqué. après avoir entendu [36] plus de trois semai­nes une réponse que la poste pouvoit m'apporter en quatre jours, j'éclatai, et je racontai le fait à mes amis. à peine l'eus-je dit a une personne que semblable au feu gregeois, cette histoire se répandit en un moment dans tout londres. chacun s'étonna de l'ingratitude de Rousseau à mon égard, moi dont l'amitié pour lui avoit été si généralement remar­quée ; la singularité de l'homme et de sa conduite ; sa célé­brité meme, et quelque réputation que j'aie acquise ; tou­tes ces circonstances ensemble firent de cet évenement le sujet de la conversation générale. J'appris qu'il avoit produit le même effet à Paris, sur la lettre que j'avois écrite au baron [37] et que je ne l’avois point prié de cacher. J'ai envoyé aussi à M. D'Alembert une copie des lettres [38].

 

(Page 4)

 

de Rousseau et des miennes, j'ai plusieurs raisons pour ne pas taire cette affaire. je sais que Rousseau est actuellement très occupé à écrire, et je suis fondé à croire qu'il compte tomber également sur Voltaire et sur moi. Il m'a dit, lui même qu'il composoit des mémoires dans lesquels il rendroit justice à son propre caractere, à celui de ses amis et à celui de ses ennemis. Comme j'ai passi [39] si etran­gement de la premiere classe à la seconde, je dois m'at­tendre à y faire une belle figure, que penser, de ces mémoi­res publiés après sa mort, ou après la mienne ? dans le dernier cas, personne ne justifieroit ma memoire ; et dans (45) le premier mon apologie auroit beaucoup moins de force et d'autenticité, par des motifs dont j'ai d'abord eu l'idée de donner sur le champ cette relation en entier au public ; mais après de plus mures reflexions, je renonce à ce projet et je suis fort aise que vous pensiez de même...

            Comme j'en étois à cette partie de ma narration [40] je reçois inopinément une lettre de Rousseau qui lui a été arrachée par l'autorité de M. Davenport, celui avec lequel il vit. cette lettre est de 18 pages in fo1° d'une très petite ecriture, et pourroit faire un pamphlet assés considérable. Jamais on n'a vu un tel assemblage de folie et de méchan­ceté. Je veux vous en donner un petit extrait pour amuser votre curiosité. Il dit que d'Alembert, Horace Walpole et mois nous avons conspiré sa perte à paris ; que la première operation des conjurés fut d'écrire une lettre sous le nom du Roi de Prusse, composée par M. d'Alembert et adop­tée par M. Walpole, que le jeune

 

(Page 5)

 

tronchin, le fils de son ennemi capital logeoit dans le meme maison que moi et qu'il a remarqué que ma propriétaire l'avoit regardé froidement (lui Rousseau) un jour qu'il l'avoit rencontrée dans le passage, que je vis aussi en liaison d'amitié avec Lord Lyttleton, son ennemi, que le peuple anglois s'étoit d'abord passionné pour lui, et s'est ensuite très refroidi par les intrigues de M. Walpole et les miennes que la première découverte qu'il avoit faite de ma perfidie étoit à Senlis, où nous occupions la même chambre, et où à ce qu'il suppose, j'ai trahi mes noirs desseins contre lui, en parlant tout haut dans mon sommeil. Il avoue (mot barré, illisible) néanmoins qu'avant de quitter londres, ses doutes n'alloient pas plus loin qu'à des suspicions (sic); mais étoient devenus des certitudes après son Etablissement (46) à la Campagne. parce que la lettre de Dalembert avoit été insérée dans les papiers (sic) anglois et qu'il est intérieurement convaincu que c'est moi. que dans un de nos journeaux il y a un papier réfléchissant sur lui (sic) que par la même raison il m'attribue. 3° qu'il y a une autre piece publiée aussi dans un autre papier nouveau, qu'il croit aussi être de moi. 4° que M. de Voltaire dans sa lettre satyrique, publiée à londres, ne fait pas mention que je l’aye conduit en Angleterre. Donc j'ai conspiré avec Voltaire, telle est la substance de cette lettre ; mais croiriés vous que dans un morceau si plein d'extravagances et de malignité, d'impertinence et d'impostures, il y a des coups de génie et d'éloquence et que la conclusion en est éton­namment sublime. le total en [41] est écrit avec grand soin, et j'imagine

 

(Page 6)

qu'il compte faire imprimer cette lettre. je n'en ai nulle inquiétude. elle fera mon panégyrique, car on distinguera aisement les faits dont il convient, des chimeres que sa démence et sa malice inventent. Il dit même que si mes bons offices ont été sinceres, ma conduite est au dessus de la nature humaine, comme elle est au dessous, s'ils ont été le résultat d'une conspiration contre lui. me voilà tout a fait tranquille actuellement, et je trouve qu'à tous égards il n'est pas plus fou et n'en agit pas plus mal avec moi qu'avec M. Diderot il y a environ sept ans. mes compli­mens à M. de Meinieres, à qui je vous serai obligé d'expli­quer ma lettre, le Président de brosse peut la lire en original. Je vous prie de leur presenter mes respects. Je voudrois aussi que M. de Montigny la lût. Il ne me reste pas la place de la finir régulièrement comme je le devrois.

                                                                                                            David HUME.

                                                                                                [A. S.].

 

 

 


(47) Appendices


I

 

Une lettre inédite de David Hume relative au séjour de Rousseau en Angleterre

 

 

          Cette lettre a été découverte par nous dans le Département des manuscrits de la Bibliothèque Morgan, 33 Est Trente-sixième rue. New-York.

          Elle est conservée avec deux autres, du même Hume, dans une chemise marquée : David Hume, 1771-1776 ; English Historian and Philosopher. Celle qui nous concerne est écrite sur une feuille blanche, de quatre pages, mais la première seule contient du texte. Pliée, la feuille mesure 6 1/2 X 8 pouces (américains).

          Aucune indication sur l'identité du correspondant sauf (selon le texte) qu'il était pasteur dans le Surrey.

          Le séjour de Rousseau dura du 28 janvier au 18 mars 1766, ce qui indique la date approximative de la lettre.

 

Lisle Street Leicester Fields

Sunday Evening

 

SIR,

 

          I find, that Monr Rousseau is as yet undecided as to the place in which he will settle himself. Several (and I am of the Number) advise him to prefer your Neighbourhood in Surrey ; and Mr Stewart tells me, that you have been so (48) good as to offer him your good Office. He has also a Friend very near you, Mr Malthus, who is desirous of doing him every kind of Service [42] Be so kind as to write to any Correspondent in that Country ; and try whether you could not find a Place, where he coud board at reasonable Rate, he and his Gouvernante : He wishes that the price coud be fixed for Bed, boarding, washing and firing ; or for as many of these Circumstances as possible. As he is impa­tient to leave London, he vishes also to know whether there be not a tolerable Inn, in the Neighbourhood where he could settle till he find a Place to his Mind. It is probable you know Mr Malthus's Direction. Be so good as to put it on the enclosed, and send it to the Post. He wishes to have your Answer as soon as you receive this, and also as soon as you hear from your Parish. I am

Sir

Your most obedient humble Servant.

David HUME.

 

P. S. Mr Rousseau lives at Chiswick ; but be pleased to direct your Letter to me in this Place.

                                                                                                                        [A. S.]

 

 

 

 

II

 

Liste des articles en Prose et en Vers relatifs à la que­relle entre Rousseau et Hume, et trouvés dans le St. James's Chronicle, avril à décembre 1766. [43]

 

 

(Les articles marqués d'un astérisque se trouvent en entier ou en partie

dans mon article du Philological Quarterly. IV, 351-63).

 

Avril 1-3. Lettre originale de Walpole (en français) signée du nom du Roi de Prusse (Walpole, Works,
1798, IV, 250 ; Letters, édition Toynbee, VI, 396, 401).

Avril 8-10. Lettre de Rousseau (en français) à l'éditeur du Chronicle pour protester contre la publication de la lettre de Walpole (Œuvres complètes, 1829, XXIII, 299).

Avril 15-17. Lettre datée du 11 avril, non signée, adressée à Rousseau et qui l'exhorte à ne pas se fâcher des pasquinades dans les journaux. On lui rappelle les insultes que reçoit Pitt dans la presse.

*Avril 17-19. Lettre (moitié en français, moitié en anglais) signée Z. A., « one of the people called Quakers », qui se moque de Rousseau irrité des lettres publiées dans les journaux. C'est en quelque sorte une parodie de la Lettre d'un Quaker à Jean-Georges de Voltaire.

*Avril 24-26. Conte ou allégorie (en français) qui représente Rousseau dans le rôle d'un Charlatan qui débitait des Pilules. Probablement de Walpole.

*Mai 3-6. Lettre signée X, peut-être de Boswell, qui prend la défense de Rousseau et demande aux écrivas­siers anglais de le laisser en paix.

Mai 15-17. Epigramme libertine de quatre vers sur Rousseau dans le Derbyshire.

*Juin 5-7. Lettre (en français), signée « V. T. h. S. W. » [ ? « Votre très humble serviteur Walpole »], adressée à l'auteur de la lettre de mai 3-6, et qui pose certaines questions. Une attaque très acerbe et sarcastique contre Rousseau [44].

Septembre 11-13. Poème adressé à D. Hume, Esq., au (50) sujet de sa querelle avec Rousseau. Non signé. Prend le parti de Hume.

Septembre 13-16. Traduction d'une lettre de Rousseau (datée de Wootton, le 2 août 1766), à un ami à Paris [M. Guy ; voir Œuvres, XXIII, 409].

Novembre 15-18, 18-20, 27-29. Extraits de l'Exposé Succinct de Hume.

Novembre 20-22. Lettre signée « Un Oculiste Philosophe », qui suggère plaisamment que la querelle provenait de quelques observations de Rousseau qui pourraient être considérées comme dérogatoires pour l'Ecosse.

Novembre 25-27. Extrait d'une brochure intitulée Une Défense de M. Rousseau. D'après Halkett et Laing (Dictionary of the Anonymous and Pseudonymos Literature of Great Britain), cela serait l'ouvrage de Edward Burnaby Green [ou Greene] [45]. Dans le même numéro, observations sur cette brochure, signées « Q. R. S. », et une « lettre de M. de Voltaire à M. Hume sur sa querelle avec M. Rousseau ». (Extrait d'une brochure).

Novembre 27-29. Lettre signée « Un Anglais du vieux temps orthodoxe et hospitalier », à la défense de Rousseau, mais qui le prie instamment de ne pas y répondre.

Décembre 2-4. De nouvelles observations sur la brochure de Green (ou Greene), dans une lettre signée « Crito ».

Décembre 6-9. Lettre signée « Un Spectateur », adres­sée à Rousseau et qui donne à celui-ci de bons conseils.

Décembre 9-11. Poème dédié à Rousseau et qui attaque d'Alembert, Walpole et Hume. (51)

Décembre 11-13. Lettre signée « Emilius » qui attaque Hume au sujet de la publication de l'Exposé Succinct.

Décembre 13-16. Lettre signée « Timoléon », pour la défense de Rousseau.

Décembre 16-18. Parodie du poème du 9-II décembre, contre Rousseau.

Décembre 16-18. Lettre (probablement de Boswell) signée « Un ami de Rousseau », qui défend Rousseau et qui l'encourage à attaquer Hume et Walpole.

 

(Ces articles sont en anglais, sauf indication contraire. Toutes les lettres en français, à l'exception de celle d'avril 17-19, sont suivies de traductions en anglais que j'ai omises dans mon article du Philological Quarterly. J'ajoute encore un item intéressant du St. James's Chro­nicle de 1767 :)

 

1767

 

Janvier 13-15. Le jeu d'esprit bien connu dans lequel la liste des griefs de Rousseau contre Hume est dressée sous forme d'articles juridiques, aurait, à ce qu'en dit J. H. Burton, Life of Hume, II, 340 : « l'air d'avoir été écrit par un avocat écossais ». Hume l'a vu réimprimé dans le London Chronicle et a écrit à Strahan pour lui demander des exemplaires supplémentaires (Letters, édition Hill, p. 106). A l'origine, cependant, ce jeu d'esprit a paru dans le St. James's Chronicle, comme le numéro 3 d'une série d'essais périodiques intitulés Mélanges (The Miscellany) par Nathanael Freebody.

                                                                                      Frederick A. POTTLE.



 



[1]              Voir la traduction de Philippe Folliot aux Classiques des sciences sociales (Le numérisateur).

[2]           Nous avons découvert par hasard ce volume à la Bibliothèque publique de New-York. C'est un petit in-12 de 96 pages. Au crayon il y a après provinciale, entre parenthèse, Mme Belot, et au-dessous d'un fleuron, de nouveau au crayon, d'une autre main : par Mad. Belot, afterwards Durey de Meinières. Une femme écrivant ne manque jamais de donner quelques renseignements sur elle-même, dut-elle écrire du reste sur Sirius ou sur le carré de l'hypoténuse, et la Provinciale n'y manque pas. Ce qu'elle dit correspond aux mots de Burton : Citons quelques passages, p. 12) : « Je vais peut-être encore aigrir M. Rousseau contre les effets de la raison perfectionnée. Il ne verra qu'avec indignation l'audace d'une femme qui ose penser et même écrire. Cependant si je ne m'exagère pas mes droits et mes facultés, il me semble qu'en faisant partie du genre humain, je puis élever ma faible voix jusqu'au philosophe qui adresse la parole au genre humain.

                Presque disgraciée de la nature, assez mécontente de la société, persécutée par la fortune, victime de certains préjugés, indocile à quelques autres, les qualités propres à mon individu (sic), et les relations que j'ai avec mon espèce, sont pour ainsi dire à poids égaux. Cet équilibre entre les avantages et les inconvénients de ma manière d'être, me permet d'examiner sans prévention, lequel est préférable de l'état de pure nature ou de la vie civile. Disposée ainsi à une sorte de neutralité, je viens de lire le Discours de M. Rousseau... son premier effet est de me pénétrer d'estime et d'admiration pour son auteur... (cependant) j'ai cru sentir que son système renversait tout et n'édifiait rien.., J'épargne assez sa gloire et mon amour-propre pour lui cacher le nom d'un adversaire qui prend ses armes sur sa toilette et dont le cartel fait sur des papillottes, pourra bien en rendre le papier à son premier emploi, » (p. 5).

                (Et cela commence) : « Je débute par prétendre que l'état de pure nature n'a jamais pu exister... » et on s'imagine ce que devient ce style féminin et alerte appliqué aux matières de la philosophie.

                Elle traduit un passage de Pope pour l'opposer à Rousseau, autre indication que cette experte en anglais doit bien être la dame Belot de Rousseau et de Hume.

[3]              On sait déjà le grand désir de Hume de faire circuler sa version de l'Histoire. Lettre à Mme de Boufflers, 15 juillet 1766. « You must not be surprised to hear rumours of this story flying about Paris. I told it to all my friends here which I thought neces­sary for my own justification, and I wrote some hints of it (Oh, Hints ! quel euphémisme !) to baron de Holbach. » (Private Corr. p. 182). Et : « I must beg you to communicate this whole affair to the Prince of Conti » ; et si la Maréchale de Luxembourg voulait s'y intéresser : « I should not be displeased, that she were acquain­ted into it » (ibid). Et Mme de Boufflers écrit le 25 juillet : « Quoi! Vous recommandez de la communiquer non seulement à vos amis de Paris (dénomination bien vague et bien étendue). mais à M. de Voltaire avec qui vous avez peu de liaison et dont vous connaissez si bien les dispositions. » (Ibid, p. 192-193).

[4]              Il faut lire évidemment Hume, non Rousseau. (Le numérisateur)

[5]              Ce travail était écrit lorsque Mlle Peoples offrit la très ingé­nieuse suggestion suivante : La moitié du temps, Hume mettait la date à la fin de la lettre ; or, ici, il n'y avait pas de place à la fin (nous l'avons fait remarquer plus haut), la signature même est écrasée au coin sous la dernière ligne. Alors Hume aurait commencé sa lettre sans date à l'en-tête, et puis arrivé à la fin, le 25, il aurait - forcément - reporté sa date au début où il y avait de la place amplement. Nous avons eu depuis l'occasion de revoir le manuscrit, et l'explication de Mlle Peoples est tout à fait acceptable. L'écriture de la date est plus petite que celle des pre­mières lignes, et les traits de la plume plus fins, comme si on avait employé une autre plume ; c'est la même écriture que la seconde partie de la lettre.

[6]              Mme de Vandeuil, la fille de Diderot, dans la Vie de son père raconte ainsi l'incident (Diderot, Œuvres, Édition Assézat, vol. I, p. XLVIII) : « M. de Réaumur avait chez lui un aveugle-né. L'on fit à cet homme l'opération de la cataracte. Le premier appa­reil devait être enlevé devant des gens de l'art et quelques littérateurs ; mon père y avait été envoyé... Curieux d'examiner les pre­miers effets de la lumière sur un être à qui elle était inconnue, il espérait une expérience aussi intéressante que neuve. On leva l'ap­pareil ; mais les discours de l'aveugle firent parfaitement connaître qu'il avait déjà vu. Les spectateurs étaient mécontents ; l'humeur des uns produisit l'indiscrétion des autres : quelqu'un avoua que la première expérience avait été faite devant Mme Dupré de Saint-Maur. Mon père sortit en disant que M. de Réaumur avait mieux aimé avoir pour témoin deux beaux yeux sans conséquence, que des gens dignes de le juger. Ce propos déplut à Mme Dupré de Saint-Maur ; elle trouva la phrase injurieuse pour ses beaux yeux et pour ses connaissances astronomiques ; elle avait une grande prétention de science. »

[7]              Le Catalogue 918 de Caxton (mars 1926), N° 49, donne cette lettre, mais la croit adressée à Suard. On y lit ces mots : If M. de Dupré were in town, I would desire her to give these papers a perusal. (Datée de Leicester Fields, 12 août 1766).

[8]              You en surcharge.

[9]              Tell en surcharge pour give effacé.

[10]            Was en surcharge.

[11]            (Il y avait for M. Rousseau effacé et him est en surcharge).

[12]            At en surcharge

[13]            From him en surcharge.

[14]            Il y avait him.

[15]            II y avait concurrence.

[16]            Mots soulignés, en surcharge.

[17]            Alive est en surcharge de un ou deux mots impossibles à lire.

[18]            With me en surcharge.

[19]            Merely en surcharge.

[20]            And en surcharge:

[21]            (Sic).

[22]            En surcharge pour story.

[23]            Rousseau's et of mine en surcharge, pour our (letters).

[24]            Ici changement de plume.

[25]            Surcharge a une enexptedly.

[26]            Sic (Le numérisateur).

[27]            Surcharge pour lived.

[28]            Ces trois mots en surcharge.

[29]            Les 8 lignes suivantes sont plus courtes, à cause d'un défaut dans le papier.

[30]            The letter, surcharge pour it.

[31]            C'est exact ; la signature est écrasée dans un coin du papier et rampe sous la dernière ligne.

[32]            Sic. J’ai recopié le texte sans introduire de modifications. (le numérisateur).

[33]            Du répété.

[34]            Cette parenthèse n'est pas dans l'original anglais.

[35]            Il y avait d'abord : il me qualifiait, biffé.

[36]            Après avoir attendu plus de est en surcharge. La phrase était d'abord ainsi : de lui avoir manqué. J'attendais trois semaines sans avoir de réponse quoique la poste (eût pu me l') apporter en quatre jours, alors j'éclatai...

[37]            D'Holbach.

[38]            Il ne les avait donc pas en écrivant cette lettre.

[39]            Sic (Le numérisateur).

[40]            Il y avait d'abord : Comme je vous écris, je reçois qui est barré.

[41]            En en surcharge.

[42]            Voir Courtois, Annales Rousseau, VI (1910), pp. 29 et 203-222.

[43]            M. Pottle avait communiqué cette liste à M. Schinz pour accompagner le compte rendu de son article qui paraît ci-dessous ; il a paru avantageux de rapprocher cet intéressant document du mémoire consacré à la querelle (N. d. l. R).

[44]            Attribué à Deyverdun, par Churton Collins, Voltaire, Montes­quieu et Rousseau en Angleterre, p. 213 [A. Schinz].

[45]            Churton Collins (op. cit., p.223) attribue cet écrit à Fuseli, un compatriote de Rousseau vivant en Angleterre [A. Schinz].