(Marianne de la Tour de Franqueville)

 
LA VERTU VENGÉE PAR L’AMITIÉ,

ou

RECUEIL DE LETTRES Sur J. J. Rousseau,

Par Madame De * * *

in

Supplément à la collection des œuvres de J.J. Rousseau

Tome VI

A Genève

MDCCLXXXIV

Numérisé par Philippe Folliot, professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe (juin 2008)



 

Introduction

Lettre à l’auteur de la justification de J.J. Rousseau dans la contestation qui lui est survenue avec M.Hume. 

Réflexions sur ce qui s’est passé au sujet de la rupture de J. J. Rousseau et de M. Hume.

Extrait du n° 35 de l’Année littéraire 1778
Extrait du n°39 de l’Année littéraire 1778

Réponse de M. Fréron

Lettre de Madame de Saint G*** à M. Fréron

Lettre à Monsieur Fréron par Madame D.L.M

Lettre d’une anonyme à un anonyme ou procès de l’esprit et du cœur de M. d’Alembert avec les pièces justificatives.

Extrait du n° 21 de l’Année littéraire, 1779.

Lettre à M. d’Alembert.

Réponse anonyme à l’auteur anonyme …

Errata de l’essai sur la musique ancienne et moderne ou lettre à l’auteur de cet essai par Madame***

Extrait du n° 37 de l’Année littéraire, 1780. Lettre à M. d’Alembert.

Lettre à M. Fréron.

Note de l’abbé Roussier sur la page 28 de l’errata de l’Essai sur la musique.

Lettre à M. l’abbé Roussier.

Mon dernier mot, ou réponse à la lettre que M.D.L.B a adressée à M. l’abbé Roussier, etc.

Commentaire joint à la lettre précédente.

Lettre aux éditeurs du supplément.

Observations succinctes sur une anecdote rapportée dans la septième rêverie du promeneur solitaire.

Reconnaissance de la remise des manuscrits de musique que les éditeurs du supplément ont été priés d’insérer.

 

 

 

 

 

 

 

 



INTRODUCTION.

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Je me crois dispensée de dire par quel motif j'ai écrit les lettres qui composent ce recueil : si, après les avoir lues, on pouvait l'ignorer encore, j'aurais eu grand tort de les publier. Mais je dois compte des circonstances qui y ont donné lieu ; des considérations qui m'ont portée à en faire paraître quelques-unes sous différents noms; enfin des raisons qui m'engagent à les remettre aujourd'hui sous les yeux du Public. Je lui demande grâce (2) pour les longueurs où vont m'entraîner ces détails, que je voudrais pouvoir lui rendre aussi agréables qu'ils seront sincères. Ah ! sans doute, personne ne désira jamais plus vivement que moi de lui plaire ; puisque jamais personne n'eut à lui persuader des mensonges, autant d'intérêt que j'en ai à le convaincre de la vérité.

            La première de ces lettres fut adressée sur la fin de 1766 à l'Auteur anonyme d'une petite brochure intitulée, Justification de J. J. Rousseau, dans la contestation qui lui est survenue avec M. Hume. J. J. Rousseau était alors en Angleterre. L'anonyme dit qu'il ne l'a jamais connu; et cela est prouvé par le peu de chaleur qu'il met dans son ouvrage.

            La deuxième lettre, (si l'on peut appeler ainsi un écrit adressé en partie au Public, et en partie à un particulier) a pour titre, Réflexions sur ce qui s'est passé au sujet de la rupture de J. J. Rousseau et de M. Hume; fut faite dans les premiers jours de 1767, et n'a jamais paru. [1] La personne qui (3) s'était chargée de la donner à l'impression ayant fait une absence forcée de la durée de six mois, je redemandai mon manuscrit, parce qu'il me sembla que ce petit ouvrage avait perdu son principal mérite, celui de l'à-propos. Aujourd'hui qu'il me paraît utile à la gloire de J. J. Rousseau, de rassembler sous un seul point de vue, les différentes apologies, qu'en différents temps l'acharnement de ses persécuteurs a arrachées à mon zèle, je crois ne pas devoir négliger celle-là. De plus, on verra par les ménagements que j'ai eus pour MM. d'Alembert et Montmollin, dans ces deux premiers morceaux faits durant la vie de Jean-Jacques, combien la crainte de lui déplaire et de choquer ses principes, en a imposé à mon ressentiment contre ceux de ses ennemis qui avaient encore quelque réputation d'honnêteté à perdre.

            Les troisième et quatrième lettres adressées à M. Fréron furent écrites en novembre et en décembre 1778, et insérées (4) dans l'Année littéraire N° 35 et 39 de la même année. La première roule sur un article de M. de la Harpe, qui se trouve dans le Mercure du 5 octobre 1778. En écrivant cette lettre, j'eus moins pour but de combattre un adversaire de J. J. Rousseau, que de prouver aux rigoristes, en fait de procédés, qui critiquaient le ton dont M. de Corancez avait combattu M. de la Harpe, que loin d'avoir passé les bornes que prescrit l'honnêteté, M. de Corancez lui avait fait des sacrifices qui avaient dû coûter beaucoup à son attachement pour J. J. Rousseau. Je rapporterai le préambule dont M. Fréron daigna orner ma lettre ; et j'en userai de même pour tout ce qu'il a écrit de relatif à celles qui ont obtenu place dans son Journal. Peut-être devrais-je m'excuser vis-à-vis de mes lecteurs, de contribuer ainsi moi-même à propager les choses obligeantes que cet estimable Journaliste a bien voulu dire de moi, (sur la foi d'autrui, car il est bien vrai qu'il ne m'a jamais vue.) Mais son goût est si délicat, son jugement si sain, et son cœur si droit, que J. J. Rousseau même peut s'honorer de ses éloges : dès-là je ne dois pas l'en priver. D'ailleurs, (5) je l'avoue, j'ai tant de besoin de la bienveillance de mes juges, que je ne puis me résoudre à supprimer ce que je crois propre à me la concilier.

            La seconde de ces deux lettres a pour objet le ridicule avis (sans nom d'Auteur) qui se trouve si bien placé dans le Mercure, volume du 25 novembre 1778. Je ne rapporterai point cet avis, parce qu'il ne faut pas multiplier les sottises.

            Les deux lettres suivantes, l'une du 7 février, l'autre du 15 mars 1779, furent encore successivement adressées et envoyées à M. Fréron, avec prière de les admettre dans l'Année Littéraire : sur son refus, qui ne pouvait m'être suspect, je pris le parti de les faire imprimer à part, et débiter, non comme je l'aurais voulu ; mais comme il plut à MM. les Encyclopédistes de le permettre. [2] La première contient l'examen d'un article du N°. 361 du Journal de Paris (même année), dans lequel je trouvai que MM. les Rédacteurs de ce Journal, qui s'étaient précédemment annoncés comme amis de (6) J. J. Rousseau, dérogeaient cruellement à ce titre. La seconde est consacrée à venger l'infortuné Genevois des atrocités dont fourmille l'exécrable note que M. Diderot a souffert qu'on insérât dans son misérable Essai sur la vie de Sénèque. Cet ouvrage destiné à se perdre dans le gouffre de l'oubli, y entraînera-t-il la note qui lui a valu les regards du Public; ou bien cette note partageant la célébrité des grands crimes, dont elle a les affreux caractères, le préservera-t-elle d'y tomber? Je suis fâchée qu'il n'appartienne qu'au temps de résoudre cette intéressante question.

            La septième lettre du 20 mai 1779 intitulée, Lettre d'un anonyme à un anonyme, ou procès de l'esprit et du cœur de M. d'Alembert, a pour sujet, l'Eloge de Georges Keith grand Maréchal d'Ecosse. Ouvrage trop connu, sans doute, pour que j'aie rien à en dire ici. La même raison m'empêchera de donner l'extrait d'aucun des écrits de M. d'Alembert, auxquels j'ai répondu.

            La huitième lettre du mois de juillet 1779 adressée à M. Fréron, et insérée dans l'Année Littéraire N°. 21 de la même année, répond à une analyse qu'il avait donnée du nouveau (7) Dictionnaire historique dans le N°. 18. Comme je suppose l'Année Littéraire aussi répandue qu'elle doit l'être, je ne rapporterai point cette analyse. Mais je ne puis m'empêcher de dire qu'elle me procura un plaisir bien rare, et bien sensible, pour quelqu'un qui aime Jean-Jacques, moins en raison de ses talents, que de son extrême bonté ; le plaisir de pouvoir le défendre sans accuser personne. Je le goûtai d'autant mieux, que je craignais de n'en être plus susceptible : il me semblait que perpétuellement irritée par les noirceurs que chaque jour voit éclore contre mon vertueux ami, je devais avoir perdu cette bienveillance universelle, dont il nous a peint les effets d'une manière si touchante.

            La neuvième lettre adressée à M. d'Alembert répond à celle qu’il avait lui-même adressée le 18 septembre 1779 à MM. les Rédacteurs du Mercure de France, et qu'ils insérèrent dans celui du 25 du même mois.

            La dixième lettre intitulée, Réponse anonyme à l'Auteur anonyme de la réponse à la réponse faite aussi par un anonyme, à la lettre que M. d'Alembert a adressée par la voie du Mercure, (8) aux amis de J. J. Rousseau, qui méritent qu'on leur réponde, réfute un article du Mercure du 27 novembre 1779, qui porte pour titre Réponse à la lettre que M. d'Alembert a insérée dans le Mercure, pour justifier l'article qui regarde J. J. Rousseau dans l'éloge de Milord Maréchal. Ce titre qui n'a pas le sens commun, comme on le verra dans ma réponse, m'a donné l'idée du titre dont je l'ai affublée : son ridicule entortillage m'a séduite; il m'a paru piquant de faire assaut d'extravagance avec le secourable anonyme : j'ai pensé que si je pouvais le surpasser en cette partie, qui est incontestablement la seule où il excelle, à plus forte raison pourrais-je l'emporter sur lui dans celles où il n'excelle pas. Puissent mes lecteurs juger que cette espérance ne m'a point trompée !

            La onzième lettre du 10 septembre 1780 est intitulée, Errata de l’Essai sur la Musique ancienne et moderne, ou lettre à l'Auteur de cet Essai, par Madame ***. Ce titre est justifié par la manière dont elle est faite; puisque des assertions calomnieuses sont les fautes les plus graves qu'un ouvrage puisse contenir; et que je me suis attachée à détruire celles dont l'Essai sur la Musique (9) est rempli. Je n'ai daigné tenir compte d'aucun de ses autres défauts; mon objet n'étant pas de travailler à la perfection de cet ouvrage. Au reste, en prouvant combien l'Auteur a l'esprit faux, ou le cœur gâté, j'ai suffisamment mis ses lecteurs en garde contre ses jugements de tous genres.

            La douzième lettre parvint manuscrite par la poste à M. d'Alembert, le 9 décembre 1780. Elle ne devait être imprimée ni par mes soins ni par ceux de M. Fréron : car il n'était pas vraisemblable que M. d'Alembert, que je priais de la publier, l'adressât à cet intéressant Journaliste. D'ailleurs pour ne pas mettre la complaisance de l'Académicien à une trop forte épreuve, je l'engageais à confier ma lettre au Mercure son messager favori. Au lieu d'avoir cette condescendance, ou de s'y refuser formellement, ce qui aurait encore compromis sa dignité, il abandonna la paperasse à MM. les Rédacteurs du Mercure, pour en faire ce que bon leur semblerait. Cette tournure était excellente pour empêcher qu'elle ne parût [3], et se réserver la faculté (10) de dire qu'il ne s'opposait nullement à ce qu'elle fût publiée. Or, il leur sembla bon de mettre dans leur volume du 23 décembre, une lettre amphigourique qui porte en substance que M. d'Alembert s'en était rapporté à eux pour y insérer, ou non, une lettre dans laquelle une femme qui signe D.R.G. et qui leur est inconnue, ainsi qu'à lui, essaye ( le mot est précieux) de répondre à une lettre qu'il leur a adressée dans le Mercure du 14 octobre. Nous nous permettrons, ajoutent-ils, une seule observation sur un fait qui paraît avoir induit Madame G*** en erreur. Elle n'a pas fait attention, (on le verra) à ce que M. d'Alembert dit expressément, et qu’il est facile de vérifier, que depuis la seconde édition de ses Eléments de Musique donnée en 1762, six ans avant le Dictionnaire de M. Rousseau, il n'a pas changé un mot à ses Eléments. Eh bien ! Quand cela serait vrai, est-ce que cela l'aurait autorisé à tronquer indignement le texte, à changer avec la plus révoltante perfidie les expressions de la note dont il se plaint, pour faire croire que J. J. Rousseau dit que la seconde édition des Eléments à paru en 1768 ? Est-ce (11) qu'en disant une chose vraie, on acquiert le droit de dire cent faussetés ? M. Rousseau a dû dire ce qu'il a dit, puisqu'il parle d'une nouvelle édition avec des augmentations qui a paru quelque temps après son Dictionnaire, et qu'en effet, il en parut une en 1772. M. d'Alembert n'avait qu'un moyen de se réhabiliter, c'était de faire imprimer ma lettre: il a préféré d'avoir aux yeux de toute la France, outre les torts que je lui reproche, celui de s'être refusé à leur réparation : ce qui lèvera les doutes qu'une excessive indulgence pourrait encore former sur la mauvaise foi qui à été jusqu'à présent le principe de sa conduite. J'avoue qu'exiger qu'un personnage aussi important que le chef d'une secte importante ; le plus grand géomètre de l'univers; le secrétaire perpétuel de l'Académie Française ; l'ornement de toutes les autres; le représentant de l'Europe; M. d'ALEMBERT enfin, rétracte à la réquisition d'une femme, les calomnies qu'il s'est permis d'avancer contre un fou [4], c'est avoir aussi des prétentions trop (12) outrées. Je me suis donc rabattue à supplier humblement M. Fréron de se charger de mon iniquité, c'est-à-dire, de ma lettre; et il a eu la bonté de lui donner place dans le N°. 37 de l'Année littéraire 1780, ainsi qu'à celle que j'eus l'honneur de lui écrire pour lui demander ce bon office, et qui se trouve la treizième de ce recueil. Je sens tout le prix de l'égard que M. Fréron eut pour moi dans cette délicate circonstance; et je le prie de permettre que je lui en fasse ici les plus sincères remerciements.

            La quatorzième et dernière lettre a moins de rapport à J. J Rousseau que les précédentes; mais elle en a encore assez pour n'être pas déplacée à leur suite. Voici quelle en fut l'occasion. M. l'Abbé Roussier, savant du premier ordre, ayant lu l'errata de l'Essai sur la Musique, fut affecté de l'article de cette brochure qui le regarde au point de prendre la peine de faire sur ce sujet une note, qu'il remit à un de ses amis, à qui il ne connaissait, et qui n'avait en effet aucune relation avec moi. De mains en mains, cette note tomba dans les miennes : le caractère de modération qui la distingue me (13) détermina à écrire sur le champ à M. l'Abbé Roussier une lettre d'excuses, qu'il reçut par la poste le 15 février 1781. Je la terminais en le priant de la faire mettre dans quelque papier public: il ne l'a pas fait, que je sache, mais la manière flatteuse dont il a bien voulu l'accueillir me donne lieu de croire que sa seule modestie l'en a empêché. Comme je n'ai pas encore assez de lumières pour n'avoir plus de conscience, je pense que ce serait imiter fort mal-à-propos M. l'Abbé Roussier, que de laisser subsister mon injustice, sous prétexte qu'elle ne peut tirer à conséquence ; et que, puisqu'elle a été publique, je dois la réparer publiquement.

            Cette lettre n'était point signée, parce que la poste n'est pas si difficile que MM. les Journalistes, qui, assure-t-on, sont assujettis à ne publier aucune lettre qui ne soit revêtue d'une signature, ou dont ils ne connaissent l'Auteur. Cette condition est dure pour quelqu'un qui ne veut ni se taire, ni faire parler de soi. Pour m'y soustraire, on me conseilla de mettre à ma première lettre un nom qui ne me fît pas perdre les avantages de l'incognito : cette petite (14) ruse n'était guère de mon goût : cependant, il fallut l'employer ; et comme en tout il n'y a que le premier pas qui coûte, me trouvant dans le cas de récrire, je crus devoir, pour mieux dérouter les curieux, signer mes lettres de différents noms, et y dire des choses qui induisissent à penser qu'elles étaient de différentes personnes ; ne me flattant pas d'avoir un style assez à moi, pour rendre cette précaution inutile. Mais je n'ai pas pris un seul nom qui ne m'appartînt: celui que je porte sera connu, quand je ne pourrai plus ni m'en applaudir, ni m'en plaindre.

Il ne me reste plus qu'à déduire les raisons qui m'engagent à former ce recueil. La plus forte de toutes est la douce obligation de déférer au sentiment de deux hommes recommandables, que je révère profondément, et à l'un desquels je dois toutes les consolations que la mort de Jean-Jacques m'a permis de goûter; tous deux doués d'un genre de mérite qui les rend plus capables que personne d'apprécier celui de ce vrai philosophe; animés pour lui d'une amitié ardente, et d'un zèle infatigable; dépositaires de ses dernières volontés, Editeurs de la seule collection (15) de ses oeuvres qu'on doive tenir pour authentique; enfin, dignes de lui succéder dans le cœur des gens sensibles, qui l'ont tous aimé, et même dans l'opinion publique, puisque ainsi que lui, ils honorent les talents en en faisant le plus noble usage. J'aurais certainement pour ces deux respectables amis de mon ami, des déférences plus coûteuses: car il faut l'avouer, celle-ci s'accorde avec mon inclination comme avec mon devoir. Je sens qu'autant aurait-il valu ne pas faire ces lettres, que de m'en tenir à la manière dont elles ont été publiées. Les brochures isolées, qui n'ont qu'un objet, ne peuvent satisfaire que sur cet objet, et ne sont guère lues que de ceux qui y prennent intérêt : mais un corps de défenses embrase tout, et est lu de tout le monde.

            Je sais bien qu'un partisan de Jean-Jacques a dit, tout en écrivant en sa faveur, à Dieu ne plaise que je veuille me donner les airs d'être le défenseur de Jean-Jacques ; il n'en a pas besoin; ses œuvres existent. Ou je me trompe beaucoup, ou il y a dans cette phrase plus de sentiment que de réflexion. Elle a beau faire honneur à M. de Marignan, (16) en invitant à croire qu'il voit dans les oeuvres de Jean-Jacques, la réfutation complète de toutes les calomnies qu'on a débitées contre lui, il n'en serait pas moins dangereux que la façon de penser qu'elle annonce fût adoptée par tous les amis de Jean-Jacques. Si on n'attaquait que ses oeuvres, à la rigueur ils pourraient se taire et les laisser parler : mais ce sont ses mœurs, son caractère, ses intentions, ses principes, sa mémoire enfin, qu'on attaque avec une fureur sans frein, et sans exemple. Or, comme ses ennemis prouvent journellement qu'on peut écrire les plus belles choses, et faire les plus infâmes, il est indispensable d'établir l'admirable conformité qui a toujours subsisté entre ses principes et sa conduite : ce qui ne se peut qu'en démontrant jusqu'à l'évidence, la fausseté des accusations dont on a pris tâche de le charger. D'ailleurs j'ai toujours cru, et je croirai toujours que défendre la vertu contre le vice, est un air qui sied à tout le monde. Mais n'est-ce pas servir la société, peut-être plus utilement que Jean-Jacques même, que de préserver des impressions funestes aux mœurs, que quelques littérateurs, et (17) la plupart des journalistes cherchent à donner sur son compte, les jeunes gens, les femmes, les gens du grande monde, trop dissipés pour méditer les ouvrages de ce philosophe, et trop répandus pour ne pas trouver sous leurs mains, et au moins parcourir les petits libelles qui s'impriment ouvertement contre lui; et qui ont pour but de rendre sa personne méprisable, et sa morale suspecte ? Si nous négligeons de présenter le préservatif, nous qui connaissons tous les dangers du mal, qui tentera d'appliquer le remède ? Il faut défendre Jean-Jacques, pour l'intérêt de la vérité, pour celui de sa mémoire, pour le bien général, et pour son propre soulagement, pour peu qu'on sente avec vivacité. Eh! comment ne pas employer toutes ses forces à repousser les efforts de prétendus philosophes, qui se liguent pour diffamer dans l'esprit de la multitude sur qui leur charlatanisme a acquis quelque pouvoir, un homme qu'ils devraient prendre et lui proposer pour modèle ? Comment retenir son indignation quand on voit deux hommes [5] qui s'étaient concilié l'estime (18) générale par leur attachement à la bonne cause, et le noble zèle qui les portait à seconder dans ses travaux un jeune littérateur, également intéressant par son âge, ses talents, son caractère, à l'abri d'un nom respecté abandonner lâchement l'une et l'autre; parler avec la dernière indécence du plus profond des moralistes, du plus exact des logiciens, du plus simple des philosophes, du plus éloquent des écrivains, du plus grand des hommes, puisqu'il en fut le plus vertueux : et cela, après s'être élevés avec autant de vigueur que de courage, contre le lâche mais dangereux agresseur qui, après quinze ans de silence, n'ouvre la bouche qu'après la mort de l'accusé, et quand il n'a plus pour se défendre que le souvenir de ses vertus civiles, et l'estime du petit nombre de personnes qui l'ont connu. Après avoir avoué que cet accusé est un témoin irréprochable dont la candeur et la simplicité sont déjà reconnues[6] et par cette absurde palinodie, s'exposer au soupçon flétrissant, (19) dont aucune protection ne peut les garantir, de s'être laissé corrompre par les Encyclopédistes. A quel prix ? C'est ce que je n'aurai pas la témérité de vouloir approfondir. Ah ! sans doute, ce ne peut être que par un déplorable effet de cette corruption qu'ils ont oublié ce qu'ils se devaient à eux-mêmes, jusqu'à se permettre de dire en rendant compte du supplément à l'Emile de J. J. Rousseau : Ce fragment me paraît la meilleure critique qu'on ait jamais faite de l'Emile[7] On dirait que le Citoyen de Genève a voulu nous prouver lui-même l'inutilité de son système d'éducation. Après avoir uni son élève à la charmante Sophie, le mentor s'éloigne, quoique plus nécessaire que jamais.

            Sans compter qu'il n'est pas d'usage qu'un homme marié garde son gouverneur, du moins à ce titre, si le Mentor d'Emile était resté auprès des nouveaux époux, ou il n'y aurait servi à rien, ce qui donnerait vraiment prise (20) à la critique, ou il n’y aurait pas eu matière à un supplément : car rien ne serait plus simple, plus uniforme, moins fertile en événements, que la vie privée de deux époux, qui, sous les yeux d'un bon instituteur ne s'écarteraient point de la route qu'il leur tracerait; et resteraient constamment attachés l'un à l'autre.

Cet Emile si bien affermi dans ses principes devient galant, et presque petit-maître : la tendre et vertueuse Sophie n'est plus qu’une femme à la mode sans respect pour la philosophie, elle fait à son époux l'outrage le plus sensible.

Voilà la pernicieuse influence des mœurs des grandes villes, sur les caractères honnêtes, mais faibles : la crainte de paraître ridicules les jette dans le précipice : mais les principes d'une bonne éducation reprenant le dessus, les en retirent ; ils deviennent plus forts par l'épreuve de leur faiblesse, et plus estimables peut-être de savoir réparer, et se pardonner réciproquement leurs fautes, qu'ils ne l'auraient été de savoir s'en garantir. Nous aurions vu Emile et Sophie dans cette heureuse situation, si la mort avait laissé (21) à J.J. Rousseau, le temps de les y conduire. Cela est vraisemblable du moins; car ayant cru ce supplément utile, il n'a pu que le suspendre et non pas l'abandonner. Ce sans respect pour la philosophie est une plaisanterie d'un bien mauvais ton ! Mais que M. Geoffroy plaisante tant, et si lourdement qu'il voudra, cela ne sera pas qu'un homme galant et presque petit-maître soit un scélérat ; ni qu'une femme à la mode soit un monstre, tels que nous n'en voyons que trop sortir des collèges et des couvents où l'éducation est si opposée à l'inutile système de J. J. Rousseau.

Emile ignore sa disgrâce ;

Cela prouve qu'au moins Sophie ne foulait pas aux pieds les bienséances.

Sophie la lui apprend par un raffinement héroïque de délicatesse.

Très héroïque assurément. Elle s'est en ce point fort éloignée de la mode ; et son exemple ne sera pas contagieux.

            Incertain du parti qu'il doit prendre, il forme une espèce de monologue tragique par le style, et comique par le sujet.

            Comique par le sujet ! Quoi ! aux yeux de M. Geoffroy l'adultère est un (22) sujet comique!....Thalie se montre plus scrupuleuse.

            Si Sophie avait été trompée par un breuvage comme le prétendent les Editeurs, pour l'honneur de son éducation .

            Les Editeurs ne prétendent rien : ils ne disent que ce qu'ils savent ; et ressemblent trop à leur ami, pour chercher à le faire valoir aux dépens de la vérité.

            Elle devait se justifier aux yeux de son époux.

            Elle devait avouer son malheur au Mentor d'Emile, ai-je entendu dire à une personne d'esprit : moi je dirai, elle devait.....Ce qu'il y a de vraiment comique, c'est que nous cherchions les moyens qu'elle aurait dû prendre, comme si la plus féconde imagination qui fut jamais avait pu en manquer. Tout ce que Sophie n'a pas fait était incompatible avec le plan de l’Auteur. Si elle avait tenu une autre conduite, Emile n'aurait pas été « aux prises avec la fortune, placé dans une suite de situations effrayantes, que le mortel le plus intrépide n'envisagerait pas sans frémir ; et son maître n'aurait pas pu, comme il le voulait, « montrer que les principes dont Emile fut (23) nourri depuis sa naissance, pouvaient seuls l'élever au-dessus de ces situations. [8] Il fallait pour qu'Emile fût complètement malheureux que Sophie parût coupable ; et il suffisait pour l’honneur de son éducation, que son innocence se découvrît un jour. Si cette infortunée s'était justifiée aux yeux de son époux, si elle s'était confiée à la prudence de son Mentor, l'une ou l’autre de ces démarches aurait rétabli le calme dans le cœur d’Emile ; et alors que devenaient les affreuses situations où J. J. Rousseau voulait le jeter ? La plus cruelle de toutes est son erreur sur la cause de l'infidélité de Sophie ; c'est elle qui donne lieu à la suite d'Emile, et au mot sublime qui fait tressaillir toutes les mères, dans le cœur desquelles le goût des frivoles amusements n'a pas éteint le feu sacré qu'y allume la nature : « Non jamais il ne voudra t'ôter ta mère ; viens, nous n'avons rien à faire ici. » Car il ne suffisait pas pour qu'Emile quittât Sophie, que ses charmes fussent profanés, il fallait qu'il crût son âme dégradée. (24)

            Si elle était vraiment coupable , elle ne devait pas le chercher.

            Je crois qu'il aurait mieux valu dire, il n'était pas naturel qu'elle le cherchât. Ce que dit M Geoffroy semble interdire aux épouses coupables la ressource, et par conséquent les dispenser de l'obligation de rentrer dans leur devoir. Cette phrase, elle ne devait pas le chercher, est par son amphibologie, aussi dangereuse que ces vers de Boileau:

 

            L’honneur est comme une île escarpée et sans bords,

Où l’on ne rentre plus quand on en est dehors.

 

            L'auteur en nous offrant son Emile tour à tour menuisier matelot, esclave, a le dessein de faire voir que son éducation lui tient lieu de fortune, et lui fournit des ressources dans les situations les plus cruelles de la vie; mais pour l'honneur de l'élève de l'instituteur, n'eût-il pas mieux valu nous montrer Emile dans des emplois plus importants, consacrant au service de la patrie les talents qu'il a cultivés dans sa jeunesse?

            Il est sûr que cela aurait été plus imposant. Il n'y avait pour cela qu'une petite difficulté à vaincre ; il aurait fallu seulement que l'Auteur eût fait élever (25) par l'instituteur d'Emile, le Monarque, les Ministres, et les premiers commis du pays où il aurait voulu faire parvenir Emile aux emplois importants. Car on ne s'aviserait pas de les confier à un bon menuisier dans nos gouvernements paisibles ; et en supposant qu'Emile eût joint les qualités de l'esprit à la vigueur du corps, les hommes à grand mérite ne consacrent pas toujours leurs talents à la patrie. On sait cela en France; et on s'en applaudit.

            Ici M. Geoffroy abandonne le supplément à l'Emile ; crache en passant sur le supplément à la nouvelle Héloïse ; et arrive à des réflexions sur l'illustre Citoyen de Genève, qu'il nous assure être plus utiles que tout ce qu'il a dit sur ces fragments; et on le croit aisément jusqu'à ce qu'on les ait lues. Ces réflexions débutent par un parallèle entre Voltaire et Rousseau. Ce sont incontestablement deux hommes ; et en voilà assez pour autoriser la comparaison : aussi n'y a-t-il que cela : car on ne peut regarder Rousseau comme un bel esprit, ni Voltaire comme un grand génie. Quant à leur caractère moral, l'opposition est trop frappante pour qu'il faille en parler. Ce parallèle (26) est suivi d'un autre entre Rousseau, et le sincère, le désintéressé, le bon, le vertueux Sénèque: on y trouve ces sentences remarquables.

            Tous deux ont étonné leur siècle par des paradoxes ; mais les paradoxes de Sénèque sont sublimes ; ceux de Rousseau sont bizarres. Les paradoxes de Sénèque sont les chimères de la vertu ; ceux de Rousseau ne sont que les boutades de la misanthropie. Sénèque élève l'homme jusqu'a Dieu; Rousseau le ravale jusqu’à la bête.

On sent que moi, femme, je n'ai rien à répondre à cela; et que c'est au public qui connaît les mœurs, et les ouvrages des deux Auteurs comparés, à qui il appartient de juger le juge.

            Son caractère est encore un problème: les uns le respectent comme un philosophe assez courageux pour dire à son siècle des vérités hardies et nouvelles : 

            Grâce au ciel ! C'est le plus grand nombre, malgré les Voltaire, les Hume, les Diderot, les d'Alembert, les Geoffroy, les Royou, et une poignée d'anonymes.

            Les autres le représentent comme un sophiste ambitieux, qui pour faire (27) du bruit [9], a soutenu des opinions révoltantes dont il n'était pas lui-même persuadé. (Notez que M. Geoffroy se déclare du nombre de ceux-ci, puisqu'il ajoute ); quel était son objet en publiant ses opinions? l'intérêt de l'humanité ; mais ne voyait-il pas qu'elles n'étaient propres qu'à faire briller la subtilité de sa dialectique ?

            Je gagerais que ce pauvre Jean-Jacques n'a point vu cela ; que M. Geoffroy ne le voit pas non plus ; et qu'il serait, non pas embarrassé, mais bien fâché, si une force majeure l'obligeait à dire sans détour quel est son objet, en publiant si dogmatiquement son opinion sur la personne et les ouvrages de l'illustre Citoyen de Genève.

            Le seul de ses ouvrages, continue M. Geoffroy, où l'éloquence soit d'accord avec la raison, c'est sa lettre sur les spectacles.

            Voilà ce qu'aucun de ses ennemis n'avait osé dire. Aussi les preuves qu'en apporte celui-ci sont-elles pour la (28) plupart risibles : comme par exemple,

            Avions-nous besoin du Contrat-Social ? Pourquoi fatiguer de maximes républicaines les peuples heureux d'une monarchie ? Est-il question d'accord et de traité entre le père les enfants ?

            En effet, n'est-il pas clair comme le jour que puisque les Français n'avaient pas besoin du Contrat Social, Jean-Jacques a eu le plus grand tort de le faire ? Cela me rappelle le propos d’un officier Français, qui dînant un jour (à Stuttgart) à la table du Duc de Wirtemberg, qui avait eu l'égard de n'y admettre que des Français, dit finement, il n'y a ici d'étranger que Monseigneur.

            Rousseau ne peut donc prétendre au titre de philosophe (que M. Geoffroy lui donne pourtant); s'il ressemble à Socrate, c'est parce qu'il a été comme lui joué sur le théâtre.

            Triomphez M. Palissot : si le pardon que vous obtint Rousseau vous en laisse le courage.

            Quintilien lui refuserait peut-être une place parmi les orateurs ; l'art de colorer des mensonges paraîtrait méprisable à ce grave législateur.

            (29) Et c'est de J. J. Rousseau qu'on ose parler avec une si scandaleuse licence ! De J. J. Rousseau le moins présomptueux des philosophes, et le moins tranchant des auteurs ; qui ne cesse de prémunir ses lecteurs contre la séduction de son style ; qui insiste toujours sur la droiture de ses intentions, et jamais sur la sûreté de ses lumières ; qui dit expressément :

« Quand mes idées seraient mauvaises, si j'en fais naître de bonnes à d'autres je n'aurai pas tout à fait perdu mon temps….. Mon sujet était tout neuf après le livre de Locke, et je crains fort qu'il ne le soit après le mien......Je ne vois point comme les autres hommes ; il y a longtemps qu'on me l'a reproché. Mais dépend-il de moi, de me donner d'autres yeux, et de m'affecter d'autres idées ? Non. Il dépend de moi de ne point abonder dans mon sens, et de ne point croire être tout seul plus sage que tout le monde ; il dépend de moi, non de changer de sentiment, mais de me défier du mien : voilà tout ce que je puis faire et ce que je fais. Que si je prends quelquefois le ton affirmatif, ce n'est (30) point pour imposer au lecteur, c'est pour lui parler comme je pense. Pourquoi proposerais-je par forme de doute, ce dont, quant à moi, je ne doute point? Je dis exactement ce qui se passe dans mon esprit.

            En exposant avec liberté mon sentiment, j'entends si peu qu'il fasse autorité, que j'y joins toujours mes raisons, afin qu'on les pèse, et qu'on me juge : mais quoique je ne veuille point m'obstiner à défendre mes idées, je ne m’en crois pas moins obligé de les proposer ; car les maximes sur lesquelles je suis d'un avis contraire à celui des autres, ne sont point indifférentes. Ce sont de celles dont la vérité, ou la fausseté importe à connaître, et qui font le bonheur ou le malheur du genre-humain. » [10]

            Est-il possible qu'il existe des propositions dont on soit en droit de faire un crime à l'Auteur qui s'est expliqué ainsi ? C'est pourtant à lui qu'on attribue l'art si familier à ses adversaires de colorer des mensonges! C'est à J. J. Rousseau dont la conduite prouve la conviction ; dont la morale excessivement sévère, (31) ne l'est cependant pas plus que ses mœurs ! Enfin à J. J. Rousseau, qui a porté si loin l'exercice de toutes les vertus, que ses détracteurs dans le désespoir de ne pouvoir lui reprocher un vice [11] se rabattent à l'accuser d'hypocrisie, le plus odieux de tous, sans doute, mais qui suppose cependant l'apparente exemption de tous les autres. Accusation d'autant plus commode à hasarder contre un homme qui ne s'est jamais démenti, que l'impossibilité de le prouver en dispense; et que le mortel le plus constamment vertueux, peut passer pour le profondément hypocrite.

L’art de colorer des mensonges ! Et ce sont des homme obligés par état à guider la jeunesse dans ses études, [12] et le public dans ses jugements, [13] qui confondent insidieusement l'erreur dont tout homme est capable, avec le mensonge dont J. J. Rousseau ne le fut jamais !.... En voyant un tel excès de (32) perversité, qui ne serait entraîné à s'écrier d'après l’Evangile, SI LE SEL PERD SA FORCE, AVEC QUOI LE SALERA-T-ON ?

                                                                                                                      Le 9 mai 1781.

 

 

 

 

 

LETTRE A L'AUTEUR DE LA JUSTIFICATION DE J. J. ROUSSEAU,

Dans la contestation qui lui est survenue avec M. Hume. 

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MONSIEUR,

 

Cette lettre n'est écrite que pour vous  et je ne l'aurais pas rendue publique si j'avais eu un autre moyen de vous la faire parvenir. Mais je n'ai pu résister au désir de vous communiquer quelques réflexions que j'ai faites en lisant l'écrit trop peu volumineux qui a pour titre : Justification de Jean-Jacques Rousseau dans la contestation qui lui est survenue avec M. Hume; et je risque d'autant plus volontiers la (33) voie de l'impression qu'elle ne peut faire de tort qu'à moi.

Je n'ai pas assez d'esprit pour que votre amour-propre dût être satisfait, que j'applaudisse à votre style, Monsieur : ainsi je n'en parlerai point. Mais j'ai le sens assez droit et le cœur assez bon, pour que vous puissiez être flatté de l'admiration que j'ai conçue pour votre caractère ; et j'aime à la faire éclater. Il faut avoir bien du mérite pour entreprendre la défense d'un homme que de malheureuses circonstances ont livré à la malignité de ses ennemis ; surtout quand la sévérité de sa morale, l'austérité de ses mœurs, et la supériorité de son génie lui en ont fait un si grand nombre ; vous devez donc être sûr de l’approbation de tous les gens de bien. Mais permettez-moi de vous le dire, vous auriez dû, ce me semble, mettre votre nom à la tête de votre ouvrage. Pourquoi garder l'anonymat? Cette réserve peut être différemment interprétée : les partisans de Jean-Jacques l'attribueront à la modestie ; et ses antagonistes à la timidité ; car, comment pourraient-ils concevoir qu'on eût le courage de bien faire ? Vous ne deviez pas vous exposer (34) à la diversité de ces jugements. D'ailleurs, si vous êtes connu, votre réputation est bonne; j'en ai pour garant l’honorable rôle dont vous vous êtes chargé : elle aurait donc ajouté son propre poids à celui de vos raisons. Si vous êtes ignoré, vous ne pouviez attendre du temps une occasion plus favorable pour vous faire connaître ; en la saisissant, vous auriez partagé avec Jean-Jacques l'estime que ses plus cruels ennemis ne peuvent lui refuser, et qui me paraît si bien prouvée par le dédain dont ils affectent de l'accabler. Peut-être aussi ne vous souciez-vous pas d'attirer, même à ce prix, les regards du public ; j'en serais d'autant moins surprise, qu'à la beauté de votre procédé, je ne vous crois pas homme de lettres. Mais, si vous l'êtes, Monsieur, de grâce nommez-vous; et pour que nous connaissions deux hommes capables de suivre cette carrière sans s'occuper ni à détruire à force ouverte, ni à miner sourdement, l'honneur et la tranquillité de leurs concurrents ; et pour adoucir l'amertume dont Jean-Jacques doit être pénétré, en voyant une profession qu'il honore si généralement déshonorée. Car ne vous y trompez (35) pas, votre ouvrage est déjà arrivé jusqu'à lui ou y arrivera, malgré l'épaisseur des filets dont il est environné ; l'amitié ou la haine lui procurent tous les écrits dont il est le sujet.

Vous dites, Monsieur, que l'exposé de la contestation de Jean-Jacques avec M. Hume a jeté les amis du premier dans un si singulier abattement qu'ils n'osent prendre son parti. Ceux qui vous entourent ont très bien fait de se taire puisque leur silence vous a fait parler. Je conçois cependant qu'un cœur tel que le vôtre s'annonce a dû en être tristement affecté. Pour moi, placée, à cet égard, plus avantageusement que vous, je connais plusieurs personnes dont la probité rend les opinions précieuses, qui pensent et disent que la justification de Jean-Jacques est moins encore dans sa lettre du 10 juillet 1766 que dans l'apologie de M. Hume ; et qui ne peuvent se défendre de suspecter les lumières ou les intentions des têtes sages qui lui ont conseillé de mettre au jour les pièces de son procès, tant elles trouvent cette démarche ridicule. Quant à vous, Monsieur, vous justifiez la conduite de Jean-Jacques, et vous blâmez celle de M. Hume, (36) avec une modération qui prouve bien que le seul intérêt de la vérité vous anime. Vous ne décidez pas que M. Hume soit coupable de trahison mais vous affirmez que Jean-Jacques est innocent de l'ingratitude qu'on lui impute. Vous ne pouviez le servir plus à son gré qu'en ménageant son adversaire. Il y a encore dans votre écrit une chose dont Jean-Jacques sera bien flatté; c'est le choix des éloges que vous lui donnez; ils portent tous sur la beauté, la générosité, la délicatesse, la sensibilité de son âme ; l'honnêteté, la franchise, la candeur de son caractère; et voilà, j'en réponds, ce qu'il prise le plus en lui. Mais pourquoi ces qualités lui sont-elles contestées ? Sont-ce bien elles qui lui font des jaloux ? Non, mais ses talents sont trop incontestables; il faut bien l'attaquer du côté du cœur, qui a toujours bien moins d'occasions que l'esprit de paraître.

Je suis fâchée, Monsieur, que le louable empressement de rendre hommage à la vertu méconnue vous ait empêché d’étendre plus loin vos observations. Vous auriez dit que l’accusation dont Jean-Jacques charge M. D..., (37) quoiqu'elle soit injuste, doit paraître bien excusable.

1°. Jean-Jacques a cru reconnaître le style de ce célèbre écrivain dans la lettre qu'on osa produire sous le nom du roi de Prusse; et il faut convenir que, pour un homme tel que Jean-Jacques, cette présomption a la force d'une preuve. Or cette raison de croire que M. D... était l'auteur de cette lettre n'était balancée par aucune raison d'en douter, à moins qu'elle ne fût prise dans le caractère de M. D..., chose très problématique pour le public, qui ne le connaît que par ses ouvrages, puisqu'on se croit en droit de diffamer Jean-Jacques malgré les siens. C'est donc un point du procès sur lequel tous ceux qui ne vivent pas intimement avec M. D... doivent juger Jean-Jacques avec la plus grande circonspection.

2°. Cette accusation a précédé la déclaration que M. D... adresse aux éditeurs de l'Exposé succinct, etc. puisque c’est elle qui paraît y donner lieu. D'ailleurs, bien que cette déclaration soit sans date, elle ne doit avoir été faite qu'après que le soupçon de Jean-Jacques a été divulgué par M. Hume ; il n’était pas naturel que M. D... allât au-devant. (38)

3°. L'auteur de la traduction française de l'impertinente lettre de M. Walpole s'obstine à se cacher ; et ce n'est certainement pas dans l'original anglais que Jean-Jacques a cru reconnaître la plume de M. D...

4°. Enfin, il était tout simple que Jean-Jacques imaginât que M. Walpole et M. D... étaient devenus amis, l'étant tous deux de M. Hume. Et si M. D... n'affirmait pas qu'il ne connaît nullement M. Walpole, on aurait peine à croire que M. Hume ait négligé de procurer à son compatriote la connaissance et l'amitié d'un homme d'un aussi grand mérite que M. D... Peut-être aussi que ce philosophe, ne sachant pas le prix de ce qu'il refusait, ne se sera pas prêté comme il le devait aux avances qui lui auront été faites. En vérité, Monsieur, je le plains sincèrement, de n'être pas lié avec M. Walpole. L'honnête, le conséquent M. Walpole, qui s'amuse innocemment à traduire en ridicule aux yeux de l'univers un homme qu'il n'a jamais vu, qu'il ne veut point voir, (de peur sans doute de perdre l'envie de le traiter de charlatan), et qu'il ne connaît que par l'éclat de sa célébrité, le bruit (39) des disgrâces qu'il éprouve et le titre d'ami de son ami M. Hume !

Le bienfaisant M. Walpole, qui sachant combien sa nation est facile à indisposer, lui peint ce même homme, qu'il ne connaît pas, comme un orgueilleux forcené qui préfère les horreurs de l'indigence à l'humiliation d'être secouru par un roi ; ou comme un fourbe qui, n'ayant réellement pas besoin de secours, affiche la pauvreté pour intéresser la commisération des Princes, exciter leur libéralité, et se ménager l'honneur des refus; et cela, dans le moment où M. Walpole sait bien que les plus critiques circonstances forcent cet homme à chercher un asile en Angleterre, sous les auspices de son ami M. Hume!

L'intrépide M. Walpole, qui, bien sûr que, quoiqu’il fasse, les remords n'approcheront jamais de son cœur, brave, avec la plus généreuse audace, l'opinion que le public prendra de sa conduite envers un infortuné qu'il ne connaît pas, que tous les honnêtes gens révèrent, et qui a été recherché de son ami M. Hume !

Enfin l'équitable M. Walpole, qui se vante d'avoir pour Jean-Jacques le plus (40) profond mépris, quoiqu'il ne le connaisse point, et sans savoir pourquoi ! Car il n'est pas présumable qu'il méprise profondément Jean-Jacques parce que celui-ci a trouvé sa plaisanterie mauvaise et s'est formalisé de la faiblesse de son ami M. Hume.

Il serait original que le clairvoyant M. Walpole eût puisé dans les ouvrages de Jean-Jacques, le profond mépris qu’il a pour sa personne, et qu'en en indiquant la source à toute l’Europe, qui jusqu'à présent ne l'a pas vue, il sauvât Jean-Jacques du reproche d'hypocrisie dont M. Hume et ses adhérents s'efforcent de le noircir.

Vous auriez dit, Monsieur, que M. Hume ne raisonne pas avec toute la justesse qu'on attend de lui, quand il met en question page 11 de son Exposé, si l'orgueil extrême de Jean-Jacques est un défaut ; qu'il établit qu'en admettant l’affirmative pour laquelle il paraît ne pas pencher, ce serait un défaut respectable; et qu'il dit huit lignes plus bas, qu'un noble orgueil, quoique porté à l'excès, mériterait de l'indulgence dans J. J. Rousseau. Donc, selon M. Hume, la même qualité, chez le même homme et dans les mêmes (41) circonstances, peut être à la fois l'objet de l'indulgence et du respect. C'est dommage que cet endroit pêche contre la logique car il me semble être, à d'autres égards, le mieux frappé de tout l'Exposé.

Vous auriez dit, Monsieur, qu'il n'y a point d'âme délicate qui ne soit blessée de l'ostentation avec laquelle M. Hume étale les prodigieux efforts qu'il a inutilement faits pour servir Jean-Jacques, jusqu'au moment où il engagea M. le général Conway à demander pour lui une pension au Roi (succès que le caractère de ce ministre a dû rendre bien facile); et qu'aussitôt que le sentiment fait place à la réflexion, on se demande à quoi servent donc, en Angleterre, le crédit, la réputation, la fortune même, puisque tout cela joint, chez M. Hume, à la plus forte passion d'obliger Jean-Jacques, n'a rien produit pour celui-ci et n'a valu à M. Hume même que le prétexte de prendre un titre dont sa vanité s'alimente.

Vous auriez dit, Monsieur, que le choix des articles de la lettre de Jean-Jacques auxquels M. Hume répond, est un argument victorieux en faveur de (42) Jean-Jacques. De plus, que les affirmations de Jean-Jacques ne méritent en elles-mêmes pas moins de confiance que les négations de M. Hume, et qu'elles en méritent davantage, en ce que c'est vis-à-vis de M. Hume que Jean-Jacques affirme, et que c'est vis-à-vis du public que M. Hume nie.

Vous auriez ajouté, Monsieur, à ce que vous dites sur la façon dont se termine la fameuse lettre du 10 juillet, qu'il faut que la crainte de faire une injustice ait un empire bien absolu sur l'âme de Jean-Jacques pour qu'il lui restât encore des doutes de la trahison de M. Hume. En effet, lorsque, questionné par M. Hume sur le compte de M. D... , Jean-Jacques lui dit que ce savant était un homme adroit et rusé, M. Hume le contredit, et fit bien, avec une chaleur dont il s'étonna, parce qu'il ne savait pas alors qu'ils fussent si bien ensemble. Leur intelligence s'est découverte, Jean-Jacques a donc la preuve que M. Hume sait défendre ses amis fort bien. Sans parler des inexplicables infidélités dont Jean-Jacques se plaint relativement à ses correspondances ; de l'air de protection que M. Hume prend avec lui; du peu (43) d'égards qu'il lui marque, dans un moment où il lui en devait tant, puisqu'il lui rendait de bons offices en matière d'intérêt, et qu'il était naturel que ses compatriotes montassent leur ton sur le sien ; il souffre que les gens de lettres, sur qui il a une influence, dont il serait bien fâché qu'on doutât, déchirent Jean-Jacques dans les papiers publics ; il ne prend point à injure les outrages qu'on lui fait ; on calomnie Jean-Jacques, M. Hume ne contredit personne ; il reste étroitement uni avec tous les ennemis de son ami ; cependant, il s'emploie ouvertement pour lui, le produit, le flatte, le caresse !... J'ai bien pu préparer la conclusion ; mais je ne saurais la prononcer : elle est trop dure.

Vous auriez dit, Monsieur, que les gens qui censurent aigrement quelques épithètes choquantes, que Jean-Jacques s’est permises dans sa lettre du 10 juillet, préoccupés de ce que cette lettre se trouve dans les mains de tout le monde, ne font pas attention qu'elle n'était pas faite pour y passer ; que ce n’est point Jean-Jacques qui l'a rendue publique; qu'il ne pouvait pas croire, ne regardant M. Hume seulement que (44) comme un homme sensé, qu'elle le devînt jamais ; et qu'il est fort différent de se plaindre à un homme des sujets de mécontentement qu'on a reçus de lui et de ses amis, ou de mettre l'univers dans la confidence de sa façon de penser sur le compte de cet homme et de ceux qui tiennent à lui ; et qu'ainsi Jean-Jacques a pu dire tout ce qu'il a dit à M. Hume, sans déroger à l'horreur qu'il a toujours eue pour les personnalités.

Vous auriez dit, Monsieur, que c'est M. Hume, en divulguant le soupçon de Jean-Jacques, et non pas Jean-Jacques en le lui communiquant, qui force M. D... à paraître lié avec les éditeurs de M. Hume. Désagrément qui doit être bien sensible à un homme aussi scrupuleusement délicat, droit et honnête que M. D... Quelles gens ce sont, Monsieur, que ces éditeurs ! Le Ciel nous préserve qu'ils s'avisent de se faire auteurs !

Enfin, Monsieur, vous auriez dit que la seule chose répréhensible dans la lettre de Jean-Jacques est la confiance avec laquelle il avance que M. de Voltaire lui a écrit une lettre dont le noble objet est de lui attirer le mépris (45) et la haine de ceux chez qui il s'est réfugié. Je ne conçois pas comment Jean-Jacques a pu attribuer à M. de Voltaire cet infâme libelle intitulé : Le Docteur Jean-Jacques Pansophe, ou Lettre de M. de Voltaire; et j'avoue que j'aurais peine à lui pardonner cette méprise, s'il ne l'avait faite dans un temps où l'oppression de son cœur devait gêner la liberté de son esprit. Quoi! parce que M. de Voltaire fait quelquefois des méchancetés, en faut-il inférer qu'il fasse toutes celles que des méchants subalternes donnent pour être de lui ? Ce genre est si facile, et la prose de M. de Voltaire est si aisée à imiter ! Cette opinion est injuste ; elle est même dangereuse car elle peut encourager les auteurs encore plus vils qu'obscurs, qui se plaisent à dégrader aux yeux du public deux hommes fameux, un par son esprit et ses prospérités, l'autre par son génie et ses malheurs, qui partagent, quoique inégalement, ses suffrages. Pour moi, je pense avoir de très bonnes raisons pour croire que M. de Voltaire n'est point l'auteur de la lettre intitulée: le Docteur Jean-Jacques Pansophe.

1°. Elle a paru sous son nom. (46)

2°. On y relève des prétendues contradictions de Jean-Jacques. M. de Voltaire relever des contradictions ! Ah ! Monsieur, peut-on le croire, sans s'écarter de l'opinion, sans doute appuyée sur des faits, qu'on a généralement de sa prudence ?

3°. On y l’accuse Jean-Jacques des vices les plus atroces; et on l'en plaisante, comme on pourrait plaisanter M. de Voltaire d'une erreur d'histoire, de chronologie, de géographie, etc. etc. En pareil cas, le ton léger n'est pas celui de l'amour de la vertu, et M. de Voltaire veut qu'on croie qu'il aime la vertu.

4°. Cette lettre contient quelques platitudes et des écarts d’imagination que M. de Voltaire pourrait se permettre au milieu de ses protégés mais qu'il se garderait bien de donner sous son nom au public car, puisque M. de Voltaire écrit encore, il veut encore être admiré.

5°. On a inséré dans cette lettre quelques phrases qui se trouvent dans les ouvrages de Jean-Jacques et que tout le monde reconnaît à force de les avoir lus. Mais elles sont si bêtement ou si indignement défigurées qu'elles (47) ne peuvent avoir été mises dans cet état que par quelqu'un dont la tête est aliénée ou dont le cœur est corrompu. En vérité, cela ressemble bien à M. de Voltaire, lui dont la justesse de l'esprit et la droiture de l'âme sont les attributs distinctifs ! Et puis, si M. de Voltaire pouvait être soupçonné d'animosité contre Jean-Jacques, le moyen d'imaginer qu'il fût assez gauche pour prouver, en altérant ceux de ses passages qu'il cite, qu'il est lui-même convaincu qu'on ne peut nuire à cet auteur en le citant fidèlement ? Ah ! Jean-Jacques, pour avoir tant étudié les hommes, vous connaissez bien peu l'homme dont il est question.

6°. Je sais bien que M. de Voltaire, dont la grande âme ne s'occupe que de l'intérêt général, s'embarrasse peu de faire pleurer celui à qui il parle, pourvu qu'il fasse rire ceux qui l'écoutent. Mais, quand il veut faire rire aux dépens de quelqu'un, il s'attache à en saisir les ridicules plutôt qu'à lui en supposer : son ironie est fine et ses tournures ingénieuses. Or tout le persiflage de la lettre dont il s'agit porte à faux et n'a ni sel, ni variété.

7°. Enfin l'auteur de cette lettre dit (48) à Jean-Jacques que ses livres ne méritaient pas de faire tant de scandale et tant de bruit. C'est comme s'il disait que les puissances ecclésiastiques et séculières, qui se sont alarmées des livres de Jean-Jacques, n'ont pas le sens commun ; que le public, sur qui les livres de Jean-Jacques ont fait tant de sensation, n'a pas le sens commun ; que le roi de Prusse, qui ne connaît Jean-Jacques que par ses livres, et qui l'a ouvertement honoré de la plus spéciale protection, non seulement à titre d'infortuné, mais à titre d'homme de mérite, n'a pas le sens commun. Eh ! Monsieur, sans compter ce que M. de Voltaire doit de reconnaissance aux puissances ecclésiastiques et séculières, au public, et au roi de Prusse ; comment M. de Voltaire, qui a tant de jugement, aurait-il fait une telle bévue?

Ces raisons me suffisent pour croire que M. de Voltaire n'a point fait le Docteur Jean-Jacques Pansophe, ni même la lettre (adressée à M. Hume) qui le précède dans une brochure qui vient de paraître, malgré le désaveu que cette lettre contient. Un désaveu ! C'est pourtant bien là le cachet de (49) M. de Voltaire... N'importe ; ces lettres ne sont pas de lui; elles n'en peuvent pas être. Sans doute, elles viennent de la même source qu'un autre libelle intitulé : Confession de M. de Voltaire, qui parut il y a quelques années, aussi sous son nom. Vous ne la connaissez peut-être pas, Monsieur, cette Confession. C'est une pièce de vers, mal faite et de mauvais goût mais pleine de choses si fortes, que M. de Voltaire ne pourrait les avouer, quand elles seraient vraies, (ce qu'il faut bien se garder de croire) qu'aux pieds d'un capucin, dans quelque violent accès de colique qui rendrait sa profession de foi plus étendue que celle qu'on lui fait faire dans le Docteur Jean-Jacques Pansophe.

En vérité, Monsieur il est bien malheureux que les lois ne sévissent pas contre ces monstres de méchanceté et de bassesse qui, à la faveur des noms les plus imposants, exhalent le poison qui surabonde dans leur âme. La société, du moins, aussitôt qu'elle les connaît, devrait en faire justice, en les écrasant de tout le poids de son mépris car, à mon avis, qui n'est honnête homme (50) qu'aux termes de la loi, n'a droit qu'au respect du bourreau.

Si je n'étais pas femme, je prendrais pour moi-même le conseil que j'ai osé vous donner, Monsieur ; je me nommerais. Mais ce serait me faire trop remarquer que de me déclarer hautement pour un homme qui, dit-on, outrage mon sexe. Quoique je ne veuille point choquer ce sentiment, je suis bien éloignée de l'adopter; je pense au contraire qu'il n'y a point d'auteur qui nous traite aussi favorablement que Jean-Jacques, puisqu'en exigeant de nous une plus grande perfection, il prouve qu'il nous en croit susceptibles; et je trouve qu'il nous rend exactement justice, en disant de nous beaucoup de bien, et un peu de mal.

 

 

 

 

 



 


(51) REFLEXIONS
Sur ce qui s’est passé au sujet de la rupture de J. J. Rousseau et de M. Hume.
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De toutes les scènes scandaleuses que la philosophie n'a pas empêché les philosophes de donner au public, aucune n'a autant enrichi les fastes de la méchanceté humaine, que la querelle qui divise M. Hume et J. J. Rousseau. Un homme assez froid sur cet objet, ou assez sage pour avoir dédaigné de lire les différentes brochures auxquelles il a donné naissance, ne pourrait jamais imaginer combien d'impostures on s'est permis de débiter contre Jean-Jacques; ou sous des noms empruntés, ou sous le masque de l'anonyme. Quand je dis que les accusations intentées contre ce grand homme sont des impostures, ce n'est pas que je pusse le démontrer incontestablement. Ne l'ayant suivi dans aucune circonstance de sa vie, cela me serait impossible ; je ne crains point d'en convenir. Je ne veux (52) employer pour le défendre, aucune des armes que je trouve odieux qu'on emploie pour l'attaquer. Non seulement je ne dirai, mais même je n'insinuerai rien que de vrai. Je sais bien qu'en me renfermant dans ces bornes, que la probité ne franchit point, mes assertions seront peu saillantes; qu'en m'expliquant de manière à prévenir les équivoques, mon style manquera de rapidité. Mais qu'importe ? Ce n’est pas d'éblouir qu'il s'agit ici, c'est de persuader. Quiconque s’occupe trop des intérêts de son amour-propre, n'est pas digne de soutenir ceux du mérite opprimé. Je crois, et je dis avec assurance que les accusations intentées contre J. J. Rousseau sont des impostures, parce que tout ce qui est avancé sans preuves contre un homme dont la célébrité peut exciter l'envie, doit être regardé comme tel ; parce que le caractère que ses accusateurs décèlent dans leurs écrits, rend leurs dépositions suspectes ; enfin parce que les préjugés dans une âme honnête sont toujours en faveur de l'honnêteté d'un auteur dont la morale est saine ; et dont la conduite, sans doute rigoureusement observée par ses ennemis, ne leur (53) fournit pas la matière d'un seul reproche sensé.

A chaque instant on voit éclore de nouveaux libelles, dans lesquels Jean-Jacques est peint avec les plus affreuses couleurs. Ses persécuteurs, que leur acharnement aveugle, ne s'aperçoivent pas que de semblables portraits déshonorent les pinceaux et non pas le modèle. En effet, que résultera-t-il du ramas d'horreurs qu'on publie sur son compte ? Les esprits libres d'animosité et de jalousie ne se persuaderont jamais que, sincère jusqu'à tout sacrifier à l'obligation de dire ce qu'il croit la vérité, jusqu'à avouer ses défauts, ce qui est bien plus fort encore, Jean-Jacques soit en même temps assez consommé dans l'art de feindre, pour avoir joui jusqu'à cinquante-quatre ans de la réputation d'honnête homme sans la mériter. Réputation encore si respectable, et par conséquent si bien acquise, qu'aucun de ses ennemis n'ose l'attaquer à visage découvert. Que ceux qui savent de Jean-Jacques un trait opposé à la probité, qui lui ont vu faire une bassesse, qui l'ont convaincu de mensonge, le disent et se nomment : voilà comme il convient d'accuser. Alors (54) Jean-Jacques devra se défendre ; et s’il ne se défend pas, ou s'il se défend mal, on sera en droit de s'en rapporter à des accusations que son silence laissera subsister, ou que ses raisons ne pourront détruire. Mais, comment engager ses accusateurs à se montrer ? Que leur offrir en dédommagement de la honte dont ils se couvriraient en déclarant qu'ils ont l'âme assez noire pour supposer le vice sous les plus éclatants dehors de la vertu ? Et cela gratuitement: car enfin on ne conçoit pas que quelqu'un puisse être intéressé à nuire à Jean-Jacques ; il est évident qu'il a des ennemis ; mais on n'imagine pas comment il s'en est fait: on voit bien les effets de leur haine ; mais on n'en saurait soupçonner la cause. Jean-Jacques qui n'est avide ni de biens, ni de distinctions, n'a jamais dû croiser les vues de qui que ce soit : son éloquence qui s'est élevée avec tant d'énergie contre la dépravation générale, n'a jamais diffamé les mœurs, noirci le caractère, flétri l'honneur, ni déprisé les talents d'aucun particulier. Jamais les malheureux ne s'adressent à lui sans en recevoir quelque soulagement ; ceux que la médiocrité de sa fortune ne lui permet (55) pas de secourir de sa bourse, ne laissent pas d'avoir part à ses bienfaits ; il les encourage, les conseille, les plaint, les console. Personne n'exerce mieux que lui, l'humanité qu'il recommande mieux que personne. Il fait, dans tous les genres, tout le bien qu'il peut : il n'en faut pas d'autres preuves que les regrets qu'il a laissés partout où il a fait quelque séjour. Je ne dis point ceci au hasard, je le tiens d'un homme d’une probité irréprochable, et d'un mérite supérieur. Je le citerais s'il vivait encore; mais il n'appartient qu'à M. Hume d'en appeler au témoignage de gens qui ne sont plus.

Qui peut donc prendre à tâche de répandre l'amertume sur les jours d'un homme qui n'a provoqué la vengeance de personne ? Ah ! C'est l'envie ; on la distingue, parce qu'on ne la voit pas : cette passion la plus lâche de toutes, ne porte ses coups qu'à la faveur des ténèbres.

Qu'on ne m'oppose point que M. Hume et M. Walpole se sont montrés. Ce n'est point d'eux qu'il s'agit ici. D'ailleurs je trouve que ces deux étrangers doivent exciter plus de pitié que d'indignation. En effet, M. Hume, séduit (56) par des conseils insensés ou perfides, a fait une sottise qu'on doit d'autant plus volontiers lui pardonner, qu'à moins de le regarder comme un monstre, on ne saurait douter qu'il ne l'expie par le plus sincère repentir ; et le pauvre M. Walpole s'est acquis en dupe auprès de nous autres Français la réputation de méchant ; puisque tout le mérite de la barbare plaisanterie qu'il s'est permise consiste dans la tournure, et que cette tournure n'est pas à lui. Quant à M. de Voltaire dont le nom a paru à la tête de deux mauvaises lettres, leur auteur n'en est que mieux caché.

De tant de libelles qui révoltent l'honnêteté, je ne veux aujourd'hui m'occuper que d'un seul ; et je le choisis, non comme le mieux fait , mais comme le plus infâme. C'est celui qui est intitulé, Notes sur la lettre de M. de Voltaire à M. Hume. C'est bien le plus noir et le plus plat écrit qui ait jamais vu le jour. L'auteur y déraisonne d'un bout à l'autre; tantôt avec la plus insigne mauvaise foi, tantôt avec la pesanteur la plus assommante, tantôt avec la plus risible présomption. Enfin, maladroit au point de ne savoir pas (57) orner des méchancetés du peu d'agrément qu'il leur faut pour plaire, il s’avise de donner des leçons à un homme qu'il prend pour M. de Voltaire : cela est original. Voyons, en répondant à l’auteur de ces notes, si plus heureuse que lui, je pourrai avec très peu d'esprit, dire quelque chose de passable. Il ne faut pas beaucoup présumer de soi pour entrer en lice avec un tel adversaire ; de ce moment c'est à lui que je vais parler.

L’Editeur de vos remarques déclare, Monsieur, qu'elles sont d'un magistrat. En vérité la dignité de leur ton répond bien à celle de ce titre ! Vous Magistrat ! Peut-on calomnier à ce point la Magistrature! Quoi qu'il en soit, comme les déclarations sont devenues fort à la mode, et que je suis bien aise de déclarer aussi, je déclare que la déclaration de l'Editeur de vos remarques ne m'en impose pas. Je déclare de plus que quand vous seriez magistrat, je ne croirais pas vous en devoir plus d'égards ; par la raison qu'un magistrat qui ferait des libelles anonymes, serait confondu, par son caractère personnel, avec les coupables que l'autorité attachée à sa place doit punir.

(58) M. de Voltaire dites vous, Monsieur, aurait dû citer le passage où Jean-Jacques dit qu'il lui faut une statue. Et pour étayer votre ingénieuse remarque, vous citez un passage où il ne le dit pas. Relisez-le, Monsieur, ce passage, et vous verrez, s'il vous est possible de bien voir que Jean-Jacques pousse l'orgueil bien plus loin que vous ne croyez ; car la façon dont il s'exprime ne dit pas qu'il lui faut une statue, mais que cet hommage augmenterait la gloire du gouvernement qui le lui rendrait. Au reste, Monsieur, M. de Voltaire, (car pour vous c'est lui), n'a pas dû se croire obligé de citer les passages de Jean-Jacques dont il parle ; il sait trop bien qu'il suffit de les indiquer.

Jean-Jacques dit du mal de tous les gouvernements, à tort et à travers.

Dire du mal à tort et à travers, c'est, Monsieur, blâmer indistinctement ce qui est blâmable, et ce qui ne l'est pas. Or comme il n'y a point de gouvernement quelque heureusement combiné, quelque sagement conduit qu'il soit, dans lequel il ne s'introduise des abus, il ne se glisse des vices, vous auriez dû citer les bonnes choses que Jean-Jacques a censurées ; et les gouvernements où elles se trouvent.

(59) On voit bien que s'il est sculpté, ce doit être dans la posture où l'on ne voit que la tête, et les mains d'un homme, dans la machine de bois élevée au milieu du marché de Londres.

Oh ! Pour le coup, Monsieur, je me tiens pour battue. Car que répondre à cette brutale atrocité, quand on ne veut pas dire quelle place mériterait d'occuper en personne, un homme qui en assigne une pareille à la statue de J. J. Rousseau ?

Il fut accueilli à Paris avec quelque bonté : mais il se brouilla bientôt avec presque tous ceux auxquels il avait obligation.

Vous ne donnez rien au hasard, Monsieur ? Vous connaissez tous ceux qui ont accueilli Jean-Jacques ? Vous savez au juste la valeur de tous les services qu'on lui a rendus ? Vous avez tenu registre des traits d'ingratitude qui lui ont fait perdre la bienveillance de ses protecteurs ?......J'admire tout ce que votre génie embrasse de détails.

On sait comment il sortit de la maison qu'un Fermier-général et Madame sa femme lui avaient accordée au village de Montmorency.

Accordée ! Qu'elle admirable exactitude (60) d'expression ! On sait ! non, Monsieur, on ne sait pas, vous ne savez pas vous-même comment se passa la rupture dont vous parlez. Si vous le saviez, vous le diriez : la disette rend économe; vous ne perdriez pas un moyen d'intéresser. On sait ! ne semblerait-il pas que les procédés d'un particulier vis-à-vis d'un autre particulier, doivent faire un éclat qui pénètre partout ; que tout le monde ait sous sa main des éditeurs qui se chargent de publier une tracasserie de société ; (passe pour M. Hume ) et qu'il faille sur un semblable objet, renvoyer le public à ses propres connaissances, comme s'il s'agissait d'un événement fort important pour lui? On sait! qui est-ce qui sait ce qu'il n’a pas vu ? Tant de petites considérations engagent à trahir la vérité, qu'il faut être bien hardi pour oser soutenir comme vrai, ce qu'on ne sait que par ouï-dire: surtout lorsqu'il s'agit de choses que leur nature condamne à l'obscurité. On ne sait point si Jean-Jacques a perdu les bonnes grâces d'un ménage bourgeois : mais on sait qu'il a obtenu la protection d'un grand Roi : on sait qu'il jouit de celle d'un Prince, aussi respectable par (61) l'étendue de son génie, que par l'élévation de son rang: on sait qu'un Maréchal de France, aussi recommandable par la beauté de son âme, que par ses dignités, est mort son ami. Voilà ce qu'on sait, parce qu'il est un ordre d'hommes dont la bienveillance a des effets remarquables.

Maison dans laquelle il était nourri, chauffé, éclairé à leurs dépens ; et où on avait la délicatesse de lui laisser ignore tant de bienfaits.

Vous devriez bien nous dire, Monsieur, comment ce Fermier général, et Madame sa femme s'y sont pris pour nourrir, chauffer, éclairer Jean-Jacques à leurs dépens, sans qu'il s'aperçût qu'il ne lui en coûtait rien. Cela me paraît être le chef d’œuvre de l'adresse. A la vérité je ne conçois pas trop comment l'art qui a pu soustraire leur générosité à la connaissance de celui qui en était l'objet, ne s'est pas étendu jusqu'à la dérober à la vôtre. Mais voici un léger correctif.

Ou du moins on lui fournissait le prétexte de feindre de l'ignorer.

Ce correctif me fait penser que vous pourriez bien, Monsieur, nommer bienfaits ce que Jean-Jacques n'a pas pu (62) recevoir a ce titre. Par exemple, si pendant le séjour qu'il a fait dans la maison de ce Fermier général et de Madame sa femme, il avait employé de quelque manière que ce fût ses talents pour leur utilité, personne ne pourrait appeler bienfaits un échange de services.

Il s'attira tellement la haine de tous les honnêtes gens, qu'il est obligé de l'avouer dans sa lettre à M. l'Archevêque de Paris, page 3. « Je me suis vu, dit-il, dans la même année recherché, fêté, même à la Cour : puis insulté, menacé, détesté, maudit : les soirs on m'attendait pour m'assassiner dans les rues ; les matins on m'annonçait une lettre de cachet. »

Je ne vois point, Monsieur, que Jean-Jacques avoue dans ce passage qu'il s'attira la haine de tous les honnêtes gens. Il s'y plaint de s'être vu détesté ; mais il ne s'y accuse point de se l'être attiré. Ces mots honnêtes gens ne s'y trouvent même pas : la Cour seule y est nommée, et comme elle n'a pas le privilège exclusif de contenir d'honnêtes gens, un homme qui a eu le malheur d'y paraître dans un point de vue désavantageux, peut posséder à juste titre l'estime et l'amitié de beaucoup (63) d'honnêtes gens. Ce qu'il y a de sûr, c'est que si on rassemblait les amis que Jean-Jacques a dans Paris, on en composerait la meilleure compagnie de cette immense ville. Au reste, Monsieur, il y a ici un compliment à vous faire, votre citation est presque fidèle. Mais à quoi bon cette lueur de sincérité qui va être obscurcie par les ténèbres du mensonge ? Croyez-moi, puisque vous voulez faire le procès à Jean-Jacques, demeurez constamment attaché à l'usage qu'ont adopté ses ennemis; ne le faites jamais parler comme il parle.

On demande comment il se pourrait faire qu'il fût généralement maudit, détesté, sans avoir fait au moins quelque chose de détestable ?

Personne ne fait une si sotte question. On ne croit point que Jean-Jacques soit généralement détesté; ainsi on ne peut partir de cette opinion pour croire qu'il ait fait quelque chose de détestable. Mais s'il était généralement détesté pour avoir fait quelque chose de détestable, la chose détestable qui le ferait généralement détester, serait généralement sue ; et il n'y aurait point de question à faire. En vérité, Monsieur, vos (64) raisonnements sont aussi vicieux que vos motifs.

Si vous voulez bien, je ne répondrai pas à ce que vous dites sur la comédie et l'opéra de Jean-Jacques : cela ne vaut pas la peine d'être combattu. Il n'est seulement pas vraisemblable qu'un homme qui avoue une mauvaise comédie qu'on ne savait pis être de lui, se donne pour auteur de la musique d'un opéra qu'il n'a pas faite. Passons à des choses aussi fausses, et plus graves.

On a très mal instruit M. de Voltaire si on lui a dit que M. de Montmollin se piquait de finesse et de délicatesse. C’est un homme très simple, et très uni ; à qui on n'a reproché que de s'être laissé séduire trop longtemps par Rousseau.

C'est vous, Monsieur, qu'on a très mal instruit. M. de Montmollin trop fin pour se piquer de finesse, n'a de simple et d'uni que l'extérieur. Il est adroit, souple, pâtelin, circonspect ; et a plus d'esprit qu'il n'en faut pour n'être la dupe de personne. Je tiens ce portrait (que j'abrège) de gens qui le connaissent, et qui ont étudié sous ses lois. Jean-Jacques ne l'a point séduit : mais il n'a point séduit Jean-Jacques; (65) et voilà la source de leurs démêlés.

Non seulement la déclaration de J. J. Rousseau contre le livre de l'Esprit, et contre ses amis, [14] est entre les mains de M. de Montmollin, mais elle est imprimée dans un écrit de lui, intitulé : Réfutation d'un libelle, page 90.

Voilà bien le plus criant abus qu'on ait jamais fait de la faculté d'écrire ! J'ai sous les yeux l'écrit de M. de Montmollin que vous citez, Monsieur. Ce ministre y rapporte (depuis la page 82 jusqu'à la page 101, ainsi la page 90 s'y trouve comprise), une lettre qu'il avait écrite le 25 septembre 1761 à M.N.N. à Genève, par laquelle il lui mandait que dans un conversation qu'il disait avoir eue le 25 août précédent avec M. Rousseau, au sujet de ses ouvrages, et surtout de son Emile, cet auteur lui avait protesté « qu'il n'avait point eu en vue la religion chrétienne réformée » mais qu'il était entré dans son plan trois objets principaux, dont le second était ( je laisse à part les deux autres) « de s'élever non pas précisément directement, mais pourtant (66) assez clairement contre l'ouvrage infernal de l'Esprit, qui, suivant le principe détestable de son auteur, prétend que sentir et juger sont une seule et même chose : ce qui est évidemment établir le matérialisme.”

Où avez-vous pris, Monsieur, que parler à un ecclésiastique avec toute la confiance qu'on présume qu'il mérite, et cela dans une conversation particulière, sur des principes établis dans un livre, lui dire qu'on a eu intention de les combattre, sans nommer ni le livre, ni l'auteur, c'est faire une déclaration authentique contre ce livre ; c'est se rendre l'accusateur de son auteur ; c'est rouvrir des plaies qui saignent encore ; c’est devenir coupable d'une basse ingratitude, d'une envie secrète d'une calomnie infâme? Où avez-vous pris tout cela? Dans le désir de le faire croire aux autres. Mais ce désir ne vous réussira pas : vos moyens vous éloignent de votre but : ce n’est pas sur Jean-Jacques que vous dirigez l'indignation des gens de bien, c'est sur vous-même. Je pense assez avantageusement de M. Helvétius, pour croire qu'il rejette avec horreur, l’odieux et inutile appui que vous lui offrez. Cet homme (67) équitable et éclairé, dont l'exemple réfute les écrits, sait que des opinions insérées dans un livre sont abandonnées à la censure publique ; et que l'auteur n'a point à se plaindre de celui qui les relève, quand il ne cherche point à empoisonner ses motifs. Tout homme peut errer: c'est de son défenseur, et non pas de ses erreurs que M. Helvétius doit être humilié : la célébrité de son livre pouvait les rendre plus dangereuses, que sa rétractation ne pouvait être utile. Cela ne saurait être contesté. Jean-Jacques a donc bien fait de les combattre ; il ne serait point blâmable de l'avoir dit à M. de Montmollin; et M. de Montmollin ne serait point blâmable non plus de l'avoir répété; parce qu'on ne peut mal faire en mettant au jour une chose où il n'y a point de mal, que dans des circonstances où ne se trouvaient ni M. Helvétius, ni Jean-Jacques. Mais, qui vous a dit, Monsieur, que dans le compte que M. de Montmollin rend à son ami de ce qui s'est pas à cet égard, il se sert des mêmes termes dont Jean-Jacques s'est servi? Pour moi, dans la quantité d'adverbes, et dans l'espèce d'adjectifs dont la déclaration qu'il rapporte est surchargée, (68) je ne reconnais point la manière dont Jean-Jacques s'exprime : si elle contient ses idées, elles y sont revêtues du langage de M. de Montmollin, ce qui doit nécessairement les changer ; sans cependant qu'on puisse taxer ce dernier de mauvaise foi ; parce qu'il est tout simple que la mémoire ne fournisse que la substance d'une conversation qui a été tenue un mois auparavant le moment où on en parle. D'ailleurs Jean-Jacques a donné dans une note qui se trouve à la page 22 des lettres de la Montagne, un témoignage public de son estime pour M. Helvétius, qui le justifie pleinement des mauvaises intentions que vous osez lui imputer. A la vérité, ni M. Helvétius, ni l'Esprit n'y sont nommés : mais l'un et l'autre y sont si clairement désignés que, si cette note contenait quelque accusation, ou seulement quelque sarcasme, Jean-Jacques serait ingrat envers son bienfaiteur. La voici.

« Il y a quelques années qu'à la première apparition d'un livre célèbre, je résolus d'en attaquer les principes que je trouvais dangereux. J'exécutais cette entreprise quand j'appris que l'Auteur était poursuivi. A (69) l'instant je jetai mes feuilles au feu: jugeant qu'aucun devoir ne pouvait autoriser la bassesse de s'unir à la foule, pour accabler un homme d'honneur opprimé. Quand tout fut pacifié, j'eus occasion de dire mon sentiment sur le même sujet dans d'autres écrits ; mais je l'ai dit, sans nommer le livre, ni l'Auteur. J'ai cru devoir ajouter ce respect pour son malheur, à l'estime que j'eus toujours pour sa personne. Je ne crois point que cette façon de penser me soit particulière ; elle est commune à tous les honnêtes gens. Sitôt qu'une affaire est portée au criminel, ils doivent se taire, à moins qu'ils ne soient appelés pour témoigner. »

C'est, Monsieur, d'après cette déclaration qui est bien de Jean-Jacques, qu'il faut juger sa conduite et ses motifs : parce que Jean-Jacques n'est point un fourbe ; et qu'il ne peut se méprendre sur ce qu'il pense, comme M. de Montmollin sur ce qu'il a entendu. Je viens d'établir, Monsieur, qu'en supposant vrai l'exposé de M. de Montmollin, vous auriez fait une noirceur abominable, en abusant de cet exposé pour charger Jean-Jacques de torts (70) qu'il n'eut jamais, qui sont trop opposés à son caractère pour qu'il puisse jamais les avoir. Mais vous avez fait bien pis encore : vous êtes parti pour l'accuser d'un écrit « désavoué par la vénérable Classe » dont M. de Montmollin est membre ; d'un écrit que M. de Montmollin, malgré tout son crédit, « n’a jamais pu faire imprimer avec permission; » enfin d'un écrit où M. de Montmollin rapporte « des entretiens qui n'ont jamais existé. » D'après cela , Monsieur jugez-vous.

Les petits garçons et les petites-filles lui jetèrent des pierres.

Voilà le texte de cet article ; en voici le commentaire.

Il est vrai qu'on jeta quelques pierres à J. J. Rousseau et à la nommée le Vasseur.

Cela est vrai, Monsieur? Eh ! comment le savez-vous? Je ne sache pas que d'autres que Jean-Jacques et ses partisans l’aient dit. Pourquoi les en croyez-vous? Vous savez bien comme on invente : qui vous assure qu'ils ne l'ont pas inventé ? Je suis toujours étonnée de trouver de la confiance chez des gens qui n'ont pas le droit d'en inspirer.

(71) Qu'il traîne partout après lui, et qui était sans doute la confidente de Madame de Wolmar.

En admettant votre supposition, Monsieur, il est bien digne de vous de faire un crime à Jean-Jacques de s'attacher une personne qui a consacré ses soins à une femme vertueuse qu'il adorait. Car pour que la nommée le Vasseur eût été la confidente de Madame de Wolmar, il faudrait que Jean-Jacques fût Saint-Preux. Mais cette supposition que vous avez la bonté de prendre pour une méchanceté, n'est qu'une balourdise; puisque malgré l'incertitude que Jean-Jacques s'est plu à laisser subsister sur ce point, sans doute afin de rendre la lecture de sa Julie encore plus piquante, tout le monde s'accorde à croire que ce charmant ouvrage est de pure imagination.

Cela pouvait avoir causé du scandale à Motiers-Travers, [15]  et avoir été l'occasion de cette grêle de pierres, qui n'a pourtant pas été considérable, et dont aucune n'atteignit le sieur (72) Jean-Jacques, ni la le Vasseur. Il est naturel que l'extrême laideur de cette créature, et la figure grotesque de Jean-Jacques déguisé en Arménien, aient induit ces petits garçons à faire des huées et à jeter quelques cailloux.

Vous ne connaissez point Mlle le Vasseur, Monsieur, ou vous ne vous connaissez point en extrême laideur. Heureusement pour Jean-Jacques, que les charmes de sa gouvernante eussent fait assommer, si comme il n'en faut pas douter, on avait proportionné la force des coups, à la grandeur du scandale : Mlle le Vasseur n'est pas jolie ; mais elle a la physionomie honnête, le maintien décent; et n'est du tout point faite pour exciter les huées. Quant à Jean-Jacques, si la figure d'un homme qui a vieilli dans l'étude, le travail, les chagrins, et les souffrances, peut paraître grotesque parce qu'il a adopté un costume plus simple, plus commode, et en même temps plus noble que le costume Français, ce ne peut être qu'à des enfants, et à vous. Permettez-moi, Monsieur, d'observer en passant, qu'il ne vous échappe pas un trait qui ne décèle le plus mauvais cœur du monde. Je me dois cette observation ; elle (73) seule peut excuser la facilité de quelques-unes de mes remarques.

Mais il est faux que Jean-Jacques ait couru le moindre danger.

Il l'a dit cependant; pourquoi ne voulez-vous pas le croire, puisque vous vous en rapportiez à lui, il n'y a qu'un instant? Pourquoi ? C'est que destitué de principes; indifférent sur la vérité et sur le mensonge; sensible au seul attrait de nuire; vous avouez qu'un homme est digne de foi, ou vous niez qu’il le soit, selon que cela convient à vos perfides desseins.

Les lettres de la Montagne sont un ouvrage encore plus insensé, s'il est possible, que la profession de foi qu'il signa entre les mains de M. de Montmollin.

En vérité, Monsieur, vous faites bien de l'honneur à la piété, ou aux lumières de M. de Montmollin, en l'accusant publiquement d'avoir sur une profession de foi si insensée, qu'il est presque impossible que quelque chose le soit davantage, admis à l'acte le plus important de sa religion, un homme dont les opinions en matière de dogmes lui avaient été suspectes.

L'objet de cette lettre est d'animer (74) une partie des citoyens de sa patrie contre l'autre.

De quel droit décidez-vous que les intentions de Jean-Jacques sont diamétralement opposées à l'idée qu'il en donne? Il désapprouve la démarche des Représentants; il s'y est opposé de tout son pouvoir; ses parents s'en sont retirés à sa sollicitation. Il le dit, et personne ne le conteste. Est-ce là la conduite d'un homme qui veut déchirer le sein de sa patrie, sans autre intérêt que le plaisir de faire parler de lui, puisqu'il s'en était déjà retranché ? Est-ce à Jean-Jacques à rechercher la célébrité d'Erostrate ? Les lettres de la Montagne n'ont point donné lieu aux troubles de Genève, puisqu'ils en sont le sujet. Voilà tout ce que mon ignorance me permet de dire sur cet article. Aussi peu instruit que moi, Monsieur, que n'êtes-vous aussi circonspect !

Il dit aux bourgeois de Genève, page 136, qu'il a fait des miracles tout comme notre Seigneur.

Eh bien! A votre assurance, qui ne croirait que vous dites vrai ? Rien n'est cependant plus faux que votre citation. Voici ce que dit Jean-Jacques page 136.

« Tout ce qu'on peut dire de celui (75) qui se vante de faire des miracles, c'est qu'il fait des choses fort extraordinaires ; mais qui est-ce qui nie qu'il se fasse des choses fort extraordinaires ? J'en ai vu, moi, de ces choses-là, et même j'en ai fait. »

Or comme notre Seigneur ne se vantait point de faire des miracles ; qu'il en refusait même à ceux qui ne voulaient croire en lui qu'à ce prix, ce n'est ni de notre Seigneur, ni d'œuvres pareilles aux siennes que Jean-Jacques a prétendu parler dans ce passage.

Les lettres de la Montagne sont d'ailleurs d'un mortel ennui, pour quiconque n'est pas au fait des discussions de Genève.

Je le savais bien que vous n'étiez pas magistrat : mais si quelqu'un pouvoir vous le croire, cette maladroite assertion suffirait pour le détromper : car il n'y a pas un magistrat pour qui la seconde partie de ces lettres ne soit intéressante, et la première l'est pour tout le monde.

Elles sont assez mal écrites.

Pour cette fois, Monsieur, ce ne sera pas moi qui aurai l'honneur de vous répondre : ce sera un homme avec qui vous faites cause commune ; et je (76) me rabats d'autant plus volontiers à la fonction de copiste, que j'ai le plus grand plaisir à mettre aux prises entre eux les ennemis de Jean-Jacques. Dans une lettre adressée à la vénérable Classe, et dont M. de Montmollin avoue l'existence (autorité par fois respectable pour vous) l'Auteur, anonyme, après avoir fort maltraité Jean-Jacques sur son christianisme, s'explique ainsi sur sa politique et sa façon d'écrire. « Comme citoyen, dans le second volume, il mériterait presque d'être canonisé par les Etats républicains, bien loin d'en être décrété..... Il poursuit l'esprit tyrannique, la manie despotique dans leurs derniers retranchements; démêle leurs artifices les plus retors ; sans que la beauté enchanteresse de son langage nuise, tant s'en faut, à la vigueur mâle de son raisonnement. »

Emile est une compilation indigeste de passages tirés de Plutarque, de Montagne, de St. Evremont, du Dictionnaire encyclopédique et de trente autres Auteurs.

En ajoutant à ceux-là, les seize que vous nommez plus bas, cela fait au moins cinquante-cinq Auteurs. Il faut que vous soyez bien savant, Monsieur, (77) que vous possédiez bien à fond cette quantité d'Auteurs pour avoir reconnu dans Emile tous les principes, toutes les pensées, tous les raisonnements qui leur appartiennent, au travers du vernis de fraîcheur que la magique plume de Jean-Jacques met sur tout ce qu'elle exprime. Pour moi qui n'ai que la science de Socrate, je ne sais point, je ne cherche point à savoir si Jean-Jacques a deviné, ou non, toutes les vérités qui se trouvent dans des ouvrages. Bien plus capable de sentir que de critiquer, je m'en tiens à lui savoir un gré infini de les avoir mises à ma portée , en les réunissant sous un seul point de vue, et en les ornant des grâces du style le plus attrayant..... Mais, je n'y saurais tenir; il faut, Monsieur, que je vous dise ce que je pense. Vous vous donnez-là un air d'érudition qui ne cadre ni avec les choses que vous dites, ni avec votre façon de les dire. Ne le devriez-vous point au pédant, très méprisable assurément comme littérateur, qui a fait les plagiats de Jean-Jacques? Si cela était, en considération du service qu'il vous a rendu, vous devriez le traiter avec plus d'indulgence. Pardon, Monsieur, de ma sincérité. Mais nous (78) autres anonymes, nous avons le droit de mentir, et de dire vrai impunément. Nous nous le sommes partagé ce droit : je n'envie point votre lot : trouvez bon que je fasse usage du mien.

Jean-Jacques suppose qu'il est chargé de former un jeune seigneur; et au lieu de s'y prendre comme on fait dans l'école militaire, qui est le plus beau monument du règne de Louis XV, il fait apprendre à son pupille le métier du menuisier.

Je suis forcée d'avouer que Jean-Jacques doit être bien honteux d'avoir sur cet objet ainsi que sur la convenance des états dans le mariage, des idées aussi basses que le fameux Czar Pierre. Mais ne fait-il apprendre à son pupille que le métier de menuisier ? Toujours de la mauvaise foi, elle fait partie de votre essence.

Voici comment il fait parler le Vicaire Savoyard: « l'idée de création confond. Qu'un être que je ne conçois pas donne l'existence à d'autres êtres, cela n'est qu'obscur et incompréhensible. Mais que l'être et le néant se convertissent l'un dans l'autre, c'est une claire absurdité. »

Non, Monsieur, ce n'est pas comme (79) cela que Jean-Jacques fait parler le Vicaire Savoyard ; c'est comme ceci. « L'idée de création me confond, et passe ma portée.......Qu'un être que je ne conçois pas donne l'existence à d'autres êtres, cela n'est qu'obscur et incompréhensible : mais que l'être et le néant se convertissent d'eux-mêmes, l'un dans l'autre, c'est une contradiction palpable, c'est une claire absurdité. » De petites soustractions produisent de grandes différences, Monsieur, vous n'en faites que parce que vous le savez bien : heureusement ceux qui me liront le savent aussi. Si la médiocrité pouvait se douter de son insuffisance, vous auriez consulté quelques personnes plus éclairées que vous; certainement vous en connaissez, quoique, sans doute vous n'en reconnaissiez pas : elles vous auraient épargné le ridicule d'appeler galimatias ce qui passe votre intelligence. Mais, Monsieur, vous qui avez lu tant de choses, que ne lisiez-vous les réfutateurs de Jean-Jacques : vous auriez vu qu'ils ne prennent point le passage en question pour du galimatias : vous auriez vu, et cela est fort bon à voir, « qu'ils rendent justice à tes talents ; qu'ils respectent les vertus (80) morales dont il fait profession, qu'ils applaudissent au zèle qu'il fait paraître pour les grandes vérités de la religion naturelle. » Vous, auriez vu qu'ils trouvent son style « élevé, brillant, nerveux, enchanteur » et non pas, comme vous le trouvez, décousu, inégal, confus, et sans harmonie. Ils le disent du moins ; et ce témoignage est d'autant plus avantageux à Jean-Jacques, qu'ils ne le lui rendent que pour se faire valoir eux-mêmes.

Il s'est trouvé des personnes assez simples, pour croire qu'Emile est bien écrit.

Oui, des princes, des prélats, des militaires, des magistrats, des gens de lettres, des bourgeois, des femmes. Toutes classes de la société renferment de ces imbéciles-là.

Si cela est Télémaque l'est donc bien mal.

Bon Dieu, quelle conséquence! Quant aux lettres de Jean-Jacques, selon vous, Monsieur, conservées par hasard, et livrées à dessein par les héritiers de M. du Theil, je ne vous en parlerai point, parce qu'il y a sur cet objet des choses que j'ignore; et qu'il ne faut pas que je dise celles que je sais. (81)

Jean-Jacques conseille au Dauphin de France, au Prince de Galles, à l'Archiduc d'épouser la fille du bourreau.

Voici ce que dit Jean-Jacques sur les convenances qui doivent déterminer le choix de tout homme qui veut se marier. « Je ne dis pas que les rapports conventionnels soient indifférents dans le mariage ; mais je dis que l'influence des rapports naturels l'emporte tellement sur la leur, que c'est elle seule qui décide du sort de la vie ; et qu'il y a telle convenance de goûts, d'humeurs, de sentiments, de caractères qui devrait engager un père sage, fût-il prince, fût-il monarque, à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il aurait toutes ces convenances, fût-elle née dans une famille déshonnête, fût-elle la fille du bourreau. »

Ce n'est point là donner un conseil, Monsieur; c'est exposer son sentiment. Au reste, si les souverains ont droit au bonheur, ce sentiment si opposé à l'usage, est très conforme à la raison, et aux bonnes mœurs. Lorsque Pierre le Grand épousa Catherine, il n'était à la vérité pas prouvé qu'elle fût la fille d'un bourreau; mais il n'était pas (82) prouvé non plus qu'elle ne fût pas la fille d'un pendu.

Si elle est belle et honnête.

Jean-Jacques exclut la beauté et la laideur. Quant à l'honnêteté, elle est sous-entendue et il n'en parle pas.

Car c'est toujours l'honnêteté qui dirige Jean-Jacques.

Cela est vrai. Serait-ce pour cela que ses adversaires et lui se rencontrent si rarement ?

Puisqu'il et permis à un Diogène subalterne et manqué [16] d'appeler Jongleur le premier médecin de Monseigneur le duc d'Orléans.

Je ne dis point que M. Tronchin mérite le nom désobligeant qu'une inimitié réciproque, et certainement bien motivée de la part de Jean-Jacques, l'a portée à lui donner, dans une correspondance qui devait demeurer secrète ; mais je dis que, l'honneur d'appartenir à un grand Prince ne donnant pas la science, et les vertus qu'il suppose, il est ridicule de produire le titre de M. Tronchin, dans une occasion où il ne s'agit que de son caractère.

(83) Un médecin qui a été son ami, qui l'a visité, traité, qui a été au rang de ses bienfaiteurs.

Encore un bienfaiteur de Jean-Jacques ! Que le ciel en soit béni! Je ne croyais pas qu'il y eût tant d'heureux.

Il est permis à un ami de M. Tronchin de faire voir ce que c'est que le personnage qui ose l'insulter.

Dans ce cas-là, Monsieur, montrez à découvert les éditeurs de M. Hume : ce sont eux qui osent insulter M. Tronchin. Qu'eût été l'injure que Jean-Jacques lui dit, sans la consistance qu'ils lui ont donnée, en la rendant publique? Rien du tout. Surtout montrez vous vous-même, si vous pouvez soutenir l'éclat du jour : car en vous disant ami de M. Tronchin, vous lui faites le plus sanglant outrage qu'il puisse jamais recevoir de personne.

La lettre au docteur Pansophe n'est point de M. de Voltaire: ( Eh! qui pourrait croire qu'elle en fût) ? Voici son désaveu.

C'est ce qu'aucun de ceux qui connaissent la manière d'être, et d'écrire de M. de Voltaire ne croira. Si jamais la bizarre fantaisie d'attribuer à cet agréable écrivain une lettre de votre (84) façon vous ressaisit, prenez-vous-y plus adroitement. Il est si aisé d'injurier quelqu'un qui se tait, de dater de Ferney, et de signer Voltaire, qu'on ne peut nous en imposer à si peu de frais. Indépendamment de ce que vous ne paraissez point fait, Monsieur le magistrat, pour être en relation avec M. de Voltaire, ce que vous lui faites dire suffit pour prouver que ce n’est pas lui qui parle..... Mais, ne me serais-je point trompée ? Il est difficile de vous lire sans se prévenir contre vous. Voyons, examinons cette lettre phrase à phrase : il ne faut rien donner à la prévention.

Je n'ai jamais écrit la lettre au docteur Pansophe , je m'en ferais honneur si elle était de moi.

Il n'y a personne dont cette lettre ne déshonorât le caractère ; et elle ne peut faire honneur à l'esprit de personne. La preuve que son Auteur le pense, c'est qu'il n'ose se nommer.

J'ai dû écrire celle que j'ai dressée à M. Hume ; comme M. Walpole, et M. d'Alembert ont dû écrire de leur côté.

La circonstance n'obligeait point également ces Messieurs à écrire. M. Walpole devait s'avouer coupable, (85) M. d'Alembert devait se justifier, mais M. de Voltaire devait s'en rapporter à sa réputation.

Je méprise comme eux Rousseau.

Si M. de Voltaire méprisait Rousseau, il ne l'aurait pas dit ainsi : il aurait trop bien senti la conséquence de cette expression. De plus M. de Voltaire a dans le cœur je ne fais quel sentiment qui lui rend le mépris d'un usage presque impossible. Il ne méprise pas M. Fréron, qu'il s'efforce de traiter avec le dernier mépris : comment mépriserait-il Rousseau, à qui jamais il n'en a osé marquer?

Les faits que j'ai cités sont vrais; et j'ai fait mon devoir en les citant.

Quand les faits cités dans la prétendue lettre de M. de Voltaire seraient aussi vrais qu'ils sont faux, l'auteur n'aurait pas dû les citer, parce qu'ils sont étrangers à la question ; et qu'il n'est jamais du devoir d'un particulier, de se rendre publiquement le délateur d'un autre. Si quelqu'un trouble l'ordre de la société, c'est à la partie publique de le punir ; et à tout honnête homme de le plaindre.

Je me suis trompé sur les dates.

Comment M. de Voltaire se serait-il (86) trompé sur les dates, s'il avait eu les originaux en main? Et s'il ne les avait pas eus, est-il croyable qu'il s'en fût rapporté à la bonne foi, et à l'exactitude des copistes ?

L’auteur des Remarques a raison en tout. Il n'y a jamais que l'agresseur, et que l'imposteur qui ait tort.

M. de Voltaire a de trop bons yeux, pour n'avoir pas vu que la seconde de ces propositions détruit la première.

Dans les affaires qui intéressent la société, ceux qui confondent les offenseurs, et les offensés n'ont pas raison.

M. de Voltaire a coutume d'écrire intelligiblement ; et personne ne comprend ce que signifie cette phrase, placée comme elle l'est ; ni à quoi elle a rapport. Plus on examine cette lettre, Monsieur, plus il devient clair que c'est votre ouvrage.

Il y a dans vos Remarques, beaucoup de choses sur lesquelles la décence de mon sexe m'a imposé silence ; beaucoup d'autres dont l'absurde fausseté est si évidente qu'il aurait été superflu d’en parler ; beaucoup d'autres enfin auxquelles il n'y a rien à répondre, parce qu'elles ne disent rien : comme vos puériles déclamations, vos grossières (87) invectives, vos extravagantes réflexions, etc. etc. etc. Mais si je suis loin d'avoir répondu à tout, je le suis encore bien davantage, d'avoir répondu comme je l'aurais voulu, à tout ce que j'ai relevé. Les défauts de cette réponse ne m'engageront cependant point à la supprimer. La cause de Jean-Jacques méritait, sans doute, une plume aussi éloquente que la sienne ; mais elle n'en avait pas besoin, il ne fallait pas de grands talents pour persuader aux gens sensés, les seuls qu'une personne sensée ait en vue, que vos Remarques, Monsieur, sont le chef-d’œuvre de la méchanceté en démence : leur lecture seule produit infailliblement cet effet. Mais il ne suffit pas qu'on rende justice à Jean-Jacques, il faut encore qu'il le sache; et voilà pourquoi j’ai répondu. J'ai voulu prouver à ce respectable infortuné, qu'il a plus d'amis qu'il n'en compte ; qu'il y a, outre celles qu'il connaît, des âmes honnêtes qui lui doivent le développement des germes heureux que la nature avait mis en elles ; dont, sur les plus graves objets, il a converti les préjugés en principes ; pour qui ses ouvrages sont une source féconde de lumières et de consolations, (88) qui l'honorent comme leur bienfaiteur; qui déplorent sans cesse le malheur de lui être inutiles. Enfin je veux, s'il est possible, que la considération de tout le bien qu'il a fait, le rende insensible à tout le mal qu'on veut lui faire.

 

Janvier 1767.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

EXTRAIT

DU N°. 35 de L’ANNEE LITTÉRAIRE 1778.

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La littérature est dans ce moment, Monsieur, frappée du fléau de stérilité; à peine paraît-il un ouvrage digne des honneurs de l'analyse; on ne voit éclore dans l'ombre que de petits romans sans vie et sans chaleur, d'insipides pamphlets, morts avant que de naître, un essaim prodigieux de prospectus, et pas un bon livre; vous devez donc m'excuser, et même me savoir gré, Monsieur, si au milieu de cette sécheresse, j'accueille avec plaisir les lettres intéressantes qu'on me fait l'honneur de m'adresser ; celle-ci est d'une dame, (89) encore plus recommandable par ses vertus sociales, que par ses talents ; au don de penser elle joint la bienfaisance et la sensibilité ; elle est digne d'apprécier J. J. Rousseau. Cette justice que je rends ici aux qualités de son cœur et aux lumières de son esprit, ne doit point être regardée comme cette monnaie courante d’éloges payés et rendus, que nos écrivains actuels s'adressent mutuellement avec tant de bénignité. Ce n'est point pour reconnaître les choses flatteuses que Madame d. R. G***. veut bien dire de ce Journal que je me permets cette faible esquisse de sa personne. Quoique parfaitement instruit de tout ce qui la rend si estimable, je n'ai cependant l'avantage de la connaître que par quelques lettres dont elle m'a honoré au sujet du petit écrit que vous allez lire ; je l'ai même suppliée d'en retrancher les louanges que l'Année Littéraire doit à son indulgence mais elle a été inébranlable, et il m'a fallu, malgré moi, les adopter, plutôt que de priver mes lecteurs d'un morceau fait pour leur plaire.

Le nom de J. J. Rousseau suffit pour exciter le plus vif intérêt, et la manière dont il est vengé ne peut que le justifier (90) et l'accroître. Madame D. R. G. trace, avec beaucoup de finesse, le caractère de ce grand écrivain, d'après les ouvrages immortels qu'il nous a laissés. Le style de cette lettre est noble, pur, élégant. M. de la Harpe sera le seul qui s'en plaindra ; mais il lui sera aisé de se consoler, en se rappelant, avec sa modestie ordinaire, que le divin Orphée fut autrefois déchiré par les Bacchantes.



 

LETTRE à l'Auteur de ces feuilles sur

 un article du Mercure et du Journal de Paris concernant J.J. Rousseau.

 

 

MONSIEUR,

 

Dans le premier mouvement d'indignation que me causa la lecture de l'article qui se trouve dans le Mercure du 5 octobre concernant J. J. Rousseau, je vous demandai si vous vous proposiez de défendre ce grand homme. Je crus que vous montrer le désir qu'avaient ses véritables partisans, de vous voir embrasser sa querelle, c'était vous y engager. Vous me répondîtes plusieurs jours après, que vous ne vous proposiez (91) nullement de venger Rousseau dans ce moment-ci. Je ne pus attribuer ce retard qu'à l'abondance des matières qui devaient entrer dans votre excellent Journal. Il ne me paraissait pas naturel que vous renonçassiez à un honneur que vos talents, et l'opinion publique vous déféraient; après y avoir bien pensé, je crois que ce n'est pas un autre moment que vous attendez, mais un autre adversaire, de qui on ne puisse pas dire, vaut-il la peine d'être combattu ?

Vous connaissez, sans doute, Monsieur, une lettre qui a paru dans le N°. 303 des feuilles de Paris : mais je désespère que vous nous en disiez votre sentiment, et je me flatte que vous ne trouverez pas mauvais que je vous entretienne de l’impression qu'elle m'a faite. Cette lettre a causé la plus grande sensation ; quelques personnes en ont été transportées ; s'annoncer comme ami de Rousseau, c'est se concilier le suffrage de tous les gens qui l'aiment ; et chez presque tous ces gens-là, le sentiment prévaut sur la réflexion. Il était si bon, si sensible, que tous ceux qui ont l'imagination vive et l’âme tendre, se déclarent nécessairement pour (92) lui. D'autres personnes prétendent que la façon dont M. Olivier de Corancez relève les écarts de M. de la Harpe n'est pas décente ; pour moi , Monsieur, je suis plus attachée à la mémoire de Jean-Jacques que ceux qui préconisent la lettre de M. Olivier de Corancez, et plus indulgente que ceux qui la censurent. Si la persuasion de mon insuffisance n'avait pas réprimé le désir que j'ai eu répondre à M. de la Harpe ; j'aurais bien mieux mérité que M. Olivier de Corancez, les reproches qu'on lui fait. J'aurais dit à l'académicien, que je ne suis pas étonnée que le jugement qu'il prononce sur J. J. Rousseau soit pitoyable ; mais que je le suis beaucoup qu'il ait eu la témérité de le prononcer. En effet, Monsieur, comment la destinée d'Oza ne l’a-t-elle pas fait trembler? Je lui aurais dit..... Mais laissons là M. de la Harpe, laissons-le voir, sentir, écrire, versifier, juger à sa manière : le corbeau ne saurait croasser aussi mélodieusement que le rossignol chante.

Venons à M. Olivier de Corancez, personne ne demandera pourquoi on s'occupe de lui : je trouve ses intentions louables ; son style naturel ; le (93) rôle dont il s'est chargé, fait bien présumer de son cœur, et la façon dont il le remplit fait l'éloge de son esprit. Avec tout cela, sa lettre me laisse beaucoup à désirer. Loin de trouver qu'il dit à M. de la Harpe des vérités trop dures, j'aurais voulu qu'il relevât avec plus de fermeté, la révoltante légèreté avec laquelle l'auteur du Mercure donne pour vraies, des anecdotes qui ne peuvent pas l'être, et qui, le fussent-elles, seraient absurdement placées à la suite de cette phrase : La tombe sollicite l'indulgence, en inspirant la douleur. Quelle indulgence, grand Dieu ! quelle douleur que celles qui présentent chargé de torts et d'humiliations, aux yeux du public, un homme célèbre qu'il pleure encore ! Quand ces anecdotes controuvées par malignité, et adoptées par sottise, seraient incontestables, il y aurait de la barbarie à les rapporter; et quoique la cruauté soit l'apanage de la bassesse, on est surpris d'en trouver dans un homme qui a tant de besoin de l'humanité des autres. Eh! quel tort plus grave peut-on imputer à un philosophe, qui a pris pour devise, vitam impendere vero, que d'avoir (94) abandonné le prix de la vérité pour courir après celui de l'éloquence ? Que la calomnie ne se rassure pas, sur ce que la mort enchaîne les facultés de Jean-Jacques: si un homme de lettres avait l'audace de dire, c'est moi qui ai donné à Rousseau le conseil qui lui a valu la couronne académique, mille voix s'élèveraient pour lui répondre : vous êtes un imposteur ; celui qui a renoncé à la fortune, sacrifié sa liberté, exposé sa vie par attachement à la vérité, ou aux sublimes erreurs qu'il prenait pour elle, n'a jamais établi ce qu'il ne pensait pas. C'est pour cela que son éloquence était si soutenue, si magnifique, si entraînante : l'énergie naît de la persuasion. Voilà, Monsieur, d'où il me semble que M. Olivier de Corancez devait partir, pour nier qu'un homme de lettres eût tenu le propos cité, et non pas de sa trivialité. Il y a tel homme de lettres qui en tient de plus plats encore : je n'en veux pour preuve que l'observation niaise qui donna lieu à la belle réponse de M. de Buffon, qui lui fait encore plus d'honneur qu'à Jean-Jacques. Ne trouvez-vous pas aussi, Monsieur, que M. Olivier de Corancez relève bien faiblement (95) la vile adresse avec laquelle M. de la Harpe insinue que M. D. excluait Jean-Jacques de sa table, quand les gens de lettres s'y rassemblaient ? Je sais qu'il y a des gens lettrés dans les classes les plus élevées de la société : mais qui sont donc les gens de lettres par état (les exceptions ne tirent point à conséquence), pour que le citoyen de Genève ne pût être admis à manger avec eux? Du côté de la naissance, il les valait tous: du côté du mérite, il valait mieux qu'eux tous. Si j'étais à la place de ce M. D. je me trompe fort, ou j'apprendrais à M. de la Harpe qu'on ne couvre pas impunément de ridicule homme qui a des commis de l'espèce de J. J. Rousseau. Quant à moi, je ne pourrais admettre la vérité de ce fait si malhonnêtement allégué, qu'à l'aide de cette supposition. Si Rousseau ne dînait pas avec les gens de lettres convives de M. D. c'est que dès-lors il les connaissait assez pour les fuir.

Je ne conçois pas, Monsieur, comment quelqu'un qui annonce autant d'esprit, de jugement, de sagacité que M. Olivier de Corancez, et qui a vécu pendant douze ans familièrement avec (96) Jean-Jacques, peut dire : J'ose affirmer qu'il ignorait sa force, et qu'il ne se voyait qu'à travers le voile de la modestie. Je n'ai pas eu l'inestimable avantage de vivre familièrement avec Jean-Jacques; mais j'ai étudié son caractère dans ses ouvrages, où il se peint si bien ; et dans tout ce que j'ai pu recueillir de ses discours et de ses actions, j'ose affirmer que je l'ai bien saisi, ce caractère unique, et que je chéris plus que personne la mémoire de celui qu'il immortalise bien plus sûrement encore, que les talents qu'il réunissait : car la manière d'être de Jean-Jacques passera à la postérité avec ses écrits, puisqu'ils la contiennent. Eh bien ! Monsieur, je suis forcée de l'avouer, si cela était en mon pouvoir, je retrancherais de la touchante énumération que M. Olivier de Corancez nous fait des vertus pratiques de son ami, le mot de modestie; et je lui substituerais celui de modération, vertu que l'extrême sensibilité de Rousseau rendait en lui si admirable, et que M. Olivier de Corancez se contente d'indiquer. Jean-Jacques n'était point modeste, il était bien mieux que cela, il était vrai. Les gens d'esprit, disait-il, se mettent toujours (97) à leur place, la modestie chez eux est toujours fausseté. Que l'on pèse cette phrase dans le silence de l'amour-propre, et on conviendra que ce qu'on appelle modestie n'est une vertu dans un homme supérieur qu'aux yeux de ses concurrents offusqués de sa gloire. Trop sincère pour être modeste, trop grand pour être vain, celui que nous regrettons s'appréciait, comme l'aurait apprécié tout autre qui aurait eu autant de lumières et d'impartialité que lui : il connaissait bien la trempe des armes qu'il employait pour combattre les préjugés et les vices, fléaux de la nature et de la société : il goûtait le premier, et mieux qu’aucun de ses lecteurs, les charmes inexprimables qu'il répandait sur ses ouvrages ; l'accord de ce qu'il disait et de ce qu'il sentait, lui garantissait leur succès. Quelquefois sa fierté s'indignait des odieuses interprétations de ses adversaires ; mais sa bonté, qualité que personne n'a jamais portée plus loin que lui l'amenait bientôt les plaindre : non, avec cette compassion insultante, à l'usage de la médiocrité ; mais avec cette tendre commisération, que l'ami de la vérité devait avoir pour tous (98) ceux qui s'éloignaient d'elle. Il jouissait, sans doute, du sentiment de sa propre valeur ; mais il n'en tirait pas le droit de dédaigner les gens d'un mérite ordinaire, et pourvu qu’on ne fût ni fourbe ni méchant, on était, à son avis, tout qu'il est nécessaire d'être.

Souffrez, Monsieur, que je me permette encore une observation sur la lettre de M. Olivier de Corancez. Je suis blessée d’y voir les noms de Voltaire et de Rousseau, ornés des mêmes épithètes, et placés à côté l'un de l'autre. Je crois que le premier doit retentir dans les académies et le foyer de la comédie française ; et le second, partout où sont encore en honneur, l'amour de la vérité, la rectitude des principes, l’austérité de la morale, la pureté des mœurs, et la saine philosophie. Il y a longtemps qu'on l'a dit : on est de la religion de ce qu'on aime. Je suis trop l'amie de Rousseau pour être l’ennemie de Voltaire : mais il me semble que le plus bel esprit, et le plus grand génie de ce siècle, ne sont pas faits pour figurer ensemble ; et je dirais volontiers que M. Olivier de Corancez est trop l'ami de Voltaire, pour être autant qu'il le faudrait celui de Rousseau. Au (99) reste, M. Olivier de Corancez, choqué de l'essor que prend M. de la Harpe me paraît un homme raisonnable, impartial, ami de l'ordre ; et ce n'est que parce que je fais un cas infini de sa façon de penser, que je désirerais qu'il eût assez aimé Rousseau pour ne lui associer personne. J'ai encore été tentée de reprocher à M. Olivier de Corancez de n'avoir pas mis assez de chaleur dans la défense de l'immortel Genevois ; mais en considérant que c'est à M. de la Harpe que cette défense est adressée, j'applaudis à la générosité de son Auteur.

Ne pensez pas, Monsieur, que j'aie voulu faire l'éloge de J. J. Rousseau ; ce serait encore le réduire au taux général. Depuis l'établissement des académies, de qui ne fait-on pas l'éloge ? Non seulement je ne voudrais pas faire le sien, quand je me sentirais des talents qui pussent répondre à mon zèle : je voudrais même que personne ne le fît. Eh ! ne l'a-t-il pas fait lui-même, toutes les fois qu'il a écrit, parlé, agi ? Il ne nous a laissé qu'un moyen de le louer, c'est de nous rendre ses bienfaits utiles, en méditant ses ouvrages, en nous pénétrant de ses (100) principes, en nous rappelant ses exemples, et surtout en imitant ses vertus.

 

J'ai l'honneur d'être,

MONSIEUR,

Votre très humble et très obéissante servante, D. R. G.

Le 4 Novembre 1778.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

EXTRAIT du N°. 39 de L’ANNEE LITTERAIRE 1778.

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LETTRE de Madame D.L.M. à l'Auteur de ces feuilles,

au sujet d'un avis imprimé dans le Mercure du 25 Novembre 1778 concernant un Recueil de Musique de Chambre composée par J. J. Rousseau.

 

 

 

La cause de J. J. Rousseau devient la cause commune d'un sexe aimable, qui semble reconnaître les obligations (101) qu'il lui doit, par la chaleur avec laquelle il défend et venge sa mémoire. Vous avez lu dans un de mes derniers Nos. une lettre éloquente de Madame D.R.G. touchant cet illustre Ecrivain: en voici maintenant une autre non moins bien écrite, non moins solidement pensée, de Madame D.L.M. Il est bon que je vous mette sous les yeux l'avis qui a donné lieu à ce morceau intéressant.

« Toutes les productions du célèbre Rousseau, publiées pendant  sa vie, ont toujours été reçues avec une sorte d'enthousiasme ; celles qu'on annonce aujourd'hui, obtiendront sans doute un accueil encore favorable. On a vu dans le Devin du Village, et dans le Dictionnaire de Musique à quel degré cet homme extraordinaire possédait la pratique et la théorie du plus ravissant des beaux-arts ; il est à présumer qu'on trouvera la même source de plaisir dans les nouvelles productions musicales que sa veuve vient offrir au public.

On aime à se représenter l'éloquent et profond Auteur du Contrat Social, modulant sur un clavier des airs champêtres, des vaudevilles et des romances ; mais on s'étonne de voir ce véhément écrivain, ce génie libre et fier, (102) accoutumé à méditer sur les intérêts des souverains et des peuples, et né ce semble, pour leur faire adorer la justice, oubliant tout à coup sa destinée glorieuse, pour embrasser la profession des mercenaires, et devenir un simple copiste de musique. Celui qui consacra des hymnes à la vertu, qui sut réveiller en nous l'instinct sublime de la liberté, qui fait encore retentir la voix de la nature dans le cœur des mères, n'a-t-il donc pu subsister des produits de ses chefs d’œuvre? La langue Française entre ses mains n'est-elle pas devenue un instrument aussi mélodieux que celle du Tasse, aussi riche que celle de Pope, aussi expressif que celle des orateurs de Rome et d'Athènes? L'homme enfin qui devait tenir un des premiers rangs parmi ses semblables, à qui tôt ou tard on élèvera des monuments publics, était-il donc fait pour vivre et mourir au sein de l'indigence? Est-ce là le sort du bienfaiteur de l'humanité ? Proscrit par ses concitoyens, fugitif au milieu des Alpes, toléré chez une nation hospitalière; mais obligé d'imposer à son génie un silence absolu, il ne laisse pour héritage à sa respectable veuve que (103) des mémoires dont elle ne peut tirer aucun parti, parce que des convenances sociales en arrêtent la publicité. L'unique ressource de Madame Rousseau consiste en un recueil de petits airs composés par l'Auteur d'Emile et d'Héloïse: elle offre ce recueil au public moyennant une souscription d’un louis, etc. » [17]

Cet avis a excité la juste indignation de Madame D.L.M. ; elle a cherché mais inutilement à en deviner l'auteur, et dans son incertitude elle m'a fait l'honneur de s'adresser à moi pour lui donner là-dessus quelques éclaircissements.



 « MONSIEUR,

 

Je n'ai point l'honneur de vous connaître, ni même d'être liée avec personne qui le soit avec vous. Mais une lecture suivie de l'Année littéraire, où j'ai vu la sagesse de vos jugements, et la touchante persévérance avec laquelle vous avez défendu la mémoire de feu Monsieur votre père, contre les antagonistes que sa critique aussi sure (104) que sévère, lui avait suscités, m'a inspiré autant de confiance en votre honnêteté, que de déférence pour vos lumières. Permettez donc, Monsieur, qu'entraînée par mon estime, je vous supplie de me tirer d'embarras sur un point qui ne laisse pas que de m'en causer : le voici. Est-ce dans la classe des amis, ou dans celle des ennemis de J. J. Rousseau, qu'il faut placer l'auteur de l'avis qui se trouve dans le Mercure du 25 novembre, concernant un recueil de Musique de chambre composée par ce grand homme ? En sollicitant votre complaisance, je crois devoir vous déduire les motifs de la perplexité où me jette cet avis. Peut-être sera-ce d'ailleurs en donner un fort bon à MM. les Rédacteurs du Mercure: car enfin, quoique par sa nature ce Journal soit autorité à tout admettre, privilège dont M. de la Harpe, et ses dignes coopérateurs usent bien amplement, quand ils nous donnent des logogriphes, encore faut-il qu'ils nous les donnent pour ce qu'ils sont.

L'avis dont il est ici question, Monsieur, a sans doute pour objet d'engager le public à grossir l'avantage que Madame Rousseau espère retirer de la (105) souscription qu'elle propose, et dont le prospectus est dans les mains de tout le monde. Si on pouvait s'assurer que cet avis fût de M. le Marquis de Gérardin, la question que j'ai l'honneur de vous faire serait décidée ; mais contre deux raisons de croire qu'il en est, j'en trouve quatre de croire qu'il n'en est pas. Par exemple, l'épithète de respectable, adressée à Madame Rousseau, indique M. de Gérardin : cette veuve n'est certainement aussi respectable pour personne que pour lui, à qui les dernières dispositions de Jean-Jacques imposent envers elle, les devoirs les plus étendus et les plus sacrés. L'intérêt que l'Auteur de l'avis prend à elle annonce bien encore un ami de l'homme célèbre qui l'avait élevée au rang de son épouse. Mais à côté de ce qui prouve cet intérêt, il y a des choses qu'il est impossible d'attribuer à l'amitié. Comment cet avis serait-il donc de M. de Géradin ? Quant à moi, je ne puis le penser.

1°. M. de Gérardin, dont la vaste érudition est si connue, et qui se nourrissant habituellement de la lecture des anciens, ne saurait ignorer que rien n'est beau, estimable, touchant, que (106) ce qui est naturel et simple, n'aurait pas fait un puéril étalage de phrases bien froides, bien recherchées, bien emphatiques, bien entortillées, bien alambiquées, et surtout bien déplacées, qui ne signifient pas grand chose, et qui n'aboutissent à rien, si ce n'est à présenter Jean-Jacques sous le jour le moins propre à lui attirer la considération de ceux qui ne l'ont pas personnellement connu.

2°. M. de Gérardin, si digne d'être comparé à Aristée, n’aurait pas dit de la veuve de J. J. Rousseau, que ce nouvel Eudamidas lui a laissée à protéger, que son unique ressource consiste en un recueil de petits airs composés par l’Auteur d'Emile et d'Héloïse. Non, il ne l'aurait pas dit; et parce qu'il sait bien que cela n'est pas vrai ; et parce qu'Aristée ne recommanda ni la mère, ni la fille, ni les créanciers d'Eudamidas à la commisération des Corinthiens.

3°. On a beau, ainsi que M. de Gérardin, posséder la musique jusqu'au point d'avoir sur cet art agréable des systèmes absolument neufs, et certainement sublimes, quand on fait des vers aussi pathétiques, aussi harmonieux, (107) aussi poétiques, aussi admirables en un mot, que ceux dont il décore le monument que sa magnificence érige à la mémoire de Jean-Jacques, on se garde bien de dire au détriment de la poésie, que la musique est le plus ravissant des beaux-arts. J'avoue que les charmes de la musique agissent sur tel organe absolument insensible à ceux de la poésie : mais cela ne prouve pas que leur effet soit plus ravissant ; cela prouve seulement qu'il est plus général.

4°. M. de Gérardin à qui la reconnaissance assure la confiance de la veuve de Jean-Jacques, n'aurait pas dit de lui, n'aurait-il donc pu subsister du produit de ses chefs-d’œuvre ? Question qui pourrait être prise pour un reproche d’inconduite. M. de Gérardin sait bien que ce n'était pas pour subvenir à ses besoins physiques, que J. J. Rousseau s'était abaissé à l'occupation mécanique de copier de la musique; mais pour satisfaire au besoin le plus pressant de sa grande âme, celui d'aider d'estimables indigents, du produit de son travail ; la modicité de sa fortune n'en permettant pas le partage.

Il faut donc, Monsieur, s'en tenir à cette opinion, l'avis consigné dans le (108) Mercure n'est point de M. de Gérardin..... Mais il n'appartient qu'à lui d'embrasser ouvertement les intérêts de Madame Rousseau. De qui l'Auteur de cet avis tient-il donc une mission qu'il remplit avec tant de maladresse ou de perfidie ? A quel titre fait-il les honneurs de J. J. Rousseau ? Lorsqu'on n'a, ainsi que moi, d'autres droits d'entretenir le public d'un grand homme qu'il vient de perdre, que ceux qu'on peut tirer du respect et de l’attachement dont on est pénétré pour sa mémoire, il faut au moins ne présenter l'objet de ses regrets que sous un point de vue qui les justifie ; et cette obligation est doublement stricte, quand il s'agit de J. J. Rousseau, puisqu'on ne peut, sans altérer la vérité, affaiblir l'idée qu'il a laissée de son mérite.

Trouvez bon, je vous prie, Monsieur, que je jette encore un coup d’œil sur ce petit écrit fait avec une si grande prétention. On y dit en débutant, toutes les productions du célèbre Rousseau publiées pendant sa vie ont toujours été reçues avec une sorte d'enthousiasme. Une sorte d'enthousiasme ! certes, c'est rendre une sorte d'hommage bien étrange au discernement du public, (109) et aux talents d'un écrivain qui joignait aux grâces propres à tous les styles, la profondeur des connaissances, l'élévation des idées, la majesté des images, la richesse des expressions, que de rappeler en ces termes l'accueil inouï, dont le public honora toujours ses ouvrages. Ce n'est pas tout. On y supprime des éloges qui sont dus au philosophe genevois, et qui ne sont dus qu'à lui ; et on lui en adresse qu'il aurait sans doute mérités, s'il eût vécu au commencement du dix-septième siècle, mais qui me paraissent ne lui pas convenir. En effet, après le degré de perfection, où la poésie et l'éloquence françaises ont été portées depuis cette époque, ne trouvez-vous pas, Monsieur, qu'il est ridicule de dire en parlant de J. J. Rousseau comme s'il eût écrit du temps de Ronsard, la langue Françoise entre ses mains, n'est -elle pas devenue un instrument aussi mélodieux que celle du Tasse, aussi riche que celle de Pope, aussi expressif que celle des orateurs de Rome et d'Athènes ? Quelle sorte de louanges ! Quelle sorte de sentiment peut les inspirer ?

"Je ne puis, Monsieur, m'empêcher de déplorer la destinée d'un homme (110) à qui ses vertus, et ses talents devaient en procurer une si différente. Je gémis en voyant que la malignité de l’astre qui présida à sa naissance n'a pu être corrigée par sa mort. Depuis que nous l'avons perdu, presque tous ceux qui ont parlé de lui, ont plus ou moins ouvertement insulté à sa cendre. Il semble qu'on ait pris à tâche d'avilir la mémoire d'un homme dont la noble fierté osa lutter contre tous les genres d'infortunes. On a été jusqu'à se croire dispensé d'observer à son égard les lois de la décence et de l'honnêteté. Par exemple, Monsieur, est-il concevable que MM. les Rédacteurs du Journal de Paris, qui ont la réputation d'être honnêtes, aient consenti à se prêter aux désirs de la personne, qui a mis au jour l'extrait que l'on trouve dans le N°. 201 de ce Journal, d'un mémoire daté de février 1777 ? Si ce mémoire est de J. J. Rousseau, supposition qu'il faut bien adopter, puisque ces MM. affirment qu'ils l'ont entre leurs mains, entièrement écrit de sa main, et signé de lui, comment n'ont-ils pas senti que, soit qu'il ait été surpris à Jean-Jacques, ou confié par lui, à la personne qui le leur remettait, on ne pouvait (111) le rendre public, sans devenir coupable de la plus criante infidélité, ou du plus insigne abus de confiance ? L'ancienneté de la date de ce mémoire ne prouve-t-elle pas que l'auteur voulait qu'il fût ignoré, puisqu'il ne l'a pas fait paraître ? A quelle fin le produire après sa mort? Serait-ce pour nous donner une idée de sa façon d'écrire?..... Quoique toutes ses productions me soient chères, attendu la méprise où celle-là pouvait entraîner, si elle avait été en ma possession, j'aurais cru, en la brûlant, faire un sacrifice propitiatoire aux mânes de son auteur. Eh ! quel est l'homme, qui connaît assez peu les hommes, pour ne pas savoir que la prospérité est le tarif de leur estime, et que celui qu'on leur montre environné des horreurs de la misère n'obtient d'eux qu'une pitié si outrageante, dût-elle être prodigue de secours, que Jean-Jacques lui aurait préféré la triste situation qu'il peint avec tant d'énergie ? Mais cette situation n'était point la sienne : jouissez, Monsieur, du plaisir de le penser : il avait sans doute fait ce mémoire pour quelqu'un des infortunés que sa bienfaisance attirait; car il n'y a point de (112) façon de les servir, qui ne fût à son usage. Voilà la seule hypothèse compatible avec les sentiments et la position de J. J. Rousseau. Il n'était pas riche, il est vrai, parce que les moyens de le devenir répugnaient à la dignité de son caractère : il s'en est cent fois expliqué : mais il avait à sa disposition des moyens honnêtes, je dirai même honorables, d'ajouter de l'aisance, au nécessaire qu'il possédait ; et s'il négligea de les employer, c'est que des motifs supérieurs à son propre intérêt dirigèrent toujours sa conduite. Je pense, Monsieur, qu'on doit conclure de tout ce qui s'est passé relativement à cet homme extraordinaire, tant durant sa vie, que depuis sa mort, qu'il a presque toujours eu des ennemis adroits, et des amis gauches : car il faudrait détester l'humanité, si on pouvait croire que tous ceux qui ont nui au meilleur des hommes, en eussent eu l'intention.

Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien donner place à ma lettre dans votre intéressant Journal, si vous jugez qu'elle en vaille la peine. Je serais bien flattée que vous daignassiez y répondre par la même voie. Le saine partie du Public qui s'occupe encore de (113) Jean-Jacques, est sûrement dans la même incertitude que moi sur le problème que j'ai l'honneur de vous proposer, et me saurait gré de lui en procurer la solution. Je n'ignore pas que vous avez une si invincible aversion pour les louanges, que vous n'en voulez point admettre, même en faveur de leur sincérité. Mais quelques vérités obligeantes que je me sente forcée de vous dire, seront-elles pour moi, un titre d'exclusion ? Les éloges d'une femme qui n'a, ne peut, ni ne veut avoir aucune espèce de célébrité, peuvent-ils alarmer votre délicatesse, et ne me trouverez-vous pas dans le cas de l'exception? Je le souhaite vivement, Monsieur ; je souhaiterais encore que vous crussiez me devoir quelque chose pour la justice que je vous rends ; et qu'il vous parût digne de vous de faire tourner votre reconnaissance au profit de mon sexe, en prouvant au Public que Madame D.R.G. n'est pas la seule femme qui sache vous apprécier. 

 

J'ai l'honneur d'être ,

MONSIEUR,

Votre très humble et très obéissante servante ,

 

D.L.M.

 

(114) P.S. En commençant ma lettre, Monsieur, mon dessein était de risquer quelques observations sur le style de l’avis inséré dans le Mercure : mais après y avoir bien pensé, j’ai cru que le rôle d'amie de Jean-Jacques, étant celui qui m'honorait le plus, et me convenait le mieux, je devais me borner à le remplir.

 

Le 7 décembre 1778.

 

 

 



REPONSE DE M. FRÉRON.

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MADAME,

 

Si j’étais admis dans la confidence du messager des Dieux de l’Encyclopédie, il me serait facile de résoudre le problème que vous me faites l'honneur de me proposer. Mais j'ignore absolument ce qui se passe dans le palais de Mercure, et ce qui se fabrique dans ses forges. Le cyclope qui a martelé l'avis dont vous vous plaignez, avec tant de raison, a pris soin lui-même de se dérober (115) à votre vengeance, en se couvrant du manteau de l'anonyme. Comment donc vous livrer le coupable? Mes incertitudes sont égales aux vôtres. Mais ce qui me paraît prouvé d'après votre lettre, c'est qu'on aurait le plus grand tort d'attribuer un pareil avis à M. le Marquis de Gérardin. Vous raisonnements sont faits pour dissiper tous les soupçons à cet égard.

N'en doutez nullement, Madame, l'avis en question est l’ouvrage d'un ennemi de Rousseau, ou d'une plume vendue à ses ennemis, d'autant plus cruels, qu'en le couvrant de blessures, ils feignent de caresser son ombre. Si c'était un ami de Rousseau qui eût publié cet avis, lui aurait-il fait les reproches que vous relevez avec tant de force dans cette lettre ? Aurait-il choisi pour cela le moment où son ami est à peine descendu dans le tombeau ? Aurait-il livré cet avis à l’impression, sans le communiquer à des gens de lettres liés comme lui avec l'illustre Genevois, qui en eussent fait disparaître les traits offensants pour ce grand homme, et qui eussent soufflé sur la bouffissure du style dont il est écrit?

Je ne conçois pas qu'on ait pu soupçonner (116) un seul instant M. de Gérardin, d'avoir mis au jour un avis de cette nature; lui qui a donné tant de preuves de son attachement à votre illustre ami? Est-il vraisemblable qu'il ait avancé que l'unique ressource de Madame Rousseau consiste en un recueil de petits airs composés par son mari ? N'aurait-il pas, s'il s’était exprimé ainsi, joint la maladresse à la cruauté ? c’eût été désavouer en quelque sorte les services et les ressources que Madame Rousseau trouve dans son amitié, dans la sensibilité de son cœur. Je pense donc comme vous, Madame. On ne me persuadera jamais qu'il soit l'auteur d'un avis aussi méchant et aussi ridicule, et il doit se trouver fort offensé qu'on en ait eu même l'idée.

Quel qu'il soit, cet auteur ténébreux, il doit rougir de son ouvrage ; qu'il continue d'ensevelir son nom dans l'obscurité pour laquelle il est fait. Cette précaution qu'il a prise prouve qu'il a senti lui-même combien était indécent le rôle qu'il jouait, et révoltant le ton qu'il osait prendre en parlant d'un homme tel que Rousseau.

Je ne finirai point cette lettre, sans vous remercier, Madame, des choses (117) obligeantes, que votre indulgence vous a dictées pour moi ; votre manière de penser et d'écrire donne un nouveau poids à votre suffrage, et m'en font sentir tout le prix ; puissé-je un jour m'en rendre digne!

 

Je suis , etc.

 

 

 

 

 

 

LETTRE DE MADAME DE SAINT G***.

A M. FRERON.

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MONSIEUR, 

 

Je n'ai pas l'avantage d'être du nombre de vos Abonnés, parce que l'emploi que je fais d'une fortune très honnête, ne me laisse rien à donner à mes plaisirs; mais on me procure l'Année littéraire exactement, quoiqu'un peu tard. Le cas infini que j'en faisais du vivant de Monsieur votre père, ne s'est point affaibli, depuis que nous avons perdu cet excellent critique : j'aime à retrouver (118) en vous ses lumières, son tact, ses principes ; et vos décisions sont si analogues à ma façon de penser, qu'il ne me manque que de savoir m'exprimer comme vous, pour dire les mêmes choses, sur les sujets qui sont ma portée. Enfin, Monsieur, quoique j'aie à ma disposition plusieurs ouvrages périodiques, le vôtre est le seul que je lise, à moins qu'on ne m'indique dans les autres quelques articles que les circonstances rendent spécialement intéressants pour moi. Par exemple, on m'a dit qu'il y en avoir un, dans le N°. 361 du Journal de Paris, dont mon amitié pour J. J. Rousseau ne serait pas contente. Je l'ai lu cet article, non sans le plus grand étonnement, de ce qu'il n'a encore excité le zèle d'aucun ami de cet homme si justement célèbre. La persuasion où je suis, Monsieur, que Mesdames d. R. G. et d. L. M. doivent autant leurs succès à votre approbation et au sujet qu'elles ont traité qu'à leurs talents, m'enhardit à marcher sur leurs traces. Pénétrée comme elles de respect pour les vertus de J. J. Rousseau, d'attachement pour sa mémoire, et de reconnaissance pour les services qu'il a rendus à mon sexe, en (129) faisant valoir les qualités qui lui sont particulières ; en le rappelant à sa véritable destination; enfin en lui inspirant l'amour de ses devoirs ; je crois pouvoir espérer que ces sentiments, auxquels votre honnêteté applaudit si volontiers, vous engageront à ne pas trouver mauvais, que j'aie l'honneur de vous communiquer quelques observations que j'ai faites sur l'article dont il s'agit. Mais, Monsieur, plus occupé de perfectionner votre ouvrage, que de chercher les défauts de ceux de vos concurrents, peut-être ne le connaissez-vous pas cet article. Je vais vous rapporter ce que j'y ai trouvé de répréhensible : je laisserai de côté ce qu'il contient d'avantageux à Jean-Jacques; il n'y a rien à dire sur ce qui est dans l'ordre.

« Un heureux hasard, dit l'Editeur d'un Supplément aux oeuvres de J. J. Rousseau, nous a procuré les pièces suivantes, et nous les donnons au Public, d'après les originaux, la plupart écrits de la main même de l'Auteur. »

Il me paraît bien singulier, que MM. les Rédacteurs du Journal de Paris, copient si bénignement cette phrase. Est-ce que je me tromperais, Monsieur, (120) en croyant que celles de ces pièces qui ne sont pas écrites de la main même de l'Auteur, ne sont pas des originaux? Quoi qu'il en soit, MM. les Rédacteurs..... Toutes réflexions faites, Monsieur, je ne continuerai point à vous transcrire cet article: il vous sera aisé de vous le procurer, si vous en voulez voir l'ensemble : le Journal de Paris n'est rare dans aucun sens ; souffrez que, pour éviter les redites et mettre un peu d'ordre dans mes observations, je les attache aux phrases de ces Messieurs qui me les fournissent.

Il s'en faut de beaucoup, disent-ils, que ce hasard nous paraisse aussi heureux qu'à l'Editeur; nous sommes persuadés que J. J. Rousseau, s'il était encore vivant, serait pleinement de notre avis.

Je doute fort que Jean-Jacques fût pleinement de l'avis de MM. les Rédacteurs ; et j'ose croire qu'il ne s'éloignerait pas beaucoup du mien. L'Editeur du Supplément aux oeuvres de J.J. Rousseau, persuadé que le public se jetterait avec le plus vif empressement sur tout ce qui paraîtrait sous le nom de ce grand homme, n'a songé ni à le servir, ni à lui nuire, en publiant ce volume, (121) mais seulement à faire une spéculation utile ; cette indifférence sur ce qu'il en pourrait résulter pour la mémoire de Jean-Jacques, est déjà un grand tort aux yeux de l’équité: il en a un plus grave encore, c'est d'avoir rendu publique une correspondance censée secrète par la nature des objets sur lesquels elle portait; et dont Jean-Jacques, et Madame la baronne de Warens, avaient seuls le droit de disposer ; droit dont ils n'auraient sûrement pas fait usage, ne le pouvant sans présenter M. et Madame de Sourgel sous l'aspect le plus défavorable. Selon moi, la conduite de l'Editeur offense l'honnêteté, et non pas la mémoire de Jean-Jacques.

Singulière destinée de cet homme célèbre ! il devait donc être encore indignement persécuté après sa mort ! car c'est une nouvelle sorte de persécution ; c'est un véritable outrage à sa mémoire, que la publication de lettres qui n'intéressent personne, et qui n'ont jamais été destinées à l'impression.

Ne trouvez-vous pas, Monsieur, que ces Messieurs font bien du bruit pour peu de chose ; et que les reproches aussi modérés que justes, que Madame d. L. M. (122) leur fait dans la lettre qu'elle vous a adressée, prouvent que le scrupule leur vient un peu tard? Mais en quoi consiste donc l'outrage sur lequel le zèle de ces Messieurs s'échauffe si froidement? Tout leur paraît perdu parce qu'on a publié des lettres de Jean-Jacques, qui ne sont pas écrites avec autant d'élégance et de soin, qu'il en a mis dans les ouvrages qu'il a offerts au Public, comme si la réputation de cet homme immortel n'avait d'autre fondement que la magie de son style. Si, comme on n'en saurait douter, on ne peut outrager la mémoire d'un Philosophe, qui tirait son prix bien plus encore de ses vertus que de ses talents, qu'en produisant de lui, des choses dont il a dû rougir vis-à-vis de lui-même, la mémoire de Jean-Jacques est inaccessible aux outrages. Mais, prêtons-nous pour un instant aux idées de MM. les Rédacteurs, et supposons que ces lettres soient en effet indignes de Jean-Jacques, parce qu'elles sont écrites dans un langage un peu suranné. Que peut-on conclure contre la gloire d'un Auteur, de la disproportion du mérite de ses différentes productions ? Sans compter les Auteurs (123) grecs et latins, dont il ne m'appartient pas de parler, ne pouvant les connaître que d'après des Traducteurs qui les défigurent, nos Auteurs les plus estimés, Corneille, Racine, la Fontaine, Molière, Boileau, malgré l'arrêt qu'il a prononcé, quand il a dit:


Il n'est point de degrés du médiocre au pire.

 

N'ont-ils rien fait de médiocre? Voltaire lui-même, Voltaire, l'idole des Académies de la secte Encyclopédique ; enfin, de ceux qui s'adjugent le plus haut rang dans la littérature, n'a-t-il pas fait, et qui pis est, donné au Public des choses au-dessous de la médiocrité? Est-ce sur ce qui les confond avec les écrivains ordinaires, et malheureusement trop communs, qu'on juge les grands écrivains, ou sur ce qui les distingue?.... Ce n'est pas sans motifs, Monsieur, que je ne cite que des Poètes, quoique Jean-Jacques ne le fût pas; c’est parce que ce sont de tous nos Auteurs, et les plus généralement connus, et ceux dont les ouvrages sont d'une inégalité plus sensible. Il me semble de plus qu'on ne peut considérer comme un ouvrage, les épanchements qu'un jeune homme (124) se permet, les détails domestiques dans lesquels il entre, vis-à-vis d'une femme qui lui tient lieu de mère, et à qui il rend à son tour les devoirs et les services qu'elle serait en droit d'attendre d'un fils. Ces lettres n'ont jamais été destinées à l'impression : cela est vrai, et c'est à mes yeux leur principal mérite. Excepté quelques expressions triviales, très pardonnables dans un commerce aussi familier, qu'y peut-on trouver à reprendre? Quant à moi, Monsieur, je trouve qu'elle font d'autant plus d'honneur à Jean-Jacques, qu'elles n'ont pas été écrites pour lui en faire; qu'elles prouvent que le malheur et les infirmités l'ont accablé dès son enfance; qu'il ne se plaignait donc pas, pour être plaint, comme on a eu la dureté de le prétendre ; qu'il a soutenu l'indigence avec un courage, qui ne pouvait prendre sa source que dans son propre caractère; qu'il a reçu sans bassesse des secours de Madame de Warens, et qu'il les lui a rendus sans ostentation ; qu'il était sensible et reconnaissant, dans l'âge où l'on songe plus à jouir des bienfaits qu'à les apprécier ; enfin que, sorti de l'obscurité où sa première éducation l'avait condamné, (125) et placé sur le plus grand théâtre de l'Europe, il y a paru tel qu'il s'était montré dans le secret de l'amitié.

Quel homme voudrait que tous les billets qu'il a tracés par hasard, et pour ses affaires particulières, fussent un jour rassemblés et mis sous les yeux du Public?

Je crois en effet, Monsieur, qu'il y a peu d'hommes qui le voulussent; surtout dans le nombre de ceux qui briguant le fauteuil académique, ou sollicitant des pensions, cabalent pour renverser leurs contendants; s'approprient dans la carrière des Lettres, les plans, les ouvrages, et dans celle des sciences, les découvertes d'autrui : enfin, à qui tout moyen de réussir paraît bon, pourvu qu'il soit heureux. De tels hommes ont un grand intérêt à souhaiter que le Public ne porte jamais ses regards sur leurs correspondances particulières. Mais Jean-Jacques, qui, ne prétendant rien, n'avait point de concurrent à écarter, et dont la droiture ne s'est jamais démentie, n'a jamais pu le craindre.

Quand on trouve de tels écrits, n'est-ce pas violer les droits de la société les plus sacrés, que de les faire paraître (126) au grand jour, et de les exposer ainsi aux attaques d'une sotte et lâche malignité ? Quoi qu'il en soit, si on ne reconnaît pas le grand Ecrivain dans ces lettres de J. J. Rousseau, on y retrouve toujours une âme honnête, et le germe de la vertu qu’on lui a tant reproché d'avoir poussée jusqu'à l'excès.

Et cela n'est rien à l'estimation de ces Messieurs?..... Mais passons. Je crois qu'on pourrait défier, je ne dis pas une sotte et lâche malignité, mais la malignité la plus adroite et la plus intrépide, d'extraire de tout le volume dont il est question, une seule phrase dont elle pût se faire une arme redoutable contre la mémoire de Jean-Jacques. Je vous l'avoue, Monsieur, je dois tant à ce bienfaiteur de l'humanité; je mets un si haut prix au bien qu'il m'a fait, en fortifiant, par l'attrayante morale qu'il a répandue dans ses écrits, les bonnes inclinations que je tenais de la nature, que tout ouvrage qui porte son nom, me paraît une mine où je vais puiser de nouvelles richesses. Je l'ai donc lu, ce volume, d'un bout à l'autre, poésies, lettres, mémoires, avec une avidité qui n'a point nui à mon attention. Il ne contient rien qui, (127) à mon avis, n'annonce le plus rare désintéressement, la plus noble franchise, la plus touchante générosité, la plus héroïque modération ; et de plus, cette précieuse simplicité d'âme, qualité presque inalliable avec le bel esprit ; souvent compagne du génie, mais plus propre, il en faut convenir, à prolonger l'innocence des mœurs, qu'à accélérer le progrès des talents [18]; et qui rend d'autant plus naturelle la différence que l'on remarque entre le style des premiers, et celui des derniers écrits du vertueux Jean-Jacques. Mais, Messieurs les Rédacteurs du Journal qui font le procès à l'Editeur du Supplément, se croient-ils donc irréprochables ? S'ils pensent, comme ils le disent, que sa publication soit une injure à la réputation de Jean-Jacques, il fallait n'en point parler. Ce qu'ils en disent n'est pas fait pour inspirer le désir de le lire ; et ceux qui ne le liront pas, croiront, sur la parole de ces Messieurs (s'ils ne croient rien de pire), que l'on n'y reconnaît pas le grand Ecrivain : or assurément on l'y reconnaît (128) si bien, que personne ne s'est avisé de douter qu'il en fût l'Auteur, bien qu'on y eût été autorisé par la plus légère apparence ; puisque, de son vivant même, ses ennemis ont osé lui attribuer leurs ouvrages. Que conclure de tout cela, Monsieur? Que si quelque chose pouvait faire tort à Jean-Jacques, ce serait la réclamation de M M. les Rédacteurs.

L'obscurité et le malheur étaient alors son partage.

Ils l'ont été trop tôt, et trop longtemps. Voilà enfin une vérité souvent contestée, qui s'établit à la faveur de la publication du Supplément : aussi redouble-t-il mon admiration pour l'homme étonnant qu'on a l'air de craindre qu'il ne déshonore. Jean-Jacques me paraît un prodige, quand je compare le point d'où il est parti, avec celui où il est arrivé, en dépit des obstacles qui se sont accumulés sous ses pas, et de la privation des ressources qui ont manqué à sa jeunesse.

Il écrit à une Dame qui a eu le bonheur de mériter d'être sa bienfaitrice, etc.

Ces Messieurs n'auraient-ils pas parlé plus juste, en disant qu'il a mérité (129) qu'elle le fût, par la façon dont il a répondu à ses soins, et reconnu ses services? Il paraît, Monsieur, que l’heureuse Madame de Warens, tint de son étoile, et non pas du choix de Jean-Jacques, une préférence dont elle a dû faire le plus grand cas, quand elle a pu juger l'objet de ses bontés. Il était tout simple qu'il eût recours à elle, dans les positions critiques où il s'est trouvé, et dont il est vraisemblable qu'on ne se disputait pas l'honneur de le tirer : elle était sa marraine. D’après le portrait qu'il fait d'elle, il est tout simple aussi qu'elle ait chéri les devoirs que ce titre lui imposait. Cette respectable Dame était accoutumée à faire des sacrifices, et n'en a pas toujours été aussi bien récompensée que de ceux qu'elle a faits pour lui.

Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien insérer ma lettre dans votre Journal : quelque médiocrement qu'elle soit écrite, je crois que vous le pouvez, sans compromettre la sûreté de votre goût. Ceux qui seront de mon avis, vous sauront gré de votre complaisance, et vous serez disculpé auprès des autres par vos motifs. Je ne prétends point faire assaut d'éloquence (130) avec les Dames à qui vous avez accordé la distinction que je sollicite : je n'ai d'autre but, que de corriger l'effet que l'article que je combats a pu produire, sur une classe de lecteurs qui n'approfondissent rien parce que peu de choses les intéressent; mais dont l'opinion n'est cependant point à dédaigner. Il me semble qu'on doit, autant qu'on le peut, empêcher la propagation des idées fausses, surtout sur le compte d'un homme célèbre, qui ne peut que perdre à n'être pas bien connu; et que le Public perdrait aussi à ne pas bien connaître, puisqu'il en respecterait moins l'autorité de ses exemples et de leçons. Enfin je pense, Monsieur, qu'il vous convient mieux qu'à personne, de favoriser des vues qui ont pour objet l'avantage de Jean-Jacques, et celui de la société.

 

J'ai l'honneur d'être Monsieur,

Votre très humble et très obéissante servante, de St. G * * *.

 

Le 14 janvier 1779.

 

P. S. Des circonstances indépendantes de ma volonté, ayant empêché cette lettre de paraître aussitôt qu'elle l'aurait (131) dû, je profite, Monsieur, du retard qu'elles ont occasionné, pour avoir l'honneur de vous dire, avec quel plaisir je me joins à tous les honnêtes gens, pour applaudir à la manière dont Messieurs les Rédacteurs du Journal de Paris ont parlé de l'infernale note, qui achève de consigner, dans le dernier ouvrage de M. Diderot, page 121, l'éternel opprobre de la philosophie encyclopédique, Pour cette fois, ces Messieurs doivent réunir tous les suffrages ; car les partisans de J. J. Rousseau, ont à se louer de leur équité, et ses antagonistes, de leur modération. En qualité d'amie de ce grand homme, j'aurais, sans doute, sur le même sujet, des remerciements à vous faire si j'avais lu le N°. 2 de l'Année littéraire ; mais il ne m'est point encore parvenu. Vous voyez, Monsieur, comme on sert mon empressement...... Je connais allez la délicatesse de votre façon de penser, pour être bien sûre que vous ne me répondrez pas: Que ne vous abonnez-vous ?

 

Le 7 février 1779.

 

 

(132)

 

 

LETTRE A MONSIEUR FRÉRON

PAR MADAME D.L.M.

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MONSIEUR, 

J’ai longtemps hésité à vous rendre compte du scandale que m'a causé la lecture de la seconde feuille de l'Année Littéraire : mais enfin, persuadée que, quand on dit la vérité avec autant de courage que vous, on doit l'aimer assez pour l'entendre sans dédain, quel qu'en soit l'organe, je me détermine à vous ouvrir mon cœur. Lorsqu'on a choisi un état qui rend dispensateur de la gloire, il ne suffit pas, Monsieur, de posséder au suprême degré le talent de l'analyse, d'être littérateur instruit, écrivain éloquent, observateur exact, critique éclairé, points sur lesquels vous êtes à l'abri de tout reproche, il faut encore être juge équitable. Or vous avez doublement manqué à ce devoir; 1°. en anathématisant sans distinction les deux fameuses Notes qui se (133) trouvent pages 121, et 267 de l'Essai sur la vie de Sénèque ; 2°. en privant M. Négeon, qu'on assure qui en est l'auteur, de la part qui lui est due, dans la condamnation que vous avez prononcée contre M. Diderot. Car ne vous y trompez pas, Monsieur, il n'y a point d'Encyclopédiste qui ne se croie rehaussé d'un cran, à chaque effort que vous faites pour combattre les maximes favorites de sa secte : à plus forte raison, quand c'est lui personnellement que vous provoquez au combat. En effet, toutes les fois que vous vous y présentez, ne leur préparez-vous pas une victoire ? Vos gothiques principes peuvent-ils se soutenir auprès de ceux de ces nouveaux illuminés ? Et votre inaction ne les rendrait-elle pas suspects de ne pas vous être aussi opposés qu'ils le doivent? Quoi qu'il en soit, Monsieur, venons aux notes. Je vous abandonne la première : elle a occasionné un soulèvement si général qu'il faut bien que mon indulgence renonce à la défendre. L'animadversion publique tombe également sur le maître connu, qui a permis qu'elle fût insérée dans son ouvrage, et sur l'adepte obscur qui l'a faite. Eh ! Le moyen, dit-on d'une part, qu'un homme qui (134) au bout du compte n'était pas un sot, et qui avait l'air de croire en Dieu, ne leur parût pas un hypocrite! D'une autre part, on prétend que ce n'est pas de bonne foi qu’ils l'accusent d'hypocrisie, qu'ils auraient tâché de lui arracher son masque, quand ils croyaient qu'il le portait. De toutes parts enfin, on s'accorde à dire que l'existence des Mémoires, crime capital de J. J. Rousseau, ayant été généralement sue, plus de dix ans avant sa mort, [19] il est aussi bas qu'atroce, de l'avoir attendue pour le diffamer. Que le prudent silence que ses détracteurs ont gardé, tant qu'il a pu leur répondre, prouve qu'ils se sentaient accablés du poids de sa supériorité ; et qu'ils lui portaient la haine sourde, et le respect forcé, que le vice a toujours pour la vertu. Qu'il faut que M. Diderot, qui a intimement [20] vécu avec Jean-Jacques, soit non (135) seulement bourrelé, mais aveuglé par ses remords, pour n'avoir pas senti que, s'il l'a ménagé dans ses Mémoires, (ce qu'on ne manquera pas de croire, de quelque façon qu'il soit traité) il rend ces ménagements inutiles, et s'accuse lui-même, par les lâches précautions qu'il prend contre la publicité de cet ouvrage; puisqu'il est clair qu'il ne craint tant d'y trouver son portrait, que parce qu'il est sûr d'avoir fourni des traits odieux à son peintre. Voilà ce que pensent les gens qui s'y entendent. Pour moi, qui ne suis qu'une bonne femme, tout ce que je conclus de cette note, c'est que ces Messieurs ne croient pas aux Revenants. Mais vous, Monsieur, que je veux continuer d'estimer, quoique vous ayez négligé de tirer une ligne de démarcation entre ces deux notes, si différentes par l'objet qu'elles traitent, par le but auquel elles tendent, et même par le style qui les caractérise, comment le cri de votre conscience ne vous a-t-il (136) pas averti de l'énorme injustice que vous commettiez, en ne faisant aucune mention de M. l'EDITEUR NEGEON ? Oh ! Depuis le factum de M. Hume, j'ai les EDITEURS en grande recommandation; et surtout M. l'EDITEUR NEGEON. Vous me direz, sans doute, que cette façon de parler est impropre, inusitée.....Tant pis, Monsieur, tant pis ! Que serait ce nom sans l'épithète qui le précède ? De quel autre l'avez-vous vu décoré? Savez-vous bien que c'est un homme précieux qu'un EDITEUR capable d'enrichir un ouvrage de notes qui le font oublier ? Or je n'entends citer l'Essai sur la vie de Sénèque, que pour indiquer où se trouvent les notes dont il s'agit. Je ne sais si l'enthousiasme m'égare, mais je voudrais que le titre d'EDITEUR fût spécialement, inséparablement, exclusivement annexé au nom de NEGEON ; que l'on dît l'EDITEUR NEGEON, comme on dit...... le Chancelier d'Aguesseau, par exemple. J'avoue que ces deux noms ne présentent pas des idées absolument analogues. Mais qu'importe ? N'y a-t-il pas différents genres de célébrité ? On ne parlera peut-être pas moins longtemps de Cartouche, que de Turenne.

(137) Je me suis précédemment montrée a vous, Monsieur, parée de la qualité d'amie de J. J. Rousseau ; et je ne ferai jamais rien qui y déroge. En dépit du tort que M. l'Editeur Négeon, et M. Helvétius lui font dans mon esprit, je le sens, mon cœur sera toujours fidèle, car ce sont ses vertus qui m'attachent, et ces Messieurs n'attaquent que ses talents. Mais aussi avec quel avantage!..... En vérité, en lisant la lumineuse note de la page 267, on rougit pour les partisans de Jean-Jacques, du travers qu'ils se donnent, en prétendant pour lui à une sorte de réputation. A laquelle peut avoir droit un homme qui, NÉ DÈS LE DIX-HUITIEME SIECLE , n'a pas deviné les grandes vérités de la morale ; et s'est contenté de les exposer avec tant de clarté, de dignité, et de grâces, qu'il les a rendues sensibles, respectables et chères, aux gens de l'intelligence la moins exercée: qui n'a pas deviné que deux et deux sont quatre et qui s'en est tenu à soumettre sa conduite à un calcul aussi exact que celui-là : qui n'a pas dit le premier que les femmes feraient fort bien, tant pour eux, que pour elles-mêmes, de nourrir leurs enfants; et qui l'a seulement répété de façon (138) à vaincre la vanité et la mollesse, qui engageaient à livrer ces infortunés à des soins mercenaires, toutes les mères en état de les payer.

Un pitoyable dialecticien, qui n'a jamais su marcher de conséquence en conséquence ; dont les principes sont faux et communs ; et qui perd son temps à vouloir coudre ensemble des idées incohérentes, dont le choc perpétuel ne produit que des contradictions.

Un écrivain stérile qui n'a rien à lui, que l'arrangement assez heureux des mots qu'il emploie ; qui va sans cesse et sans pudeur, moissonnant dans le champ d'autrui, car sans parler de ses autres ouvrages, il est évident qu'il a volé à Sénèque, à Plutarque, à Montagne, à Locke, à Sidney, etc. etc. etc. tout ce qu'il y a de profondément pensé dans son Contrat Social. Tandis qu'un homme qui aurait assez d'âge, d'étude et de mémoire, pour posséder tous les auteurs qui ont écrit depuis l'origine du monde [21], ne trouverait (139) dans tout ce que nous a donné le divinisé Voltaire, (à qui pourtant on a osé comparer Rousseau ) pas un plan, pas une idée, pas une opinion, pas une pensée, pas une observation, pas un raisonnement, pas une comparaison, pas une erreur, pas une fiction, qu'aucun d'eux pût revendiquer : le génie de l'invention lui ayant été soumis jusqu'au point de lui dicter l'histoire.

Un sophiste dangereux, qui n'a fait servir son artificieuse éloquence, qu'à en imposer à un sexe dont la sensibilité ouvre l’âme à toutes sortes de séductions: Prêtez, Monsieur, un oreille attentive, et un esprit docile, à l'importante vérité que je vais vous révéler. Toute la reconnaissance que les femmes portent à Jean-Jacques, (car quel homme serait assez dupe pour imaginer lui en devoir?) n'a aucun fondement réel ; la révolution qui paraît s'être faite depuis 1762, dans nos mœurs et dans nos usages, relativement à la première enfance, n'est qu'une pure illusion : on croit bonnement que, quand leurs forces répondent à leurs désirs, des femmes de toutes conditions allaitent leurs enfants ; que la (140) tendresse maternelle qui veille sans relâche à leur sûreté, rejetant les liens qui comprimaient leurs membres délicats, gênaient leur liberté déjà si bornée par leur faiblesse ; substituaient les convulsions de la douleur, au sourire caressant que la nature cherche à placer sur leurs lèvres innocentes ; ces enfants en sont plus aimables, plus sains, plus robustes, et plus heureux..... Prestiges que tout cela. Tout va, à cet égard, comme tout allait avant la publication d'Émile. Voilà, Monsieur, ce dont je ne doutais pas, avant d'avoir lu la flamboyante note qui a dissipé les fausses lueurs, dont la fantastique éloquence de Jean-Jacques avait environné mon esprit. J'avoue donc hautement les prodigieuses obligations que j'ai aux HOMMES DE BIEN, [22] et EDITEUR par excellence. Cependant, la reconnaissance qui applaudit au mal, étant presque aussi condamnable que l'ingratitude qui le commet, je suis forcée d'abattre au moins un des coins de l'autel, que mon admiration (141) a élevé à la merveilleuse sagacité de ces hommes rares. Le dernier dit, avec le consentement de l'autre, que Jean-Jacques n'est pas même un ami très sincère, et très zélé de la vérité. Comme cela est faible ! .... Après les horreurs qu'ils ont imputées dans leur première note, à ce philosophe dont, pour me servir d'une expression du Journal de Paris, l'inflexible probité est le désespoir des philosophes du jour, cette perfide modération choque autant le bon sens, que l'honnêteté. Celui qui n'est pas un ami très sincère et très zélé de la vérité, est un fourbe. J'en demande pardon à ces Messieurs ; mais il faut trancher le mot ; ce n'est pas pour Jean-Jacques qu'il peut être une injure. Quand j'ai dit qu'ils n'attaquaient que ses talents, le trait que je relève m'avait échappé; et j'étais entraînée par la persuasion où l'on est universellement ( je ne les excepte pas), qu'ils auraient fait grâce à ses vertus, si ses talents n'avoient pas irrité leur envie.

Jean-Jacques était un ami très sincère et très zélé de la vérité ; puisqu'il la préférait aux intérêts de son amour-propre, de sa fortune, et de sa liberté. Un Cardan peut combattre cette assertion : mais il (142) n'eût pas en son pouvoir de la détruire ; elle est trop incontestablement prouvée. Eh ! ces Messieurs la prouvent eux-mêmes, sans le vouloir, en disant que Jean-Jacques se met fort peu en peine de se contredire ; car cela est vrai : non par inconséquence, comme ils feignent de le croire, mais par amour pour la vérité. Lorsque son expérience, ses réflexions, ou les observations de ses amis, jetaient de nouvelles lumières sur un objet qu'il avait mal vu, il se mettait fort peu en peine de se contredire, parce qu'il craignait moins les triomphes de ses adversaires, que les reproches de sa délicatesse ; et ne balançait point à rectifier, en revenant sur ses pas, les idées de ceux que son autorité avait pu séduire. Ce qui, au surplus, ne lui arrivait qu'en matières de goût, et tout à fait étrangères aux bonnes mœurs. Je ne présume pas que ce soit en qualité d'orthodoxes, que ces Messieurs lui font son procès: ainsi je n'ai rien à leur abandonner ; et je dois défendre tout ce qu'ils attaquent, la beauté de son âme, la pureté de ses intentions, et l'intégrité de sa vie.

Ne pensez pas, Monsieur, que ce soit parce que la nature m'a placée dans la classe de ces êtres mobiles, dont l'imagination prompte à s'allumer, les met toujours à la discrétion du moment.... de ces êtres peu instruits, dissipés, avides de jouissances, etc. que je consacre mes forces à la défense de J. J. Rousseau. Malgré le portrait, hélas ! trop fidèle, que ces Messieurs font de mon sexe, je ne me déclare pour son bienfaiteur que parce qu'avec les mêmes raisons qu'eux de l'estimer, je n'ai pas le même intérêt à cacher mon estime. J'ai personnellement très peu connu Jean-Jacques ; mais je suis entourée de gens qui l'ont connu à fond : il n'y en a pas un, qui, négligeant de préconiser son mérite littéraire, comme trop généralement reconnu, n'insiste sur les éminentes qualités qui constituaient son caractère; et qui ne dise qu'il n'avait de défauts, que l'excès de quelques vertus. De plus, j'ai lu de lui cent quatre-vingt-quatre lettres particulières, toutes écrites de sa main, et adressées à différentes personnes, dans les plus cruelles circonstances où il se soit trouvé ; il n'y a pas une de ces lettres qui ne porte l'empreinte de l’âme de leur auteur; pas une qui ne respire la sensibilité, la candeur, le désintéressement, la bonté, 144) l'indulgence; pas une, qui ne soit de tout point conforme aux excellents principes de morale qu'il établit dans ses ouvrages, sur lesquels il n'a jamais varié, et surtout, qu'il n'a jamais démentis par sa conduite. Enfin la droiture de Jean-Jacques m'est si démontrée, que je suis obligée de la soutenir, et contre l'impudence qui l'attaque ouvertement, et contre la lâcheté qui cherche à la rendre suspecte ; puisque mon coupable silence me rendrait complice de la plus exécrable noirceur, que la méchanceté philosophique se soit jamais permise. A la vérité je n'espère pas de détromper ses accusateurs : ce n'est pas parce qu'on se trompe, que l'on fait une emphatique apologie de Sénèque, et un infâme libelle contre Jean-Jacques; c'est parce qu'on a des desseins, au succès desquels on est déterminé à tout sacrifier. Mais je croirai mes efforts assez récompensés, si je préserve une seule personne honnête, du malheur de refuser au plus vrai, et au meilleur des hommes, le tribut de respect et d'admiration qui lui est dû.

A présent que j'ai rempli de mon mieux, l'honorable tâche que mon amour pour la justice, et ma vénération pour (145) J. J. Rousseau m'imposaient, souffrez, Monsieur, que je me plaigne à vous, du tort involontaire, mais irréparable qu'il m'a fait. La lecture de ses ouvrages a tellement obstrué mon intelligence, que je n'entends presque plus que vous, M. de Buffon, & lui. C'est sans doute par cette raison, que je trouve tant de choses qui m'arrêtent, dans ces notes, que vous n'auriez pas jugées dangereuses si elles avaient été mal faites. Par exemple, je ne conçois pas ce que peut être le style de Montaigne, si Rousseau qui écrit avec cet agrément, ce nombre, cette harmonie dont le charme est irrésistible, n'est pourtant pas aussi agréable à lire que lui. Je ne conçois pas comme Montaigne qui orne toutes les bibliothèques, et que tout le monde lit, puisque je l'ai lu, étant plus agréable à lire que Rousseau, n'obtient pas sur lui la préférence, auprès des femmes et des gens du monde, qui s'ils veulent être instruits, désirent encore plus d'être amusés ; et s'il l'obtient, je ne conçois pas comment on espère, que, quand il sera mieux connu l'enthousiasme que Rousseau inspire s'affaiblira, et peut- être même se perdra tout à fait. (146) Je ne conçois pas comment on dit de Rousseau, à qui on a tant reproché la fureur des paradoxes, que, peu scrupuleux examinateur des opinions généralement reçues, le nombre de ceux qui les adoptent lui en impose. J'avais toujours cru qu'un paradoxe était un sentiment opposé à une opinion généralement reçue. Enfin, Monsieur, je ne conçois pas, où se trouvent les traces de la persécution qu'éprouvent les ennemis de Jean-Jacques, de la part de ses amis. Connaissez-vous une seule victime de cette persécution qui a tous les effets de la haine théologique ? Or ces effets doivent être bien éclatants, car la haine théologique est audacieuse et barbare : mais la haine philosophique l'est-elle moins ? Et si la philosophie à la mode, celle qui hait, était assise sur le trône où siège la religion, pensez-vous que les malheureux rejetés de son sein, eussent à bénir sa tolérance ? Si les sectateurs de Jean-Jacques haïssent, nuisent, calomnient, persécutent, (ce dont on peut défier de citer une seule preuve), ils sont bien éloignés de suivre les maximes, et d'imiter les exemples de leur chef. Quant à la beauté de son style, (147) d'où l'impossibilité de la nier, engage ses adversaires à tirer des arguments contre lui, j'ai fait une observation, peut-être assez futile, pour n'être que du ressort d'une femme, c'est que nous n'avons point d'auteur plus avare d'épithètes que J. J. Rousseau. Mais, Monsieur, pourquoi MM. Diderot, et l'Editeur Négeon s'étayent-ils de l'autorité de M. Helvétius ? Est-ce une méchanceté ? Est-ce une maladresse ? S'ils ont été ses amis, ce que leur citation rende très problématique, ils doivent être bien humiliés d'une certaine note que l'on trouve à la 17ème page des lettres de la Montagne ? édition d’Amsterdam [23] Quant à moi, je regrette l'opinion que j'avais de lui; c'est tout ce que je me permettrai d'en dire.

Tous les témoignages que l'équité peut rendre aux vertus de J. J. Rousseau, lui sont désormais inutiles, Monsieur ; la providence l'a couvert d'une égide que les traits de la calomnie ne (148) pénètreront pas. Cependant, je n'en crois pas moins devoir publier ce que je sais de lui et ce que je pense de ses détracteurs : les raisons de cette opinion sont faciles à saisir.

 

J’ai l'honneur d'être, Monsieur,

 

Votre très humble et très obéissante servante, D.L.M.

                                                                               

Le 15 Mars 1779

 

P. S. Je vous rends mille grâces, Monsieur, d'avoir bien voulu me faire passer les remerciements de Madame Rousseau, assurément elle ne m'en devait point : aucun intérêt ne pouvait accroître celui que son respectable mari était digne d'inspirer. Je me croirais autorisée à la remercier, si sa lettre avait été assez détaillée, et avait paru assez tôt, pour rendre la mienne inutile. [24] Il ne fallait pour cela, qu'avoir plus de confiance en elle-même ; et moins en M. Pankouke, qui, à titre (149) de rédacteur du Mercure, me paraît en mériter peu de sa part. Au surplus, Monsieur, quelque prix que la veuve de l'illustre Rousseau puisse attacher au principe, et à l'effet, de ce que j'ai osé faire pour le venger, son étonnement surpasserait de beaucoup sa reconnaissance, si elle savait à qui elle vous a prié de l'exprimer.

 

 

 

 

 

 



LETTRE D'UNE ANONYME A UN ANONYME,

OU PROCÈS DE L'ESPRIT ET DU COEUR DE M. D’ALEMBERT.

AVEC LES PIECES JUSTIFICATIVES.

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Nous voici, Monsieur, au moment du triomphe des notes. Aujourd'hui, les auteurs négligent le corps de leurs écrits et rejettent dans les notes, ce qu'ils imaginent de plus saillant ; c'est là surtout qu'ils parlent de J. J. Rousseau (150) et, comme parler de lui, quand on est Encyclopédiste, Académicien [25] etc. etc. etc., c'est le diffamer, il ne sort plus d'ouvrages du redoutable atelier de ces Messieurs qui ne contiennent quelques notes consacrées à la diffamation de ce grand homme. MM. Diderot et Négeon étaient dignes de donner cet exemple ; M. d'Alembert s'est senti digne de le suivre. C'est ce qu'il a fait en nous donnant l'Eloge de milord Maréchal, dont la plus grande partie du public avait ignoré l'existence. Quand je dis en nous donnant, cela est rigoureusement vrai, Monsieur : vous en serez convaincu quand vous saurez de quelle manière cet Eloge m'est parvenu ; aussi bien est-elle trop plaisante pour que je ne vous la raconte pas. L'envie de le lire m'ayant été inspirée par quelqu'un qui voulait (151) savoir ce que j'en penserais, je priai une de mes amies de me le prêter, lui promettant de lui rendre aussitôt qu'elle l'exigerait. Oh ! pour cela, me répondit-elle, vous pouvez en disposer ; cet éloge ne se prête pas ; il se donne : la personne de qui je l'avais emprunté me l'a laissé ; je vous le laisse ; et je ne doute pas que vous n'en fassiez autant en faveur du premier curieux qui vous l'empruntera. Je ne sais où s'arrêtera cette originale circulation ; j'envoie la brochure circulante à cent lieues, où probablement elle n'aurait pas été sans moi ; mais je l'ai lue avant de lui laisser remplir sa vagabonde destinée. Oui, Monsieur, lue toute entière ; j'ai tenu bon contre l'ennui car j'avoue, à ma honte, qu'elle m'en a causé un mortel et, que sans l'empire que la curiosité a sur les femmes, je n'aurais pu le surmonter. Mais je voulais voir quel ton le tendre académicien donnerait à ses regrets, sur la mort d'un homme qui l'honorait de son amitié et qui lui avait envoyé des indulgences par douzaines. Quel bienfait ! Aussi je vous laisse à juger de sa reconnaissance car il faut bien se garder de le croire dans le cas des fripons (152) qui parlent de probité. Me rappelant qu'il avait fait confidence à toute l'Europe (c'était du moins son intention) de la larme qu'il avait versée sur le tombeau de Madame Geoffrin, je voulais encore voir combien il en verserait sur celui d'un ami tout autrement recommandable ; je me préparais à les calculer...... Je n'y en ai pas trouvé une seule et, dans le premier moment de ma surprise, je me suis écriée : ne pleure-t-on que les gens chez qui on dîne !

Il est bien singulier, Monsieur, que l'auteur de cet Eloge, en ayant déjà fait beaucoup d'autres, (qui, si je ne me trompe, n'entreront pas dans le sien), n'ait pas vu qu'il n'avait pas rempli son titre et que ce qu'il publiait méritait, tout au plus, celui de notice pour servir aux mémoires de la vie de milord Maréchal. Un biographe doit à la vérité rassembler tous les traits avantageux ou non qui peuvent compléter le portrait de l'homme qu'il veut peindre mais il me semble qu'un panégyriste ne doit exposer à nos regards que les traits propres à faire valoir l'homme qu'il veut nous faire admirer. M. d'Alembert ne pense vraisemblablement pas ainsi ; il raconte des minuties (153) qui ne tirent à aucune conséquence pour le caractère de milord Maréchal. Ce n'est pas tout, il dit des choses qui, sans sa réputation de philosophe exempt de toutes superstitions, feraient douter s'il a voulu faire l'éloge ou la critique de ce respectable vieillard. En voici une entre autres. Il prenait indifféremment ses domestiques dans toutes les nations catholiques ou hérétiques, chrétiens ou infidèles : il y eut même un temps où pas un de ceux qui le servaient n'était baptisé. De bonne foi, M. d'Alembert peut-il croire que cette indifférence absolue pour toutes les religions soit un grand mérite aux yeux de la majeure partie des hommes ? Ou n'a-t-il voulu acquérir à Milord que la vénération des prétendus esprits forts ? Et le vox populi, vox Dei, dont son héros fait une application si heureuse !...... Pour moi, Monsieur, je pense que cette circonstance était fort bonne à supprimer ; je pense encore que, si nos Français (que M. d'Alembert a l'air de croire tous à Paris) trouvent de l'affectation dans un choix, c'est surtout dans celui des propos qu'il cite : je pense encore que cet Eloge est si grêle, si décharné, si vide de choses, qu'il n'est (154) pas possible que l'auteur n'ait pas senti qu'il n'avait pas été assez avant dans la confiance de Milord, dont le véritable mérite était d'ailleurs de nature à lui échapper pour avoir autant de matériaux qu'en exige un Eloge public; et cela me conduit à penser encore, qu'il n'a célébré George Keith que pour avoir un prétexte d'insulter à la mémoire de Jean-Jacques Rousseau, qu'il n'eût osé attaquer en son propre nom car il n’y a qu'un désir immodéré de nuire qui ait pu l'emporter chez lui sur la crainte de compromettre ses talents.

Si je médis un peu de M. d'Alembert, Monsieur, ce n'est pas sans un regret tout aussi sincère que celui qu'il éprouve en calomniant Jean-Jacques : et j'ai pour vaincre ce douloureux sentiment des motifs bien plus pressants que le circonspect Machiavéliste. Je ne fais point l'Eloge de Jean-Jacques (nous en avons vingt-deux volumes et nous en attendons encore d'autres), c'est son apologie que j'entreprends : je ne puis donc le disculper qu'en inculpant son accusateur. Mais la gloire de Milord ne dépendant point de l'avilissement de son obligé, cet accusateur n'a pu se charger de ce rôle que (155) pour le plaisir qu’il y prenait. Aussi avec quel succès il le joue !

Une personne très estimable, nous dit le grand référendaire de la philosophie [26], que Milord honorait avec justice de son amitié et de sa confiance nous a écrit ces propres paroles. « Milord m'avait donné sa correspondance avec Rousseau en me recommandant de ne l'ouvrir qu'après sa mort... Je dois cette justice à sa mémoire que, malgré les justes sujets de plainte qu'il avait contre Rousseau, [27] jamais je ne lui ai entendu dire un mot qui fût à son désavantage ; il me montra seulement la dernière lettre qu'il en reçut, et me conta historiquement l'affaire de la pension. » Cette lettre (ajoute la même personne) était remplie d'injures... Rousseau, qui a demandé au roi d'Angleterre comme une faveur de vouloir (156) bien suspendre l'effet de sa bienveillance pour lui, jusqu'à ce qu'il eût éclairci ses soupçons sur le caractère de l'équivoque ami qui la lui avait procurée, aurait continué à jouir des bienfaits de milord Maréchal, dans un temps où il se serait cru en droit de lui écrire des injures !..... Rousseau, qui n'a jamais écrit d'injures à M. d'Alembert, en aurait écrit à milord Maréchal ! ..... Pour persuader d'aussi étranges choses, il faut les prouver; et comment les prouve-t-on ? Ce n'est pas en disant, une personne très estimable, etc. C'est en la nommant, afin que le public puisse juger si elle est très estimable, ce qu'il n'est ni autorisé, ni porté à croire sur la parole de M. d'Alembert. Et comment trouvez-vous, Monsieur, que Milord montre une lettre remplie d'injures qu'il a reçue de Jean-Jacques, à une personne très estimable en lui recommandant de n'ouvrir qu'après sa mort sa correspondance avec ce même Jean-Jacques !...... C'était donc pour lui Milord que l'ouverture de cette correspondance pouvait être dangereuse? [28] Car enfin, (157) qu'aurait-elle pu contenir de plus désavantageux au philosophe genevois, que la démonstration de son ingratitude ? Il y a, ce me semble, dans la précaution qu'on prête au bon Milord, moins de bonté que de prudence : et comment trouvez-vous encore l'agréable contraste que fait le legs de la montre, trop médiocre en lui-même pour être pris pour autre chose que pour une marque d'amitié, avec le dépôt de cette correspondance mise en réserve à dessein de déshonorer le légataire? [29]

J'aurais bien encore quelques observations à vous faire sur d'autres passages médiocrement honorables à la mémoire de Milord mais, retenue par sa qualité d'ami de Jean-Jacques, je ne veux pas indiquer ce que peut-être tout le monde n'a pas vu. On a si (158) superficiellement lu cet Eloge ! Voici pourtant ce que M. d'Alembert appelle un tribut (à la vérité bien doux) [30] qu'exige de lui l'amitié dont milord Maréchal l’honorait ! L'infortuné Milord ! Il faudrait le défendre contre celui qui s'est chargé de le louer.

Sûre de vous intéresser, en vous entretenant de votre ami, du mien, de celui de tous les cœurs droits et sensibles, j'espère que vous me pardonnerez de vous tant parler de son ennemi. Oui, Monsieur, je le répète, de son ennemi : tout modeste qu'est M. d'Alembert, je le défie de nier que ce superbe titre ne lui convienne. Dès le temps où on posa les fondements du fameux édifice de l'Encyclopédie, il disait à ses connaissances intimes en parlant de son vertueux coopérateur, je ne sais ce que m'a fait cet homme mais je ne le saurais souffrir ; il a une manière d'être qui m'est insupportable. Je le sais bien, moi, ce qu'il lui avait fait ; il lui avait fait ombrage ; il le lui faisait encore ; il s'annonçait de façon à le lui faire toujours. Mais n'osant avouer le principe de sa haine, il ne lui en assignait aucun : (159) car il n'y avait pas moyen de dire alors, comme à présent, il est triste qu'après tant de marques d'estime et d'intérêt données à M. Rousseau, le bienfaisant et paisible Milord, qui aurait pu s'attendre à l'amitié, n'ait pas même éprouvé la reconnaissance. Quelque envie qu'on ait de calomnier, encore faut-il être secondé par les circonstances.

Je sens, Monsieur, que l'aménité philosophique dont je viens de vous amuser ne peut que fortifier la répugnance que vous a inspirée pour son auteur la réponse sans réplique [31], qui termine l'Exposé succinct de la contestation qui s'est élevée entre M. Hume et M. Rousseau; et je gémis de ce mauvais effet. Au moins n'est-il pas produit par une imputation hasardée ; vous devez en être convaincu; il ne doit vous rester aucun doute sur la louable franchise qui règne dans l'aveu qu'a fait M. d'Alembert à ses familiers, de son aversion pour l'offusquant Genevois ; vous en avez trouvé plus d'une preuve dans le verbeux Eloge qui fait (160) le sujet de cette lettre très verbeuse aussi, et pour cause : ce serait bien se moquer qu'une femme babillât moins qu'un Académicien : il faut en tout observer les convenances. D'après cette règle, je vous dirai, et ce qu'il nous a déjà dit, et ce qu'il s'est bien gardé de nous dire. Vous lui avez donné peu d'attention, je le sais : cependant, comme il y a des choses qui nous frappent en dépit de notre volonté, vous aurez sûrement remarqué les jolies plaisanteries que contient la vingtième page. Que de sel, de finesse, de grâces et de légèreté !..... Le noble courroux qui a dicté l'épithète de coupable employée à la seconde ligne de la page cinquantième et l'édifiante générosité qui vient enchaîner ce courroux, ne vous auront sans doute pas échappé..... Ces deux endroits ne vous ont-ils pas rappelé les LVI et LXV fables du charmant La Fontaine ? Quant à moi, j'ai cru voir le secrétaire perpétuel de l’Académie Française donner la patte à M. Diderot et allonger un coup de pied à Jean-Jacques.

C'est grand dommage, Monsieur, que la vérité des faits soit incommensurable ! Sans cela l'exactitude des conteurs (161) géomètres nous consolerait de leur pesanteur. M. d'Alembert ne nous dirait pas, le philosophe Genevois lui écrivit un jour (à Milord) qu'il était content de son sort, mais qu'il gémissait sur les malheurs dont sa femme était menacée en cas qu'elle vînt à le perdre ; qu'il voudrait seulement lui procurer par son travail 6oo liv. de rente. Milord Maréchal se fit un plaisir de donner à cette lettre le sens que lui suggéraient l'élévation et la bonté de son âme; il assura au mari et à la femme la rente qui manquait à leur bonheur. Or il faut que vous sachiez, Monsieur, que ce fut dès 1765 que Milord constitua sur la tête de Jean-Jacques six cents livres de rente viagère, dont quatre seulement étaient réversibles à Melle Levasseur, qui en jouit à présent sous le titre de Mme Rousseau, qu'elle n'obtint qu'en 1769. Il est donc impossible que ce bienfait ait été provoqué par les gémissements de Jean-Jacques sur le sort à venir de sa femme, puisqu'il n'en avait point encore lorsqu’il accepta ce bienfait ; il n’est donc pas vrai que Jean-Jacques ait mendié ce bienfait, comme (162) M. d'Alembert l'insinue : il est donc faux que Milord ait assuré au mari et à la femme la rente qui manquait à leur bonheur puisque, selon M. D’Alembert, cette rente était de 6oo liv. et que Melle Levasseur, alors gouvernante de M. Rousseau, depuis sa femme et aujourd'hui sa veuve, ne tient que 400 liv. de rente viagère de la générosité de milord Maréchal. Mais ce qui est incontestable, c'est que M. d'Alembert invente à ravir ; et qu'on ne peut trop regretter qu'avec une imagination si féconde, si riche, si brillante, il ne se donne pas pour un faiseur de contes.

Réellement, Monsieur, cet homme surprenant étend presque jusqu'à l'infini le cercle de nos idées..... Nous n'avions jamais cru que la vérité obligeât à mentir..... Eh bien ! Il nous l'apprend en ces termes.

La vérité nous oblige de dire (et ce n'est pas sans un regret bien sincère) [32] que le bienfaiteur eut depuis fort à se plaindre de celui qu'il avait si (163) noblement et si promptement obligé. Mais la mort du coupable, ( la caressante, la charitable et surtout la juste épithète) et les justes raisons que nous avons eues de nous en plaindre nous-mêmes, nous obligent de tirer le rideau sur ce détail affligeant dont les preuves sont malheureusement consignées dans des lettres authentiques.

Les preuves d'un détail !...... Je n'entends pas ce français-là. Mais il faut en passer bien d'autres à l'Académicien : poursuivons. Ces preuves n'ont été connues que depuis la mort de milord Maréchal. Oh ! pour cela, je le crois bien...... Que veut dire M. d'Alembert, avec ses lettres authentiques? Quelle est la forme qui les rend telles ? Sont-elles signées par des notaires, légalisées par des magistrats, vérifiées par des experts ?..... Point du tout. Un particulier a des lettres d'un autre ; M. d'Alembert nous l'assure ; et les voilà revêtues de tous les caractères de l'authenticité. Gardez-vous d'en douter, Monsieur : le chef des philosophes encyclopédistes doit être réputé aussi (164) infaillible en-deçà des monts que le chef des catholiques l'est au-delà. A la vérité, je connais des incrédules qu'on ne soumet pas à si peu de frais : voici comment ils raisonnent. Quand on veut attribuer à un auteur dont les ouvrages, les malheurs et la conduite ont fait le plus grand éclat, un écrit qui déroge à l'idée qu'on a généralement prise de ses talents et de son caractère, il faut déposer cet écrit en original entre les mains d'un homme public, chez qui tout le monde ait le droit et la facilité de s'assurer qu'il est bien réellement autographe. Car enfin, quand on ne reconnaît pas dans un écrit quelconque, la manière d'un écrivain, pour être fondé à croire qu'il est de lui, il faut au moins y reconnaître son écriture. Par exemple, s'il paraissait sous le nom de M. d'Alembert, (quoique bien moins célèbre que Jean-Jacques) un ouvrage d'un style serré, nerveux, rapide, dégagé d'inutilités ; où la religion ne fût pas confondue avec ses abus ; où Voltaire et Rousseau fussent appréciés à leur juste valeur ; enfin un ouvrage qui portât l'empreinte du génie; personne ne voudrait croire qu'il fût de M. d'Alembert ; à moins (165) qu'il ne soumît son manuscrit à l'examen de quiconque daignerait chercher à se convaincre. Encore craindrais-je qu'il n'y eût des gens assez obstinés pour soutenir que ce manuscrit ne serait lui-même qu'une copie.

Ce sujet m'amène tout naturellement, Monsieur, à mettre sous vos yeux une lettre de J. J. Rousseau à M. Guy son libraire, [33] datée de Vootton du 7 février 1767. Il est bon que vous la connaissiez : elle donnera de nouvelles forces à votre opinion sur le compte de M. Hume. Je vous garantis la fidélité de cette copie, je l'ai faite sur l'original, sans ajouter, retrancher, ni changer un seul mot.

« J'ai lu, Monsieur, avec attendrissement, l'ouvrage de mes défenseurs, dont vous ne m'aviez point parlé. Il me semble que ce n'était pas pour moi que leurs honorables noms devaient être un secret, comme si l'on voulait les dérober à ma reconnaissance. Je (166) ne vous pardonnerais jamais surtout de m'avoir tu celui de la Dame si je ne l'eusse à l'instant deviné. C'est de ma part un bien petit mérite: je n'ai pas assez d'amis capables de ce zèle et de ce talent, pour avoir pu m'y tromper. Voici une lettre pour elle, à laquelle je n'ose mettre son nom, à cause des risques que peuvent courir mes lettres, mais où elle verra que je la reconnais bien. Je me flatte que j'aurais reconnu de même son digne collègue, si nous nous étions connus auparavant : mais je n'ai pas eu ce bonheur; et je ne sais si je dois m'en féliciter ou m'en plaindre, tant je trouve noble et beau que la voix de l'équité s'élève en ma faveur du sein même des inconnus. Les éditeurs du factum de M. Hume disent qu'il abandonne sa cause au jugement des esprits droits et des cœurs honnêtes ; c'est là ce qu'eux et lui se garderont bien de faire ; mais ce que je fais, moi, avec confiance; et qu'avec de pareils défenseurs, j'aurai fait avec succès. Cependant on a omis dans ces deux pièces [34] des choses très essentielles, (167) et on y a fait des méprises qu'on eût évitées si, m'avertissant à temps de ce qu'on voulait faire, on m'eut demandé des éclaircissements. Il est étonnant que personne n'ait encore mis la question sous son vrai point de vue ; il ne fallait que cela seul, et tout était dit. 

Voici un fait assez bizarre qu'il est fâcheux que mes dignes défenseurs n'aient pas su. Croiriez-vous que les deux feuilles que j'ai citées du St. James Chronicle ont disparu en Angleterre ? M. Davenport les a fait chercher inutilement chez l'imprimeur et dans les cafés de Londres, sur une indication suffisante, par son libraire, qu'il m'assure être un honnête homme ; et il n'a rien trouvé ; les feuilles sont éclipsées. Je ne fais point de commentaire sur ce fait; mais convenez qu'il donne à penser. O mon cher M. Guy, faut-il donc mourir dans ces contrées éloignées, sans revoir jamais la face d'un ami sûr, dans le sein duquel je puisse épancher mon cœur ? »

(168) Croyez-vous, Monsieur, que l'héroïque modération qui caractérise cette lettre, adressée à un tiers, désintéressé dans l'affaire dont elle traite, et cela dans le moment où l'auteur devait être le plus violemment affecté, permette de penser un instant qu'il eût été capable d'écrire des injures à Milord Maréchal, même en supposant que celui-ci l'eût mérité ? Voilà pourtant de quoi le véridique d'Alembert l'accuse hautement.... Voilà pourtant d'où de fort honnêtes gens, qui trouvent plus commode de s'en rapporter que de s'instruire, partent pour dire : Fi donc ! Cela est infâme ! Oh! puisque Jean-Jacques a fait cette bassesse, il peut bien avoir fait aussi toutes les horreurs qu'on lui impute. Et voilà ce qu'on gagne à suivre cette maxime, calomnions toujours, il en restera quelque chose. C'est là la maxime favorite du débonnaire d'Alembert, Monsieur : voici la mienne. On n'est pas assez bon pour les bons, quand on est trop bon pour les méchants. Aussi ne leur ferais-je point de quartier, si j'étais constituée leur juge. J'avoue cependant que je me sens de l'indulgence pour celui dont il s'agit ; sa gaucherie m'intéresse ; (169) car malgré la sévérité de mes principes, j'ai l’âme tout à fait accessible à la pitié. Voyez donc, Monsieur, combien l'animosité le fourvoie ! il nous dit :

Milord Maréchal avait pris beaucoup de part à la querelle trop affligeante, et trop CONNUE [35] faite à M. Hume par M Rousseau, à qui l'équitable Milord donnait le tort qu'il avait si évidemment et aux yeux même de ses partisans les plus zélés.

Il nous dit encore ; il fallut enfin après la retraite de Milord Maréchal, que ce malheureux et célèbre écrivain, déjà proscrit en France et dans sa Patrie, [36] échappât aussi par la suite à ses nouveaux oppresseurs. Le Roi de Prusse D'AILLEURS PEU ENTHOUSIASTE DE ROUSSEAU, mais indigné de la rage théologique de ses fougueux adversaires leur écrivit ce peu de mots. « Vous ne méritez pas qu'on vous protège, (170) à moins que vous ne mettiez autant de douceur évangélique dans votre conduite, qu'il y règne jusqu'à présent d'esprit de vertige, d'inquiétude et de sédition. » C'était aux sollicitations de milord Maréchal auprès du Roi de Prusse que le philosophe de Genève était redevable de cette réponse du Monarque à ses absurdes persécuteurs. [37]

Depuis que M. d'Alembert s'efforce de faire des vers, il se familiarise avec les chevilles : assurément ce d'ailleurs peu enthousiaste de Rousseau, en est bien une. Frédéric conquérant ne peut s'enthousiasmer que pour des héros : mais Frédéric philosophe ne peut accorder sa protection, aux sollicitations de qui que ce soit, qu'à un homme qu'il honore de son estime; et cette estime, fût-elle aussi froide que l'amitié de M. d'Alembert, prouve plus en faveur de Rousseau, que l'enthousiasme de toute l'Académie française ne prouve en faveur de Voltaire. Au reste, Monsieur, tout autre que M. d'Alembert, ne serait jamais parvenu à me persuader qu'il eût fallu solliciter un (171) Prince aussi éclairé que le Roi de Prusse, pour qu'il s'indignât de ce qui devait exciter l'indignation de l'homme le plus ordinaire. Mais l'oracle ayant prononcé, le doute serait un crime. Pour vous préserver de le commettre, Monsieur, pour vous convaincre du degré de certitude que l’autorité de M. d’Alembert donne aux choses les plus incroyables, comparez, je vous prie, l’idée de ce qu’il vient de dire tend à faire prendre de la façon de penser du roi de Prusse sur le compte de J.J. Rousseau, avec la pièce suivante.

 

Lettre de milord Maréchal à J.J. Rousseau du 29 octobre 1762.

            « Je vous envoie, Monsieur, une lettre dont j’attends une réponse, et je me flatte qu’elle sera favorable aux désirs du roi et de votre serviteur.

            Le roi m’écrit, votre lettre, mon cher milord, au sujet de Rousseau, m’a fait beaucoup de plaisir, je vois que nous pensons de même.

            Puis il m’ordonne de vous envoyer de sa part du blé, du vin et du bois. (172) en ajoutant, je crois qu’en lui donnant les choses en nature, il les acceptera plutôt qu’en argent [38], je laisse à vous à décider si cette façon d’agir à votre égard, me mérite pas quelque complaisance de votre part, et si en conscience vous pouvez refuser à un homme qui serait très aisé, si les affaires le permettaient, de faire le quatrième avec David, Jean-Jacques et votre serviteur. »

            D’après cette lettre, Monsieur, il faut croire que milord Maréchal abusait de la faveur du roi, pour le compromettre ; et de la crédulité de Rousseau, pour le tromper. Il faudrait croire bien pire encore, plutôt que d’opposer la moindre résistance à une opinion que M. d’Alembert veut accréditer. Cette soumission est bien due à sa précieuse candeur ; à la violence qu’il se fait pour déchirer la mémoire (173) d’un homme qu’il abhorrait ; au regret bien sincère qu’il ressent d’être dans cette cruelle nécessité, regret qu’il ne vaincrait jamais si la vérité ne l’y obligeait, et que la manière douceureuse dont il s’exprime manifeste si bien ; enfin aux délicates précautions qu’il a prises, pour constater les faits déshonorants, que par attachement pour milord Maréchal, et par amour pour la vérité. Toutes choses qui, vous en conviendrez, proposent M. d’Alembert à notre vénération, comme un homme irréprochable.

Je pourrais en parlant de lui, Monsieur, employer jusqu'à mon dernier jour, le ton que j'ai pris dans cette lettre ; et dire comme Fontenelle : je mourrai avec la consolation de n'avoir jamais donné le moindre ridicule à la plus petite vertu. Toutefois, il est temps de le quitter, ce ton ; il ne conviendrait pas à la dignité des fonctions auxquelles la plus respectable amitié m'appelle. Il faut déchirer le voile que l'envie et l'imposture suspendent entre le public et la vérité ; il faut écraser M. d'Alembert sous le poids des (174) preuves de sa mauvaise foi ; il faut montrer son caractère dans toute sa difformité ; il faut effrayer les calomniateurs, que l'impunité que lui assurerait mon silence enhardirait à marcher sur ses traces; il faut apprendre aux méchants que leur triomphe, toujours trop long, n'est pourtant jamais durable, et qu'il vient un moment où le redoutable aspect de la vérité les replonge dans le néant; enfin, il faut produire au grand jour le témoignage le plus honorable, le plus sincère, le plus imposant, le plus irréfragable que des hommes vertueux aient jamais rendu à la vertu. Je suis sure de les bien remplir, ces sublimes fonctions : ce n'est pas à mon éloquence qu'elles sont confiées, c'est à ma droiture.

Révoltée de toutes les faussetés que M. d'Alembert accumule dans son Éloge du Maréchal d'Ecosse, pressée par le besoin de les détruire, j'ai écrit au plus digne ami du Maréchal et de J. J. Rousseau, pour lui demander des lumières que ma position ne m'avait pas permis d'acquérir par moi-même. Non que j'aie eu le malheur de balancer un instant entre Jean-Jacques et son détracteur ; (175) mais parce que l'ardeur de servir, toujours subordonnée à l'amour de la justice, bien différente enfin de l'ardeur de nuire, n'avance rien dont elle ne veuille administrer la preuve. Cet ami, d'une espèce trop rare pour le bonheur de la société, est Monsieur du Peyrou, dont le nom seul fait pâlir les fauteurs de la calomnie, tant il annonce de candeur et de probité. Il a daigné favoriser mon projet ; il m'a fait une réponse où la justesse de son esprit, la pureté de ses intentions, la beauté de son âme, se développent avec un égal avantage ; il a bien voulu m'envoyer des extraits de lettres, tant du Lord Keith, que de Jean-Jacques, qui donnent le démenti le plus formel aux scandaleuses assertions de M. d'Alembert, et rectifient les idées que fait naître celle qui est la moins téméraire. A l'abri de la réputation de M. du Peyrou, Monsieur, la fidélité de ces extraits est inattaquable ; aucun de ceux qui le connaissent n'osera les suspecter. Je vais vous transcrire ces pièces intéressantes ; observez-en s’il vous plaît , les dates.



(176) RÉPONSE du M. du Peyrou.

Neufchâtel 9 Mai 1779.

 

« Depuis vendredi matin, moment de la réception de votre lettre du 3 de ce mois, je n'ai cessé, Madame, de m'occuper des éclaircissements que vous désirez de moi. Mon état de faiblesse, qui ne me permet pas encore de quitter le lit, n'a pu ralentir mon zèle. La nature des questions que vous m'adressez intéresse mon cœur autant que le vôtre. Je vois que vous êtes indignée comme moi, de l'imputation calomnieuse contre J. J. Rousseau dont M. d'Alembert a osé profaner l'Eloge prétendu, d'un homme digne en effet de tous les éloges, mais au-dessus de ceux que M. d'Alembert peut lui donner. J'ignore si M. d'Alembert a dans son Eloge étayé son accusation contre Jean-Jacques de quelques témoignages plus probants que le sien, ou s'il s'est flatté que sa simple assertion aurait en Europe le même poids qu'elle peut avoir dans quelques cercles de Paris. Je sais seulement que M. d'Alembert, avant de publier son Eloge, avait dans des conversations de (177) société, cherché à accréditer son accusation contre Rousseau en s'étayant d'un secrétaire de Lord Maréchal. Or ce secrétaire ne peut être que le sieur Junod, mort depuis quelques années. Sans doute que M. d'Alembert ne cite le témoignage d'un mort, contre un mort, qu'appuyé de preuves par écrit, ou incontestables. En attendant qu'il les produise, comme il y est appelé par l'honneur, s'il en a encore un germe, je vais, Madame, mettre sous vos yeux les éclaircissements que vous me demandez : ceux du moins que je me suis mis en état de vous fournir aujourd'hui. J'ai compulsé une centaine de lettres toutes originales, écrites de la main du milord Maréchal, dont les deux tiers adressées à Jean-Jacques, depuis juillet 1762 à octobre 1765, époque du départ de celui-ci pour passer en Angleterre. Les autres me sont adressées depuis juin 1765 à juin 1767. Vous ne recevrez cet ordinaire que les extraits de quelques-unes des premières qui vous apprendront en quel temps et à quelle occasion la rente viagère de 6oo liv. fut constituée entre mes mains. Au lieu de 50 livres sterling que Lord Maréchal avait destinées (178) à son fils chéri, celui-ci le supplia de borner ce bienfait à la somme ci-dessus de 6oo liv. Les extraits de quelques-unes de ces lettres vous feront sûrement regretter comme à moi, que des considérations d'honnêteté ou de convenance, ne permettent pas la publication entière d'une collection si précieuse, si honorable à deux cœurs vertueux et sensibles, tels que ceux de Lord Maréchal et de Jean-Jacques. Il n'y a pas une de ces lettres qui n'offre des traits intéressants de générosité, de délicatesse, de sensibilité, de bonté, de raison et de vertu ; pas une qui ne caractérise par les expressions, et par les choses, cette tendre et paternelle affection de Lord Maréchal pour son fils chéri. Plusieurs contiennent des anecdotes historiques qui, la plupart, prouvent combien étaient vifs et fondés l'attachement, le respect, l'admiration de Lord Maréchal pour le Souverain qui l'honorait de sa bienveillance et de son amitié. Je ne puis me refuser la satisfaction de vous transcrire ici le morceau suivant extrait d'une lettre de Jean-Jacques, écrite au noble Lord le 21 Août 1764; vous jugerez du reste par ce léger échantillon. (179) « Ce que vous m'apprenez de l'affranchissement des Paysans de Poméranie, joint à tous les autres traits pareils que vous m'avez ci-devant rapportés, me montre partout deux choses également belles ; savoir dans l'objet, le génie de FRÉDERIC, et dans le choix, le cœur de GEORGE.  On ferait une histoire digne d'immortaliser le Roi, sans autres mémoires que vos lettres. »

Parmi ces anecdotes historiques, M. d'Alembert ne se doute pas peut-être, qu'il est quelquefois question de lui; et qu'avec une façon de penser aussi aisée que la sienne, on pourrait le chagriner un peu, en rendant le public confident de quelques discours échappés à la liberté philosophique dont il jouissait à Potsdam. Mais l'impunité du méchant n'a qu'un temps, et l'exacte probité est compagne de la justice. Tant que les détracteurs de Jean-Jacques ne s'affichent que comme de vils calomniateurs auprès des gens sensés, on ne leur doit que le mépris. Qu'ils produisent les preuves de leurs odieuses imputations, on leur en promet d'avance une réfutation (180) victorieuse d'un côté, flétrissante de l'autre .................... ............ .................... ............................ ..................... ...................... ..............  

Non, Madame, Jean-Jacques n'a pu donner d'autres chagrins à Lord Maréchal, que sa querelle avec M. Hume ; et si à cette époque la correspondance du Lord s'est ralentie, elle n'a jamais cessé totalement. Je sais de Jean-Jacques lui-même qu'il recevait quelquefois des nouvelles de ce respectable ami ; je sais de Lord Maréchal qu'en ralentissant sa correspondance, par des raisons pleines de sagesse, et fondées sur son âge, il désirait et demandait des nouvelles de son Jean-Jacques. J'ai vu celui-ci à mon passage à Paris en mai 1775, m'exprimer avec plénitude de cœur ses sentiments de tendresse et de vénération pour l'homme qu'il aimait et respectait au-dessus de tous les hommes. Je l'ai vu s'attendrir au récit que je lui faisais des preuves multipliées que j'avais eues à Valence en Espagne, du souvenir plein de tendresse et de respect que l'on y conservait pour la personne et les vertus (181) de cet homme vraiment fait pour inspirer ces sentiments.

Malheureusement, notre ami, avant sa retraite à Ermenonville, a brûlé la majeure partie des papiers qui lui restaient: il n'a pas dépendu de lui que ce qui était entre mes mains n'ait subi le même sort, tant il attachait peu d'importance aux titres les plus précieux qu'il eut à opposer à la rage de ses calomniateurs. Ses écrits subsisteront : c'est son cœur qui les a dictés: la postérité le jugera d'après ces écrits; et ses lâches ennemis qui assouvissent sur un cadavre une fureur trop longtemps contrainte, seront trop heureux d’échapper par l'oubli à l'exécration qui les attend.

Je me suis peut-être trop abandonné aux mouvements de mon cœur. Je n'en désavoue pourtant aucun ; et vous pouvez, Madame, faire de cette lettre, et des morceaux qui l'accompagnent, et la suivront, l'usage que vous jugerez à propos d'en faire. Vous pouvez me nommer sans scrupule; vous pouvez même assurer que je suis prêt à communiquer à qui le voudra les pièces originales ou leurs copies authentiques; et défier les accusateurs (182) de Jean-Jacques d’en produire d’équivalentes. [39] »

 

Extrait d'une Lettre de Lord Maréchal d'Ecosse à M. J. J. Rousseau.

Edimbourg 6 Mars 1764.

 

« J'ai acheté pour la somme de trente mille guinées une de mes terres. J'ai eu le plaisir de voir le bon cœur de mes compatriotes; personne ne s'est présenté à l'encan pour acheter ; et la salle, et la rue retentissaient de battements de mains quand la terre me fut adjugée. Ceci cependant me jette dans des affaires que je n'entends pas et que je déteste. L'unique profit qui me revient est de pouvoir, par le profit que je pourrais retirer de mon achat, faire quelque bien à des gens que j'estime et que j'aime. Mon bon et respectable ami, vous pourriez me faire un grand plaisir en me permettant de donner, soit à présent, ou par testament, cent (183) louis à Mademoiselle le Vasseur,  cela lui ferait une petite rente viagère pour l'aider à vivre. Je n'ai pas de parents proches ; personne plus de ma famille ; je ne puis emporter dans l'autre monde mon argent ; mes enfants Emetulla, Ibrahim, Stepan, Motcho, sont déjà pourvus suffisamment. J'ai encore un fils chéri, c'est mon bon sauvage ; s'il était un peu traitable, il rendrait un grand service à son ami et serviteur. »

 

Réponse de J. J. Rousseau du 31 Mars 1764.

 

« Sur l'acquisition, Milord, que vous avez faite, et sur l'avis que vous m'en avez donné, la meilleure réponse que j'aie à vous faire est de vous transcrire ici ce que j'écris sur ce sujet, à la personne que je prie de donner cours à cette lettre, en lui parlant des acclamations de vos compatriotes.

Tous les plaisirs ont beau être pour les méchants; en voilà pourtant un que je leur défie de goûter. Milord n'a rien de plus pressé que de me donner avis du changement de sa fortune ; vous devinez aisément pourquoi. Félicitez-moi (184) de tous mes malheurs, Madame, ils m'ont donné pour ami milord Maréchal.

Sur vos offres qui regardent Mlle le Vasseur, et moi, je commencerai, Milord, par vous dire que, loin de mettre de l'amour-propre à me refuser à vos dons, j'en mettrais un très noble à les recevoir. Ainsi là-dessus point de disputes ; les preuves que vous vous intéressez à moi, de quelque nature qu'elles puissent être, sont plus propres à m'enorgueillir qu'à m'humilier ; et je ne m'y refuserai jamais, soit dit une fois pour toutes.

Mais j'ai du pain quant à présent, et au moyen des arrangements que je médite, j'en aurai pour le reste de mes jours; que me servirait le surplus ? Rien ne me manque de ce que je désire, et qu'on peut avoir avec de l'argent. Milord, il faut préférer ceux qui ont besoin à ceux qui n'ont pas besoin ; et je suis dans ce dernier cas. D'ailleurs je n'aime point qu'on me parle de testament. Je ne voudrais pas être, moi le sachant, dans celui d'un indifférent; jugez si je voudrais me savoir dans le vôtre ?

Vous savez, Milord, que Mlle le (185) Vasseur a une petite pension de mon libraire, avec laquelle elle peut vivre quand elle ne m'aura plus. Cependant, j'avoue que le bien que vous voulez lui faire m'est plus précieux que s'il me regardait directement ; et je suis extrêmement touché de ce moyen trouvé par votre cœur de contenter la bienveillance dont vous m'honorez. Mais s'il se pouvait que vous lui appliquassiez plutôt la rente de la somme, que la somme même, cela m'éviterait l'embarras de la placer, sorte d'affaire où je n'entends rien. »

Dans une lettre adressé à M. Rousseau, datée de Keith hall le 13 avril 1764, Milord, après avoir rendu compte de son plan de vie et d'arrangements lorsqu'il sera de retour à Berlin, ajoute :

« je n'aurai que deux choses à regretter, le soleil de la Bendita Valencia, et mon fils le sauvage : dans ma dernière, je lui fais une proposition très raisonnable, je ne sais ce qu'il me répondra, rien qui vaille, j'ai peur. Bonjour, je vous embrasse de la plus tendre amitié. »

 

(186) Lord Maréchal en réponse à la lettre de M. Rousseau du 31 Mars.

Londres 6 Juin 1764.

 

« Je ne puis vous exprimer le plaisir que votre indulgence en ma faveur m'a donné, j'en sens vivement la valeur. Je n'ai que le temps de vous assurer combien je suis votre serviteur et fidèle ami. Je suis comme dans une tempête sur mer, les cours à faire, les visites, les dîners, etc. Je me sauve, on fait mon coffre, je pars demain pour Branswich, et puis pour Berlin, d'où je vous écrirai avec plus de loisir ; en attendant je vous embrasse de tout mon cœur. »

 

Extraits de Lettres de Lord Maréchal à M. J.J. Rousseau.

Potsdam le 8 Février 1765.

 

Après avoir discuté sur la cherté des vivres en Angleterre où il était déjà question pour Rousseau de se retirer, Milord ajoute. « Mon bon ami, si vous n'étiez plus sauvage que les sauvages (187) du Canada il y aurait remède. Parmi eux, si j'avais tué plus de gibier que je ne pourrais en manger, ni emporter, je dirais au premier passant, tiens voilà du gibier ; il l'emporterait ; mais Jean-Jacques le laisserait : ainsi j'ai raison de dire qu'il est trop sauvage, etc. »

 

Potsdam le 22 mai 1765.

 

« Ce qui me fâche est la crainte que l'impression de vos ouvrages à Neufchâtel ne se faisant pas, il ne vous manque un secours nécessaire : car item il faut manger, et on ne vit plus de gland dans notre siècle de fer. Vous pourriez me rendre bien plus à l'aise que je ne le suis, et il me semble que vous le devriez. Vous m'appelez votre père, vous êtes homme vrai ; ne puis-je exiger par l'autorité que ce titre me donne, que vous permettiez que je donne à mon fils cinquante livres sterling de rente viagère ? Emetulla est riche, Ibrahim a une rente assurée, Stepan de même, Motcho aussi. Si mon fils chéri avait quelque chose assurée pour la vie, je n'aurais plus rien à désirer dans ce monde, ni aucune inquiétude à le quitter ; il ne tient (188) qu'à vous d'ajouter infiniment à mon bonheur. Seriez-vous à l'aise si vous étiez en doute que j'eusse du pain dans mes vieux jours? Mettez-vous à ma place ; faites aux autres comme vous voudriez qu'on vous fît. Ne croyez-vous pas que la liaison d'amitié est plus forte que celle d'une parenté éloignée, et souvent chimérique? moi je le sens bien.

Je n'ai plus personne de ma famille, une terre que j'ai de près de 30000 liv. de rente, avec une bonne maison toute meublée, va à un parent fort éloigné qui a déjà à lui une terre de près de 40000 liv. de rente. J'ai encore une petite terre à moi, et de l'argent comptant considérablement. Je voudrais sur ma terre vous assurer 50 liv. sterling, rien n'est sûr que sur les terres. Soyez bon, indulgent, généreux, rendez votre ami heureux. Adieu. »

Je croirais, Monsieur, faire injure à votre intelligence si j'entreprenais le rapprochement de ces extraits, et des passages de l'Eloge qu'ils démentent. Il suffit de vous mettre à portée de juger par vous-même quel est le degré de confiance qui est dû à M. d'Alembert sur l'article de la rente. En mérite-t-il (189) davantage sur celui des injures ? C'est sur quoi les extraits suivants vont vous décider.

 

Extraits de Lettres adressées à M. du Peyrou par Milord Maréchal .

Potsdam fin de juillet 1766.

 

« Notre ami Jean-Jacques est résolu de se retirer encore plus du commerce des hommes ; il se plaint de David Hume, et David de lui. J'ai peur que l'un ou l'autre n'ait quelque tort ; David d'avoir écouté avec trop de complaisance les ennemis de notre ami ; et lui peut-être a pris cette indolence de David à ne pas prendre assez vivement son parti, comme une association contre lui avec ses ennemis. J'en suis affligé, car David est si bon homme, et notre ami a tant d'ennemis déjà, que bien des gens seront portés à lui donner tort. Mais comme il est dans la plus grande retraite, et qu'il se borne à une correspondance de deux ou trois personnes, le mieux est de ne plus parler de cette nouvelle tracasserie, etc. »


(190)

Du 9 septembre 1766.

 

« La malheureuse querelle de notre ami contre M. Hume me donne tous les jours plus de peine ; tout le monde en parle :  je ne puis justifier son procédé ; tout ce que je puis faire est de justifier son cœur, et de le séparer d'une erreur de son jugement, qui a mal interprété les intentions de David. J'ai vu une lettre de d'Alembert là-dessus, qui se plaint aussi ; il dit qu'il avait parlé très favorablement de M. Rousseau, ici à la table du Roi, ce qui est vrai ; mais je n'assurerais pas qu'il n'avait pas changé d'avis, même avant cette dernière affaire, etc. »

 

Du 28 novembre 1766.

 

« J'ai une lettre de M. Rousseau, des plaintes contre moi, avec bien de la douceur, d'avoir mal interprété son refus de la pension. L'autre, est sur ce que je vous ai écrit : comme j'écris de mémoire, et que la mienne me manque beaucoup, je ne sais pas du tout ce que je vous ait dit, dans cette lettre dont il est question ; bien fais-je que je ne vous ai écrit que dans l'intention et dans l'espérance que vous pourriez (191) lui ôter ses soupçons contre M. Hume qui, je voyais, seraient trouvés injustes de tout le monde ; j'avais tâché de les lui ôter longtemps avant que la querelle n'éclatât ; et vous pouvez vous-même juger si ce que je disais était d'un ami ou ennemi. Je le regarde toujours comme un homme vertueux, mais aigri par ses malheurs, emporté par sa passion, et qui n'écoute pas assez ses amis. Je ne puis lui donner raison, jusqu'à ce qu'il me paraisse l'avoir. Si, dans la suite, il fait voir des preuves que M. Hume est un noir scélérat, certainement je ne lui donnerai pas raison, mais jusqu'à cette heure je ne vois pas apparence de preuves solides.

Il est bien affligeant pour moi surtout, qui aime la tranquillité et point les tracasseries, d'être forcé d'entrer dans une querelle entre deux amis que j'estime. Je crois que je prendrai le parti nécessaire à mon repos, de ne plus parler, ni écouter rien sur cette malheureuse affaire. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. 

Comme je ne me souviens pas de ce que je vous ai écrit, que je n'ai pas copie de mes lettres, examinez-les ; M. Rousseau ne me dit ni vos paroles ni (192) celles de ma lettre à vous, que pour bien juger je devais savoir. Voici comme il finit : Mais si je n'ai pas eu le tort que vous m'imputez, souvenez-vous de grâce, que le seul ami sur lequel je compte après vous, me regarde sur la foi de votre lettre, comme un extravagant au moins.

Je vous envoie copie de ce que je lui écris par ce courrier. Bonsoir. »



Lord Maréchal à M. Rousseau.

 

Après avoir discuté quelques articles relatifs à des écrits précédents, le Lord ajoute:

« Je suis vieux, infirme, trop peu de mémoire, je ne sais plus ce que j'ai écrit à M. du Peyrou, mais je sais très positivement que je désirais vous servir en assoupissant une querelle sur des soupçons qui me paraissaient mal fondés, et non pas vous ôter un ami. Peut-être ai-je fait quelques sottises; pour les éviter à l'avenir, ne trouvez pas mauvais que j'abrège la correspondance, comme j'ai déjà fait avec tout le monde, même avec mes plus proches parents et amis, pour finir mes jours dans la tranquillité. Bonsoir.

(193) Je dis abréger, car je désirerai toujours savoir de temps en temps des nouvelles de votre santé et qu'elle soit bonne.”

Eh bien ! Monsieur, le ton de Milord en parlant de Jean-Jacques et à Jean-Jacques, est-il celui que prend un bienfaiteur vis-à-vis d'un ingrat à qui il a des injures à pardonner? Estime-t-on un ingrat? Le regarde-t-on comme un homme vertueux? S'y intéresse-t-on assez pour désirer toujours de savoir de temps en temps de ses nouvelles ? Ou plutôt n'y a-t-il pas une noirceur abominable dans les louanges que M d'Alembert donne au libéral écossais, quand il s'agit du désintéressé Genevois, sur l'indulgence qui ne lui permit jamais la médisance, ni même la plainte? Hélas ! ce fut le protecteur qui en eut besoin d'indulgence ; et le protégé s'acquitta envers lui, en lui pardonnant, en faveur de la justice qu'il n'avait cessé de rendre à son cœur, l'injustice qu'il lui faisait, en accusant son jugement d'erreur et son esprit de prévention. Oui Monsieur, je l'avouerai sans détour [40] ( les amis de Jean-Jacques (194) ne combattront jamais une vérité, quelque affligeante qu'elle puisse être), la gravité des torts de M. Hume lui en sauva la punition ; le digne Lord le crut innocent : aveuglé par la longue habitude de l'estimer, il ne s'aperçut point que les circonstances ne permettaient pas que les torts fussent du côté de Jean-Jacques. [41] Si George (195) Keith avait eu autant de sagacité, que de bonté et de franchise, la seule publication de l'Exposé succinct lui aurait dessillé les yeux..... Mais on doit l'excuser sur la faiblesse attachée à son grand âge ; sur l'intérêt personnel qui le portait à éloigner la cruelle idée d'avoir consommé le malheur de son fils chéri, en le liant avec son compatriote ; enfin, sur ce qu'il en devait moins coûter à son cœur, de plaindre l'erreur du sensible Rousseau que de détester la perfidie de l'adroit Hume. D'ailleurs, si Milord n'a pas eu assez de lumières et d'énergie pour sacrifier David à Jean-Jacques, il n'a pas eu non plus assez d'aveuglement et de mollesse pour sacrifier Jean-Jacques à David ; comme on pourrait le croire d'après les insidieuses assertions de (196) M. d'Alembert : c'est ce dont les extraits rapportés n'ont pu manquer, Monsieur, de vous convaincre. Ils constatent tous ce que j'avais le plus à cœur d'établir, c'est-à-dire que Jean-Jacques n'a jamais mérité de reproches de la part de Milord : et que Milord, en ne lui en adressant point, en ne se plaignant point de lui, n'a jamais cru lui faire grâce. Mais, s'il vous fallait une preuve de plus, des tendres égards, de l'estime respectueuse, de l'affectueuse reconnaissance que Jean-Jacques a toujours conservés pour l'homme vertueux qu'il appelait son père, j'oserai le dire, Monsieur, vous la trouveriez dans la vénération dont nous sommes pénétrés, M. du Peyrou et moi, pour la mémoire de George Keith ; nous qui avons nourri pour Jean-Jacques un attachement unique, comme son objet ; un attachement que sa mort n'a pu affaiblir, et qui prolongera nos regrets, jusqu'au moment de la nôtre.

Le 20 Mai 1779.

 

 

 

 

 

 

 

 


(197) EXTRAIT DU N°. 21 DE L'ANNÉE LITTÉRAIRE 1779.

A MONSIEUR FRÉRON.

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MONSIEUR,

 

J'ai lu, Monsieur, avec beaucoup de satisfaction dans le N°. 18 de l'Année littéraire, le compte que vous rendez du nouveau Dictionnaire historique. L'extrait que vous en faites justifie bien la préférence que vous lui adjugez sur tous les ouvrages de ce genre. Mais il contient un article que votre honnêteté reconnue me porte à croire que vous auriez relevé vous-même, si vous aviez eu des liaisons particulières avec J. J. Rousseau. Le portrait ressemblant, à beaucoup d'égards, que les estimables auteurs du nouveau Dictionnaire historique sont de ce vertueux philosophe, est défiguré par un trait peu digne de leur pinceau ; et sur lequel ils ne trouveront pas mauvais que l'amitié s'empresse de passer l'éponge. Ce n'est pas assez pour dire la vérité d'être équitable , impartial, bien intentionné, il (198) faut la savoir; et pour ne rien dire qui lui soit opposé, il faut savoir qu'on ne la sait pas. Ces Messieurs en ont cru des gens qui, sans doute, méritaient leur confiance ; mais qui n'ayant pas été à portée d'observer eux-mêmes les nuances du caractère de J. J. Rousseau, s'en sont rapportés à des bruits publics, toujours suspects, quand ils ont pour objet des hommes que des mœurs régulières, un mérite éclatant, tirent de la classe générale ; et certainement faux, quand ils portent sur celui dont il s'agit. Tant de beaux esprits à vilaines âmes, fervents adorateurs du favori des Muses, et surtout de la fortune, ont senti qu'à l'odorat de leur Dieu, le sacrifice de J.J.Rousseau valait une hécatombe..... [42] 

(199) Les Auteurs du Dictionnaire, dont avec raison, Monsieur vous faites tant de cas, n'auraient pas dit, s'ils eussent parlé d'après eux-mêmes, le caractère de Jean-Jacques était certainement original; mais la nature ne lui en avait donné que le germe, et l'art avait beaucoup contribué à le rendre encore plus singulier.

L'art n'a point fortifié la teinte de singularité que Jean-Jacques tenait de la nature:

 

L'art le plus innocent tient de la perfidie.

 

Ce que Voltaire a dit comme Poète, Rousseau le croyait, le sentait comme honnête homme. L'art n'est jamais entré pour rien dans sa conduite ; ce qui le prouve, c'est qu'il n'avait pas le talent de le démêler dans celle des autres : personne n'était si aisé à duper que lui : entraîné par la pente qu'on a (200) généralement à juger du cœur d'autrui, d'après le sien propre, il croyait à la bonne foi de tous ceux qui lui en montraient, de même qu'il soutenait que les hommes naissent bons, quoiqu'il n'éprouvât que trop combien ils sont méchants.

Ces Messieurs n'auraient pas dit : il tâchait surtout de se rendre intéressant, par la peinture de ses malheurs, et de sa pauvreté, quoique ses infortunes fussent moins grandes qu'il ne le disait, et ne le sentait ; et quoiqu'il eût des ressources assurées contre l'indigence.

Jean-Jacques n'a jamais rien tâché, Monsieur; il ne faisait point tout ce qu'il n'aurait fait qu'avec peine ; sa paresse naturelle, et l'indépendance de son caractère, étaient incompatibles avec la contrainte qu'il faut s'imposer pour s'assujettir à un plan, tendre à un but : il n'en avait point d'autres que de suivre ses inclinations ; s'il en avait eu de moins heureuses, se serait-il fait violence pour les combattre ? C'est ce que je n'oserais affirmer. Tant il est vrai que ses vertus n'étaient pas dans sa tête. Sa répugnance pour les bienfaits, son goût dominant pour la solitude, (201) le préservaient de la manie de vouloir se rendre intéressant; on ne cherche point à intéresser les hommes, quand on n'en attend rien, pas même la douceur d'être plaint; et on ne désire de la société ni pitié, ni secours, quand on la fuit.

A quelque point que son imagination fût forte, que sa sensibilité fût exquise, elles ne pouvaient exagérer ni l'idée ni le sentiment, ni la peinture de ses malheurs, et de sa pauvreté. Sans compter les persécutions que ses opinions lui attirèrent, les perfidies auxquelles sa franchise l'exposa, les outrages que ses succès lui valurent, personne n'a jamais été plus cruellement traité de la nature, et de la fortune. Il a passé presque toute sa vie dans les douleurs cuisantes, encore irritées par la certitude de n'en pouvoir être délivré que par la mort ; et il les a souffertes avec une résignation étonnante, dans un homme sur qui la délicatesse de son organisation leur donnait tant de prise.

Loin qu'il eût, lorsqu'il parlait de sa pauvreté, des ressources assurées contre l'indigence, il atteignit sa cinquante-troisième année sans avoir d'autres moyens de subsister, (202) que ceux qu'il tirait de son travail, et de la plus rigoureuse économie; moyens qui d'un instant à l'autre pouvaient lui échapper, et dont le dépérissement de sa santé lui présageait journellement la perte. A cinquante-trois ans, il trouva dans la personne de George Keith, Maréchal héréditaire d'Ecosse, un ami, vis-à-vis duquel la reconnaissance ne devait rien coûter à sa fierté ; il consentit à en accepter 600 liv. de rente viagère. Par une suite d'arrangements concernant la vente de ses ouvrages, de ses estampes, et de sa bibliothèque, il parvint à se faire, y compris les 600 liv. de Milord, 1140 liv. de rente viagère, auxquelles il ajouta en se mariant, les 300 liv. que Mademoiselle le Vasseur tenait d'un des libraires avec qui il avait traité. Ces différentes sommes composent les 1440 liv. à quoi M. le Begue de Presse évalue sa fortune. Si toutefois un si mince revenu, partagé entre deux personnes âgées, dont l'infirmité multiplie les besoins de l'une, et menace l'autre, ne mérite pas mieux le nom d'indigence.

Non , Monsieur, la destinée de J. J. Rousseau n'a rien laissé à faire à son imagination pour le tourmenter ; injures (203) sanglantes, interprétations odieuses, imputations déshonorantes, calomnies atroces, services offensants, abandon de ses amis, proscription de sa patrie, indigence, maux physiques, tout ce qui peut porter le désespoir dans une âme sensible, s'est réuni pour accabler la sienne, et il a tout enduré avec la plus héroïque modération. J'espère que vous n'en exigerez pas des preuves plus incontestables, et plus touchantes, que les notes qu'il a mises à l'infâme libelle (si généralement, et sans doute si justement attribué à Voltaire), [43] intitulé, Sentiments des citoyens de Genève. Production que cette République, malgré ses préventions, a fait brûler sous la qualification qui lui convenait; et dont il serait à souhaiter pour la réputation de son auteur, que le feu eût pu effacer la mémoire. Enfin, Monsieur, le bonheur de pouvoir s'estimer, est le seul dont Jean-Jacques ait joui; et le malheur de haïr, le seul qu'il n'ait pas éprouvé.

Je ne défendrai point la nouvelle Héloïse (204) contre la critique qu'en fait le nouveau Dictionnaire historique : ce n'est pas que je croie qu'on n'y puisse répondre, à certains égards, avec quelque avantage; c'est que le mérite de ce roman est indifférent à la gloire de Jean-Jacques: ou du moins qu'il en jugeait ainsi, puisqu'il ne daigna pas en faire mention, dans une note de ses ouvrages imprimés, qu'il envoya à Paris pendant son séjour en Suisse. Mais, Monsieur, je n'ai pu garder le même silence sur ce que j'ai relevé. Tout ce que disent des auteurs aussi recommandables que ceux du nouveau Dictionnaire historique tire à conséquence ; leurs talents, l'utilité de l'objet auquel ils les consacrent, doivent leur donner trop d'influence sur l'opinion publique, pour que leurs méprises soient sans danger. Plus ils annoncent de candeur, d'équité, d'impartialité, moins je dois craindre de les blesser en démontrant qu'ils ont été mal informés sur le caractère d'un homme, aux vertus de qui il est aisé de voir qu'ils se plaisent à rendre justice. Peut-être dans une autre édition, ( et leur ouvrage est fait pour en avoir beaucoup) rectifieront-ils une erreur qui (205) ne déprise point leurs lumières; et dont l'aveu peut faire tant d'honneur à leurs sentiments. Les détails où je me suis permis d'entrer, ne dérogent point à la déférence que je crois due à leurs décisions, quand ils les prononcent avec connaissance de cause. Ils ne sont point coupables d'avoir dit ce qu'ils croyaient être vrai ; je le serais de ne point relever ce que je sais qui ne l'est pas, puisqu'en pareil cas, se taire, c'est acquiescer. Enfin, quand je n'aurais pas eu pour J. J. Rousseau un attachement dont je m'honore, je n'en regarderais pas moins comme un devoir, de lui acquérir de ces Messieurs, en le leur faisant mieux connaître, une portion d'estime encore plus considérable que celle qu'il en obtient.

17 juillet 1779.



Réflexions servant de réponse à la lettre précédente.

 

Quelques personnes d'un zèle peut-être trop ardent, m'ont blâmé de prendre trop souvent la défense de Rousseau. Je ne prétends point encenser ses erreurs, pas même les excuser ; mais puisque lui-même a paru les reconnaître, (206) et en cessant d'écrire contre la religion, et en rompant tout commerce avec les vrais ennemis de toute religion, je crois qu'on ne doit pas user à son égard de la même sévérité qu'avec les Salmonées modernes. Au reste, ses erreurs ne doivent pas empêcher de rendre justice à ses grandes et bonnes qualités ; c'est uniquement ce que je me suis permis.

Cependant je prie les personnes respectables qui m'adressent continuellement, [44] des apologies de Jean-Jacques, de considérer que le public qui sait à quoi s'en tenir sur son caractère, se lasserait à la fin de tant d'apologies, quand elles seraient toutes aussi bien faites que celle que je viens de publier.

Je suis, etc.

Paris, ce 25 juillet 1779.

 

 

 

 

 

 





(207) LETTRE A M. D’ALEMBERT.
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Jusqu’à présent, Monsieur,  je n'ai osé franchir l'intervalle immense, que les titres éclatants dont vous êtes revêtu mettaient entre vous et moi. Mais il me paraît si prodigieusement raccourci par la lettre que vous avez fait insérer dans le Mercure du 25 septembre dernier ; le style de M. Muzell Stosch est si rassurant; il prouve si invinciblement combien vous êtes de bonne composition sur le mérite littéraire de vos correspondants; que je me sens le courage d'examiner avec vous quelques articles de la lettre de M. Stosch, et de vous demander des éclaircissements, dont le public a sûrement autant de besoin que moi, pour concilier les contradictions qui se trouvent entre ce que vous faites et ce que vous dites : supposé qu'il vous observe, et vous lise avec assez d'attention, pour qu'elles ne lui aient pas échappé. Je serai forcée, Monsieur, de vous copier souvent: je vous promets de le faire plus exactement que vous n'avez copié (208) M. Stosch, dans les charitable notes dont votre bénignité a jugé à propos de grossir l'Eloge de milord Maréchal ; si toutefois on peut croire que vous ayez copié en entier, ce qui vous a été écrit de Berlin, au sujet de J. J. Rousseau. Car il y a entre les deux copies de la même lettre, des différences qui tirent à de sérieuses conséquences. C'est ce que je vous supplie de trouver bon que j'essaye de vous démontrer. Il est possible, je l'avoue, qu’on omette par pure inadvertance, tout aussi bien que par mauvaise volonté, un mot, une phrase même, d'une lettre que l'on rapporte : mais on n'y ajoute pas sans dessein; et quand l'addition qu'on se permet tend à nuire à quelqu'un, contre qui on a une animosité reconnue, et qui n'est plus en état de se défendre ; ce procédé réunit les caractères de la bassesse à ceux de l'infidélité ! Voilà pourtant, Monsieur, de quoi vous vous êtes rendu coupable. C'est avec regret que je suis obligée de vous le reprocher; et pour me dédommager de ce qu'il m'en coûte pour remplir ce pénible devoir, convaincue que, vous offrir une nouvelle occasion de développer vos sentiments, et vos idées, (209) c'est concourir à votre gloire, je veux, en dépit de toute méthode, avant de m'occuper de l'éloquent Prussien, vous adresser humblement les questions dont votre lettre me fournit le sujet. Aussi bien, celui qui porte avec tant d'honneur le sceptre de la philosophie encyclopédique, doit-il avoir le pas sur tout le monde, même sur MONSIEUR LE BARON STOSCH.

On dit Messieurs, dites-vous, Monsieur, aux Rédacteurs du Mercure, que plusieurs amis de feu M. Rousseau, ( qui méritent qu'on leur réponde ) révoquent en doute, etc. On dit!... Cela est bien vague. Quoi! Ce ne serait qu'un bruit passager que vous auriez saisi à la volée ?.... Personne ne vous aurait parlé directement et à fond du foudroyant écrit qui a paru sous le titre de Procès du cœur, et de l'esprit de Monsieur d'Alembert?..... En effet, il faut bien que vous n'en ayez aucune connaissance. Ne pouvant espérer de le persuader au public, vous ne diriez pas que les amis de M. Rousseau, qui méritent qu'on leur réponde, révoquent en doute la vérité de ce que vous avez dit...... Mon amour propre qui ne manque pas de me placer dans la classe des gens (210) qui méritent qu'on leur réponde, vous remercie, Monsieur, de la petite caresse que contient votre délicate parenthèse ; mais, quelque touchée que j'en sois, elle ne me séduira point jusqu'à m'empêcher de vous dire que la distinction que vous accordez à plusieurs amis de feu M. Rousseau, est révoltante pour eux-mêmes, en ce qu'elle suppose que les autres ne la méritent pas. Tous ceux qui élèvent la voix en faveur du respectable objet de vos outrages, méritent qu'on les écoute, qu'on leur réponde, que l'on prouve en se justifiant, si cela était possible, et puisque cela ne l'est pas, en se rétractant, le cas que l'on fait de leur estime. Oui, Monsieur, ils le méritent, puisque l'intérêt de la vérité, l'amour de justice et l’enthousiasme de la vertu peuvent seuls les animer.

Voudriez-vous bien, Monsieur, avoir la bonté de déterminer ce que vous avez prétendu nous faire entendre en vous exprimant ainsi.

Cette lettre dont je conserve l'original (que vous ne vous engagez cependant point à produire) m'a été écrite par M. Muzell Stosch, que je dois nommer ici, pour sa justification, et (211) pour la mienne. Quant à la vôtre, il est facile de concevoir, qu'en nommant l'auteur de cette lettre, vous vous lavez du soupçon de l'avoir supposée : pourvu toutefois que cet auteur vive encore ; et qu'il ait la bonne foi de confesser cette iniquité. Mais que l'on puisse opérer la justification d'un homme, en publiant que c'est lui qui a écrit une lettre également opposée à la vérité, au bon sens et à l'honnêteté, c'est ce que nous ne comprendrons jamais, si vous ne daignez venir à notre aide. Certainement, il faut être géomètre pour résoudre ce problème-là...... En ce moment, Monsieur, je reçois un petit écrit [45] intitulé Commentaire sur la lettre de M. d'Alembert, du 18 septembre, adressée aux Rédacteurs du Mercure de France, insérée dans celui du 25. Cet écrit m'est envoyé par une personne très estimable. Oh ! Pour celle-là, qui que ce soit n'en disconviendra, si jamais vous me sommez de la nommer. Quant à moi, je la trouve de plus (212) très aimable, car en m'envoyant sur un texte qu'il n'est pas aisé de commenter de sang-froid, un Commentaire exempt d'amertume, de partialité, de prévention, d’inconséquence, en un mot, tout à fait digne de vous être communiqué, elle favorise à la fois ma paresse naturelle, et le désir que j'ai de trouver dans tous les amis de l'immortel Jean-Jacques, autant de zèle, et plus de talents que je ne puis lui en consacrer. Voici, Monsieur, ce Commentaire : grâce, je vous supplie, pour les redites que la circonstance rend inévitables.

On dit, Messieurs, que plusieurs amis de feu M. Rousseau (qui méritent qu'on leur réponde) révoquent en doute la vérité de ce que j'ai dit dans l'Eloge de milord Maréchal, sur les sujets de plaintes que le philosophe Genevois lui avait donnés. »

Cela plaît à dire à Monsieur le Secrétaire perpétuel de l'Académie Française : il est, ou veut paraître mal informé. Les amis de Rousseau, ceux qui, selon. M. d'Alembert, méritent qu'on leur réponde, ne s'en sont pas tenus à révoquer en doute ses assertions. Ils en ont démontré la fausseté; et cela (213) en invoquant le témoignage de milord Maréchal lui-même. M. d'Alembert l'ignore-t-il ? ou ce témoignage lui paraît-il plus suspect que celui de M. Stosch? ou enfin lui aurait-il paru trop accablant pour qu'il ait voulu en reconnaître l'existence ?

Ceux qui me connaissent, savent que je suis incapable d'avancer légèrement un pareil fait.

Il est bien malheureux pour M. d'Alembert d'avoir enfin détrompé ceux qui le connaissaient, ou plutôt, qui le croyaient incapable d'avancer légèrement un pareil fait. Car enfin, quelle vocation l'obligeait à affirmer à toute l'Europe, que Rousseau n'avait été qu'un monstre également vil et ingrat? Dans la supposition même d'une semblable obligation, devait-il donner pour preuves authentiques, une lettre pleine de contradictions qui n'ont pas pu lui échapper, et que d'ailleurs, tout démontre avoir été mendiée ? Il y a plus ; quand au lieu d'avoir calomnié Rousseau, il n'aurait fait qu'en médire, il devrait être regardé comme le plus cruel ennemi de la société. On ne pense pas que personne puisse révoquer en doute cette assertion.

(214) Je crois pourtant devoir me défendre, en imprimant en entier, ce qui m'a été écrit de Berlin sur ce sujet.

Il eût été plus sage à M. d'Alembert, de ne pas se mettre dans le cas de cette défense; et après s'y être mis, moins déshonorant de se taire, que d'en présenter une pareille au Public.

C'est avec regret que je suis obligé (M. d'Alembert a du faible pour cette phrase), de rendre publics plusieurs traits de cette lettre, que j'avais supprimés par ménagement pour celui qui en est l'objet : tant j'étais éloigné de vouloir aggraver ses torts.

On est stupéfait en lisant cette tirade. Quels sont donc les traits de cette lettre, supprimés par ménagement pour Rousseau ? Les hautes spéculations du savant Académicien auraient-elles dérangé son cerveau, ou prend-il ses lecteurs pour des animaux stupides ? Que l'on compare la lettre de M. Stosch avec les extraits qu'en a faits l'honnête M. d'Alembert ? qu'on examine le parti qu'il en a su tirer ; et que l'on dise en quoi consistent les ménagements qu'il a gardés pour la mémoire de Rousseau. Il faut pourtant convenir, qu'en morcelant cette lettre, le PERPÉTUEL (214) SECRÉTAIRE a usé de ménagements, et même de ménagements fort prudents. Il a bien senti que la lettre en entier aurait porté l'antidote avec le poison, et c'était déjà trop pour un homme aussi adroit que lui, d'avoir été obligé de s'y prendre à deux fois pour asséner un coup mortel à la réputation de Jean-Jacques.

Mais avant de passer à l'examen de cette lumineuse lettre, il convient de la mettre sous les yeux du lecteur, à côté des extraits qu'en a faits M. d'Alembert, dans toute la simplicité de son esprit, et la droiture de son cœur. Ce coup d’œil est allez intéressant.

 

 

Lettre de M. Muzell Stosch à M. d'Alembert, du 21 novembre 1778.

Feu M. Rousseau écrivit un jour à milord Maréchal, qu'il était content de son sort ; mais qu'il gémissait sur celui de sa femme, qui, s'il venait à (216) mourir, serait dans la misère ; qu'il serait content si par son industrie, il pouvait seulement lui acquérir une rente de 600 liv. de France. Milord Maréchal, dont le cœur était toujours ouvert à la bienfaisance, étant fort attaché à Rousseau, prit cette plainte pour une insinuation, et assura à Jean-Jacques, et à sa femme une rente de trente louis d'or. Rousseau n'y répondit pas avec gratitude : quelque temps après il fit une querelle au bon Lord Maréchal, lui dit des injures garda la pension. Ceci est bien postérieur à l'affaire de David Hume, (217) que Milord aimait beaucoup, et qu'il appelait toujours le bon David. Milord Maréchal avait joué un rôle dans cette fameuse querelle. J’en possède toutes les lettres en propre original. Il blâmait beaucoup Rousseau, disant qu'il faisait des folies pour faire parler de lui. Feu milord Maréchal m'avait donné cette correspondance, avec ordre de ne pas ouvrir le paquet de son vivant. De fréquents voyages m'ont empêché d'y penser après sa mort. Je dois rendre la justice à la mémoire de Lord Maréchal, que malgré les justes plaintes qu'il avait contre (218) Jean-Jacques, jamais je ne lui ai entendu dire un mot qui fût à son désavantage. Il me montra seulement la dernière lettre qu'il en reçut, et me raconta historiquement l'affaire de la pension. Aussi par son testament il lui a légué la montre qu'il portait toujours, et qui a été envoyée à sa veuve.

Extraits de cette lettre faits par M. d'Alembert, dans son Eloge de milord Maréchal.

Pages 49 et 50. Le philosophe Genevois lui écrivit un jour, qu'il était content de son sort: mais qu'il gémissait sur les malheurs dont sa femme était menacée, en cas qu'elle vînt à le perdre : qu'il voudrait seulement lui procurer par son travail, 600 liv. de rente. Milord Maréchal se fit un plaisir de donner à cette lettre, le sens que (216) lui suggéraient l'élévation, et la bonté de son âme ; il assura au mari, et à la femme la rente qui manquait à leur bonheur. La vérité nous oblige de dire, (et ce n'est pas sans un regret bien sincère), que le bienfaiteur eut depuis fort à se plaindre de celui qu'il avait si noblement et si promptement obligé. Mais la mort du coupable, et les justes raisons que nous avons eues de nous en plaindre nous-mêmes, nous obligent à tirer le rideau sur ce détail affligeant, dont les preuves sont malheureusement consignées dans des lettres authentiques. Ces preuves n'ont été connues que depuis la mort de milord Maréchal ; car il gardait toujours le silence sur les torts qu'on avait avec lui; et son cœur indulgent ne lui permit jamais la médisance, ni même la plainte.

Page 87. Il est triste qu'après tant de marques d'estime et d'intérêt données à M. Rousseau, le bienfaisant et paisible Milord qui aurait pu s'attendre à l'amitié, (217) n'ait pas même éprouvé la reconnaissance.

Pages 87 et 88. Milord Maréchal avait pris beaucoup de part à la querelle trop affligeante, et trop connue, faite à M. Hume, par M. Rousseau. Le respect que nous devons à la vérité, et à la mémoire de M. Hume, nous oblige de dire que l'équitable Milord donnait à M. Rousseau, le tort qu'il avait si évidemment, et aux yeux même de ses partisans les plus zélés. Milord Maréchal conserva soigneusement toute la correspondance qu'il avait eue avec ces deux illustres Ecrivains, et que peut-être il faudrait supprimer pour l'honneur du philosophe Genevois, si celui du philosophe Ecossais n'y était intéressé. Une personne très estimable, que Milord honorait avec justice de son amitié et de sa confiance, nous a écrit ces propres paroles. “Milord lord m'avait donné sa correspondance avec Rousseau, en me recommandant de ne l'ouvrir qu'après sa mort.....Je dois rendre cette justice à sa mémoire, que malgré (218) les justes sujets de plaintes qu'il avait contre Jean-Jacques, jamais je ne lui ai entendu dire un mot qui fut à son désavantage ; il me montra seulement la dernière lettre qu'il en reçut, et me conta historiquement l'affaire de la pension.” Cette lettre, ajoute la même personne [46] était remplie d'injures: il faut, dit le bon Milord en la recevant, pardonner ces écarts à un homme que le malheur rend injuste, qu'on doit regarder et traiter comme un malade. Aussi, pardonnait il si bien à M. Rousseau, que par son testament il lui a légué la montre qu'il portait toujours, elle a été envoyée à sa veuve.

 

 


On vient de lire cette lettre de M. Stosch, que M. d'Alembert assure avoir publiée en entier. Ce M. Stosch , il faut l'avouer, commence assez singulièrement ses lettres.

Feu M. Rousseau écrivit un jour, etc. etc. Quoi ! cet homme, qui n'a rien eu (219) à démêler avec Rousseau ; que l'on ne peut soupçonner d'avoir voulu lui imputer des torts qu'il n'aurait point eus; cet homme, qu'on nous peint si désintéressé dans cette affaire ; cet homme d'honneur et de probité, en prenant la plume pour écrire à M. d'Alembert, homme aussi d'honneur et de probité, désintéressé comme lui dans cette affaire, n'a pourtant rien de plus pressé que de parler des crimes de Rousseau ; et ne parle à M. d'Alembert que de cela, comme si M. d'Alembert lui eût demandé des mémoires sur ce sujet ! .... Certes, voilà pour deux correspondants désintéressés, hommes d'honneur et de probité, et dans des dispositions pour Rousseau non suspectes, une correspondance bien surprenante. Pour moi, je soupçonne que le vrai début de cette lettre est resté entre ces Messieurs, et que pour de très bonnes raisons, le public n'est pas appelé à cette confidence. En effet, où était la nécessité de lui apprendre que cette lettre n'était au fond qu'une réponse amicale de M. Stosch, aux demandes amicales de M. d'Alembert? Poursuivons. M. Stosch fait dire à Rousseau qu'il serait content si par son industrie, etc. Ce (220) terme qui indique si visiblement le ton, et le caractère du philosophe Genevois, a paru trop outrageant au bon M. d'Alembert, il s'est souvenu à propos que, qui veut trop prouver ne prouve rien ; et il a substitué le mot de travail à celui d'industrie. Excellente correction ! On y reconnaît la finesse académique. Car il est vrai que travail est plus doux, plus propre à surprendre la confiance du lecteur, qu'industrie, qui l'eût vraisemblablement étonné dans la bouche de Rousseau: mais qu'il n'est pas étonnant que M. Stosch ait employé.

Milord prit cette plainte pour une insinuation, dit M. Stosch. De quelle plainte parle-t-il donc ? aurait pu dire un lecteur bénévole, qui n'aurait vu dans ce qui précède, qu'un épanchement de confiance dans le sein d'un ami, à qui on rend compte de ses projets. Le Secrétaire perpétuel de l'Académie Française, toujours par bonté d'âme, a encore corrigé le style de son correspondant ; et si heureusement qu'il sauve tout à la fois au complaisant M. Stosch; un contre-sens, et une erreur de 120 liv. sur la pension, que M. Stosch, informé par Milord, portait à 30 louis, (221) et que M. d'Alembert sait bien n'être que de 6OO liv. Mais … voici bien un autre sujet de scandale ! Comment M. le Baron, qui jouissait depuis vingt ans, de toute la confiance de milord Maréchal, ne fait pas ce que ce Seigneur a fait il y en a quatorze!.....Ah ! Milord, combien cela déroge à l'opinion qu'on avait de vous ! Quoi! Vous étiez un trompeur; vous promettiez votre confiance, et vous ne la donniez pas! Cela est encore pire que de la mal placer, comme vous en auriez couru les risques : car enfin, se tromper soi-même n'est qu'un malheur, et tromper les autres est un tort.

Rousseau n'y répondit pas avec gratitude. Quelle dureté dans cette expression ! Mais aussi quelle aménité dans celle de M. d'Alembert, il est triste qu'après, etc. Non content de cette élégante version, l'académicien (toujours par ménagement pour Rousseau) a commenté le texte de son correspondant, dans le paragraphe qui commence ainsi, page 49. La vérité nous oblige, etc.

Quelque temps après, dit M. Stosch, il fit une querelle au bon Lord Maréchal, lui dit des injures, et garda la pension. Ah ! pour (222) le coup, M. d'Alembert a usé de ménagement, car il a supprimé la querelle faite, et la pension, gardée : mais pour les injures dites, il a préféré d'en remplir une lettre. Cela est plus fort, mieux constaté, et de là plus favorable à Jean-Jacques.

Ceci est bien postérieur à l'affaire de David Hume, etc. Je ne vois pas pourquoi M. d'Alembert n'a pas fait usage de cette phrase. Est-ce encore par ménagement,  a-t-il imaginé que la querelle faite à Milord par Rousseau, ayant une toute autre cause que l'affaire du bon David, en devenait plus impardonnable ; ou bien a-t-il jugé convenable de sauver à M. le Baron, l'embarras d'indiquer cette autre cause postérieure ? Il semble que M. d'Alembert ne compte pas tellement sur les mémoires du très estimable M. Stosch, qu'il n'ait la précaution d'en faire un usage fort discret.... Mais ne serait-ce pas cette phrase, ceci est bien postérieur, etc. supprimée par M. d'Alembert, qui l'aurait engagé à faire écrire des injures à Milord par Jean-Jacques, au lieu de lui en faire dire ? Si je ne me trompe, Jean-Jacques n'a pas revu Milord, depuis l'affaire de M. Hume ; (223) et dans ce cas-là, il n'a pas pu lui dire des injures: mais il aurait pu lui en écrire ; on peut donc le supposer sans choquer la vraisemblance : en voilà assez pour mettre à l'aise M. d'Alembert, bien moins attaché, quoiqu'il en dise, à la vérité, qu'à la vraisemblance, que la fureur de nuire à Jean-Jacques, lui fait cependant parfois négliger.

J'en possède toutes les lettres en propre original. Posséder en propre original toutes les lettres d'une querelle !..... Quel jargon ! Un Allemand obligé d'écrire en français, à un savant qui ne l'entendrait pas, s'il lui écrivait en allemand, a bien des droits à notre indulgence. Mais le bon sens est de tous les pays; et M. le Baron, qui a TANT VOYAGÉ devrait bien, INTELLIGENT comme il l'est, connaître un peu mieux la langue française, adoptée dans presque toutes les cours de l'Europe.

Il (Milord) blâmait beaucoup Rousseau, disant qu'il faisait des folies pour faire parler de lui. L'excellent ami que ce bon Lord!.... Cependant malgré les justes plaintes qu'il avait contre Jean-Jacques, (avoir des plaintes contre quelqu'un ! .... Mais passons ) M. Stosch (224) assure ne lui avoir jamais entendu dire un mot qui fût au désavantage de Jean-Jacques. Pourrait-on demander à M. Stosch, ce que c'est que parler au désavantage de quelqu'un, si la jolie phrase qu'il prête à milord Maréchal, n'est pas au désavantage de Jean-Jacques? M. Stosch voudrait-il bien nous expliquer, comment Milord ne lui ayant jamais dit un mot au désavantage de Jean-Jacques, lui, M. Stosch en a tant à dire ? Pourrait-on demander à M. d'Alembert, par quelle espèce de ménagement, il n'a rapporté qu'une partie de ce que dit ici M. Stosch ? N'aurait-il pas aperçu une contradiction qu'il fallait escamoter, par ménagement pour Jean-Jacques..... L'indignation me gagne: il faut finir, il faut passer sous silence, et ce dépôt de la correspondance, négligé par M. Stosch jusqu'à l'époque où il écrit à M. d'Alembert, et les fréquents voyages de M. Stosch, qui l'ont empêché de penser aux preuves de confiance que lui a données un ami de 20 ans, jusqu'au moment où M. d'Alembert lui a rappelé leur existence ; et tant d'autres articles de cette incroyable lettre, que tout lecteur raisonnable saura bien (225) remarquer. C'est pourtant sur cette lettre, en pleine contradiction avec elle-même, et avec le témoignage PAR ÉCRIT de milord Maréchal, que M. d'Alembert nous assure n'avoir pas le moindre doute sur la vérité des faits que M. Stosch, l'honnête M. Stosch, lui a mandés ; et pour se tirer d'affaire il renvoie à son digne correspondant ceux qui pourraient encore douter de la vérité de ces faits. Et voilà ce que M. d'Alembert appelle sa défense!

Ce que le très estimable auteur de ce commentaire dit de vous, Monsieur, tout le monde le pense, même ceux qui n'ayant pas connu les qualités attachantes du philosophe Genevois, ne peuvent avoir pour lui, que les sentiments qu'imprime à tous les cœurs honnêtes, l'heureux assemblage des plus héroïques vertus. Malheureusement l'indulgence qu'inspire la bonté de ce grand homme est à pure perte pour vous ; on ne peut vous trouver d'excuse : vous méditez si longtemps les petites méchancetés que vous faites ! Votre tête et votre cœur sont si froids !..... Malgré cela votre compas vous trompe ; vous mesurez mal jusqu'où vous (226) pouvez vous avancer sans vous compromettre : aussi votre crédit baisse-t-il tous les jours. Croyez-moi, Monsieur, tombez de bonne grâce, puisque vous ne pouvez plus vous soutenir ; c'est le seul moyen de terminer votre rôle avec quelque décence. Du moins on vous saura gré de quelque chose. Mais vous n'avez pas un seul moment à perdre ; à peine vous reste-t-il d'autres partisans que vos complices ; et eux seuls peuvent voir sans un mélange de mépris et d'horreur, tout ce que la rage également timide et cruelle, que les malheurs et la mort de J. J. Rousseau n'ont pu assouvir, suppose de faiblesse et de férocité dans votre caractère. Quant à moi qui aime Jean-Jacques, jusqu'à désirer la haine de tout ce qui le hait, je regrette de ne pas pouvoir la provoquer en me nommant. Ce n'est pas la crainte qui m'en empêche quiconque n'emploie ses armes qu'à repousser les efforts de la calomnie, ne doit rien redouter de l'autorité légitime ; et si la ténébreuse intrigue dont Jean-Jacques est depuis si longtemps le fléau et la victime, travaillait à me punir de l'avoir déconcertée, les gens en place, à qui j'ai honneur de (227) tenir, sauraient bien détruire son ouvrage. L'anonyme n'est donc point un masque dont la pusillanimité me couvre ; c'est un voile que la modestie étend sur mes traits. En le gardant, je rends un nouvel hommage à la mémoire de l'illustre Rousseau, de qui je ne fus pas moins disciple qu'amie ; et qui n'approuvait pas qu'une femme, par quelque moyen que ce pût être, attirât sur elle les regards du public. Cherchez à me connaître, Monsieur, parvenez-y, et vous verrez si je vous trompe.

Le 16 Octobre 1779.

 

P. S. Cette lettre, Monsieur, est de bien vieille date: c'est plus votre faute que la mienne. Je pense que vous devinerez le mot de cette énigme-là.

Le 29 Novembre 1779.

 

 

 

 

 

 

 

(228) RÉPONSE ANONYME A L'AUTEUR ANONYME,

De la Réponse à la Réponse faite aussi par un Anonyme, à la Lettre que M. d'Alembert a adressée, par la voie du Mercure, aux amis de J. J. Rousseau, qui méritent qu'on leur réponde.

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Certes, Monsieur, vous êtes bien honnête ! vous ne faites pas languir les amis de J. J. Rousseau qui peuvent prendre quelque plaisir à trouver ses ennemis en défaut. Pour commencer à goûter cette satisfaction, ils n'ont pas besoin de lire la réponse que vous avez fait insérer dans le Mercure du 27 Novembre, son titre même est une bévue: car, ce n'est pas à M. d'Alembert que vous répondez ; c'est à l'Anonyme qui lui a répondu ; et cependant vous intitulez votre écrit, Réponse à la Lettre que M. d'Alembert (229) a insérée dans le Mercure, pour justifier l'article qui regarde J. J. Rousseau, dans l'Eloge de milord Maréchal. Ce bon procédé vous donne déjà des droits sur notre reconnaissance : droits bien multipliés par la manière dont vous raisonnez, et par la bonté que vous avez de ne vous point nommer, ce qui nous met on ne peut pas plus à notre aise pour vous répondre ; car les gens délicats ont une certaine pudeur, qu'il leur en coûte toujours de vaincre, quand d'intérêt de la justice les oblige à dire des vérités dures à quelqu'un qui se montre à visage découvert. Quelques personnes de beaucoup d'esprit croient, il est vrai, que l'anonyme que vous gardez cache M. d'Alembert lui-même, qui, pour éviter d'avoir l'air de l'acharnement en continuant de poursuivre Jean-Jacques, a d'autant plus volontiers pris cette tournure, que les petits moyens sont tout à fait de son goût. Pour moi, je ne le crois pas : il ne me paraît pas physiquement impossible qu'il se trouve quelqu'un qui veuille bien faire semblant de penser que M. d'Alembert a raison ; ne fût-ce qu'un aspirant à l'Académie. Quoi qu'il en soit, si vous (230) n'êtes pas M. d'Alembert, qui que vous soyez, vous avez fort bien fait de ne vous pas nommer ; notre franchise en sera moins gênée : si vous l'êtes, la précaution est absolument superflue. Si je dis, notre reconnaissance, notre franchise, ce n'est pas, Monsieur, pour m'exprimer comme vous en style royal ; c'est parce qu'étant unie de sentiments et d'opinions avec les amis de Jean-Jacques, je me charge de vous répondre en leur nom, et d'acquitter envers vous toutes leurs dettes. Tant pis pour eux peut-être; mais ils me le pardonneront, pourvu que ce ne soit pas tant mieux pour vous.

Votre but, bien louable assurément, est d'établir que Jean-Jacques était un ingrat ; et vous en apportez pour preuve, la lettre pleine d'injures qu'il a écrite à milord Maréchal ; lettre vue et lue par M. Muzell Stosch, qui est connu à Berlin pour un très honnête homme. Cela peut être : mais c'est A PARIS qu'on nous le dit.....Vous savez donc, Monsieur, à n'en pouvoir douter, vous êtes sûr, au point d'être autorisé à l'affirmer au public, que M. Stosch a vu et lu cette lettre pleine d'injures, adressée par Jean-Jacques à (231) milord Maréchal ?..... Eh bien! Monsieur, vous en saurez bientôt davantage. Milord Maréchal ayant confié à M. Stosch toute sa correspondance avec Jean-Jacques, si cette lettre pleine d'injures a existé, elle existe encore, elle est dans les mains de M. Stosch et sera bientôt dans les nôtres : car un homme qui a passé la plus grande partie de sa vie HORS DE BERLIN, et qui est connu pour très honnête à Berlin, ne peut négliger le soin de son honneur, jusqu'à refuser la preuve d'un fait, qui, même attesté par lui, a besoin d'être prouvé pour être cru. Nous verrons donc cette lettre. En l'attendant examinons un peu la vôtre, voyons si la justesse de vos raisonnements, de vos expressions, est inattaquable. Car pour vos intentions, elles sont jugées; et s'il n'est personne d'honnête, à qui elles ne donnent, la meilleure opinion de vous, imaginez quel effet elles doivent produire sur nous, qui sommes amis de Jean-Jacques, mais bien plus amis de la vérité..... Je me lasse de parler au pluriel; cela embarrasse mon style ; et il est trop simple, pour pouvoir se passer de facilité. C'est donc en mon propre et privé nom, que je vais tâcher de (232) relever les traits les plus saillants de votre lettre.

Vous dites, Monsieur, « l'Apologiste répond » (à l'accusation d'ingratitude intentée contre J.J. Rousseau par M. d'Alembert ).  « 1°. Qu'il est impossible que M. Rousseau ait été ingrat envers milord Maréchal, puisqu'il n'est jamais plus éloquent, que lorsqu'il parle dans ses ouvrages de ses bienfaiteurs. Il serait à souhaiter que sa conduite, à cet égard, eût toujours été conforme à ses écrits : or en mettant à part ses procédés à l'égard de milord Maréchal, tout le monde sait, par malheur, à quel point le philosophe Genevois a manqué de reconnaissance pour le sage et vertueux M. Hume. »

Oh ! que non, Monsieur, tout le monde ne sait pas que M. Rousseau ait manqué de reconnaissance pour M. Hume, ni que M. Hume ait été sage et vertueux. Beaucoup de gens peuvent le savoir, ou du moins le croire, à Paris, où M. d'Alembert s'est enroué à le dire : mais à Londres, où sa maligne influence domine un peu moins, tout le monde ne le sait pas. Je vais, pour vous consoler du malheur que vous déplorez, vous raconter une petite (233) anecdote qui vous convaincra qu'il n'est qu'imaginaire. Un homme de beaucoup de mérite, actuellement attaché à M. le Chevalier de Luxembourg, fut à Spa, au moment où la querelle suscitée à M. Hume par M. Rousseau faisait la plus forte sensation. Cet homme qui, sans vouloir prendre parti, était pourtant bien aise de savoir à quoi s'en tenir sur le compte de deux personnages si célèbres, accosta deux Anglais qu'il trouva dans un lieu public; et après s'être assuré qu'ils faisaient leur résidence ordinaire à Londres, il leur demanda ce qu'ils pensaient de M. Hume, et de J. J. Rousseau, dont la rupture était le sujet de l'entretien de tous les cercles. L'un des Anglais ôta sa pipe de sa bouche (car il fumait), et répondit gravement, HUME ? IL EST UN ... [47] et Jean-Jacques un honnête homme. L'autre Anglais confirma froidement, par un signe de tête, la réponse de celui qui avoir parlé, et qui, malgré l'humeur silencieuse qu'ils annonçaient tous deux, reprit la parole pour (234) dire que M. Hume était un homme sans mœurs, sans principes, et de qui les talents ne pouvaient racheter les vices. Je ne sais, Monsieur, qui étaient ces Anglais ; le Français qui les interrogeait ne le savait pas davantage. Si vous voulez les supposer de bas aloi, il en faudra d'autant plus conclure que la mauvaise renommée de M. Hume avoir percé dans tous les états. Voyez si cette conclusion vous accommode.

Il serait à souhaiter, etc. etc. Ce charitable vœu est digne de M. d'Alembert, et me ferait croire au rideau qu'il tire encore plus souvent sur sa conduite, que sur celle d'autrui. Qui ne sait de quelle affectueuse commisération il a toujours été pénétré pour Jean-Jacques ? Qui ne sait avec quelle abondance de cœur il le plaignait en 1766 de ne pas croire à la vertu, et surtout à la vertu de M. Hume ? Hélas ! il n'y crut que trop, puisqu'il lui confia le repos de sa vie ? Mais M. d'Alembert applique aussi mal sa pitié, que sa haine, que son estime, que tous ses sentiments. M. Hume vertueux!.... Je sais bien que milord Maréchal (dit M. Stosch) l'appelait toujours le bon David. Si cela est vrai, c'est bien là le cas de dire, le bon George !.....

(235) Vous dites encore, Monsieur, « l'apologiste ajoute que M. Rousseau a exprimé sa reconnaissance pour milord Maréchal en plusieurs endroits de ses ouvrages. Il serait à souhaiter encore que les expressions de ce sentiment se fussent soutenues jusqu'à la fin, et n'eussent pas été terminées par une lettre d'injures. Le défenseur de M. Rousseau ne nie pas l'existence de cette lettre attestée par un témoin oculaire et digne de foi; mais voici comment il essaie de la justifier. »

Monsieur, travaillez à perfectionner votre style, si vous voulez pénétrer dans le sanctuaire du goût. Il y a apparence que l'éloquente compagnie qui en ouvre l'entrée, honteuse des fautes de langage qu'on reproche journellement à ses membres, ne voudra plus admettre dans son sein, que des gens qui sachent le Français. C'était démenties qu'il fallait dire, et non pas terminées. Il s'est écoulé trop de temps entre l'époque où parurent les Lettres de la Montagne, dans lesquelles sont consignées les expressions de la reconnaissance de Jean-Jacques pour milord Maréchal citées par l'Apologiste, et l'époque où l'on prétend que Jean-Jacques (236) écrivit à milord Maréchal, une lettre pleine d'injures, pour que terminées soit l'expression propre. M. Stosch ne vous dit-il pas lui-même en parlant de cette lettre, ceci est bien postérieur à l'affaire de David Hume ? Affaire bien postérieure elle-même à la publication des Lettres de la Montagne. Ici, Monsieur, vous rapportez de la réponse de l'Apologiste un passage que voici.

« Si dans la dispute avec M. Hume, milord Maréchal, qui avait des raisons de ménager le philosophe Anglais, se hâte de condamner la conduite de J. J. Rousseau, est-il étonnant que le cœur de ce philosophe se soulève, et que dans ce premier mouvement de douleur, et d'indignation, il lui écrive une lettre qui en peint tout l'emportement? »

Je ne goûte pas plus que vous, Monsieur, cette partie de l'apologie. L'auteur a tort d'essayer de justifier la prétendue lettre d'injures. Il fallait qu'il en niât formellement l'existence : il fallait, au moins, qu'il dît qu'il n'y croyait pas. Tant pis pour ceux qui la supposent : l'obligation d'être poli disparaît devant celle d'être sincère : on s'expose à un démenti quand on avance (237) des choses incroyables. Plus ferme que l'Apologiste, je nie l'existence de cette lettre; et je la nierai, jusqu'a ce qu'elle me soit attestée par des gens dont le témoignage puisse faire autorité. Eh ! me direz-vous peut-être, qui êtes-vous, pour oser nier ce que M. le Secrétaire perpétuel de l'Académie Française, et M. le Baron Stosch affirment? Qui je suis? Je suis MOI. Ne savez-vous pas que les Encyclopédico-Egoïstes ont donné à ce pronom, la valeur des noms les plus respectables?

Vous dites encore, Monsieur : « mais les torts de M. Rousseau à l'égard de M. Hume étaient si grands, et si notoires, que milord Maréchal, sans avoir aucune raison de ménager le philosophe Anglais, a pu, et dû les représenter au philosophe de Genève : si ce dernier a répondu par des injures à de si justes représentations, et n'en a pas fait à son bienfaiteur une réparation authentique, il me semble qu'on peut bien dire qu'il a été coupable d'ingratitude envers lui, comme il l'avait été envers M. Hume. Nous sommes fâchés que ces mots coupable d'ingratitude blessent tant l'ami de M. Rousseau; mais nous croyons que c'est l'expression propre en pareille circonstance.”

Le philosophe de Genève ! L'expression, sans doute, très propre, est neuve, et tout à fait ingénieuse. Elle signifie apparemment que la république de Genève a une philosophie qui lui est particulière, comme un territoire qui lui est particulier, puisqu'elle a des philosophes comme des Citoyens. En tout cas, cette philosophie est de la meilleure espèce; Rousseau n'est pas le seul qui l'ait prouvé : mais avançons. Où prenez-vous, Monsieur, qu'une injure ignorée de tout autre que de celui qui la reçoit, ou divulguée par lui, exige une réparation authentique? Si dans un accès de délire, Jean-Jacques avait écrit à milord Maréchal une lettre qui eût dérogé à la reconnaissance, à l'attachement, au respect qu'il lui portait, et que, revenu dans son état naturel, il eût cru devoir à Milord une réparation, elle aurait consisté à désavouer, de lui à Milord, la lettre dont ce Seigneur aurait eu à se plaindre. Des Moralistes plus sévères que vous, Monsieur, n'en demanderaient pas davantage ; et je ne vois point là d'authenticité. Cependant, faute d'une réparation authentique, il vous semble qu'on peut bien dire que Jean-Jacques a été coupable d'ingratitude envers milord Maréchal, comme il l'avait été envers M. Hume.....Ce comme est heureux : je n'aurais rien pu imaginer de mieux pour disculper Jean-Jacques. On m'assure qu'on a victorieusement prouvé, dans une brochure dont l'Apologiste fait mention, que le philosophe de Genève n'a eu aucun trait d'ingratitude à se reprocher vis-à-vis du Maréchal d'Ecosse ; et je le crois d'autant plus, que cela était bien facile. Ce serait donc rabâcher que revenir sur cet article : passons à celui de M. Hume. M. Rousseau ingrat envers M. Hume !..... Si l'on pouvait mettre sous presse un long éclat de rire empreint de tous les caractères du dédain, ce serait bien la meilleure réponse que l'on pût faire à cette ineptie. M. Rousseau ingrat envers M. Hume!.... Et de quoi, s'il vous plaît? Est-ce de ce qu'il a dit dans un cercle brillant et nombreux, qu'il trouvait Jean-Jacques gentil tout à fait ? Est-ce de ce qu'il a demandé l'aumône pour lui malgré lui? Est-ce de ce qu'il s'est emparé de lui, pour en faire à-peu-près l'usage qu'un bateleur fait d'un singe, ou d'un ours? Est-ce de ce qu'il a prévenu (240) contre lui tous les Anglais dont la société aurait pu lui être de quelque ressource ? Est-ce de ce qu'il a été le confident de l'insolente plaisanterie de M. Walpole? Est-ce de ce qu'il s'est avili jusqu'à se rendre,  en persécutant Jean-Jacques, l'instrument de la clique Encyclopédique ? (Je sais, Monsieur, que ce terme n'est ni noble, ni bon; mais il faut bien entrer un peu dans l'esprit de son sujet.) Est-ce de ce qu'il a intercepté les lettres que Jean-Jacques écrivait, et ouvert celles qu'il devait recevoir? Est-ce de ce qu'il a employé son crédit sur les libraires à faire courir des libelles contre Jean-Jacques ? Est-ce de ce que s'étant chargé de faire paraître plusieurs écrits intéressants pour l'infortuné Genevois, au lieu de remplir cet engagement, il les a supprimés ? Est-ce de ce qu'il a falsifié, pour la donner au Public, [48] la lettre que M. Rousseau écrivit à M. Clairaut quelques semaines avant la mort de ce dernier ? Est-ce enfin (car cette énumération (241) me lasse) de ce qu'il a indignement trahi la confiance de Jean- Jacques, en donnant, par le ministère de M. d'Alembert et Consorts, la plus indécente publicité à une correspondance qui n'aurait jamais dû sortir de ses mains: et cela, non pas dans la nécessité de se justifier, puisque sa victime ne se plaignait de lui, qu'à lui-même, mais dans le dessein de la couvrir d'un ridicule ineffaçable : dessein dont la Providence (riez Monsieur) a empêché le succès, et dont l'exécution n'a pas enlevé un seul ami à Jean-Jacques; du moins de ceux qu'il eût dû craindre de perdre. Si vous me demandez à votre tour, où j'ai pris tout cela, je vous répondrai, dans l'Exposé succinct même, tant la méchanceté entend quelquefois mal ses intérêts. Or, vous conviendrez qu'il est impossible que M. Rousseau se soit trompé sur tous ces faits ; et que s'il a eu la preuve d'un seul, il a été fondé à croire qu'il ne se trompait pas sur les autres, et à ne se croire tenu à aucune reconnaissance envers un homme si coupable à son égard. Vous conviendrez, ai-je dit : non, vous ne conviendrez de rien que de ce qui favorisera vos vues : vous ne (242) me paraissez pas de meilleure foi que les autres détracteurs de Jean-Jacques, puisque vous êtes aussi peu scrupuleux sur la fidélité des citations, que ceux qui ont voulu le réfuter. Infamie dont on pourra encore l'accuser (car de quoi ne l'accuse-t-on pas?), mais dont il faudra encore désespérer de le convaincre.

Nous sommes fâchés, dites-vous, que ces mots, COUPABLE D'INGRATITUDE, blessent tant l'ami de M. Rousseau. Eh ! Monsieur, soyez fâché de blesser la vérité en copiant comme vous le faites ; et surtout que votre chagrin vous corrige. Votre oracle n'a point dit, M. Rousseau a été coupable d'ingratitude : il a dit la mort du coupable, etc. Si vous ne distinguez pas l'énorme différence qu'il y a entre ces deux façons de s'exprimer, vous ne devez jamais écrire : si vous la distinguez vous le devez bien moins encore.

« Selon l'apologiste, » c'est toujours vous qui parlez, Monsieur, « c'est manquer d'égards pour la mémoire de milord Maréchal, que d'accuser d'ingratitude, à son égard, feu M. Rousseau, à qui il a légué sa montre par testament. Il nous semble, au contraire, que c'est (243) honorer la mémoire de ce vertueux bienfaiteur, que d'apprendre au public, jusqu'à quel point il a porté l'indulgence pour celui qui l'avait outragé, et dont M. d'Alembert a d'ailleurs raconté les torts sans haine, et sans amertume. »

Il ne fallait, à cet égard, rien apprendre au Public. Milord Maréchal était sans doute un homme très recommandable par sa naissance, ses qualités personnelles, et la faveur du Roi de Prusse. Mais ce n'était ni un saint, ni un prince, ni un académicien ; il ne fallait faire ni son panégyrique, ni son oraison funèbre, ni son éloge. Sa mémoire doit être plus chère à ses amis, qu'elle ne paraît l'être à M. Stosch ; mais les détails de sa vie privée, et ses dispositions testamentaires importaient peu à l'Europe, dont, pour cette fois, M. d'Alembert n'a pas été le REPRÉSENTANT. Ce sont les grands talents qui sont les grandes réputations, Monsieur. Si FRÉDÉRIC pouvait n'être que Roi, pensez-vous qu'il ne perdît rien de la sienne?.....J'admire combien de notions fausses sont rassemblées dans votre tête ! Dans l'hypothèse que vous soutenez, le legs de la montre n'honore (244) point la mémoire de milord Maréchal. Il y a de la libéralité, de la générosité même à secourir un ingrat; mais lui donner une marque d'amitié, ce n'est pas avoir de l'indulgence qui pardonne les défauts, c'est avoir de la faiblesse qui caresse les vices : faiblesse qui naît toujours d'un intérêt qui ne se trouve point dans les belles âmes. Il est donc vrai, quoiqu'il vous en semble, que c'est manquer d'égards pour la mémoire de milord Maréchal, que d'accuser d'ingratitude à son égard feu M. Rousseau, à qui il a légué sa montre. Et voilà comment traite ses meilleurs amis, ce bon M. d'Alembert, qui a pourtant raconté les torts de M. Rousseau sans haine, et sans amertume.

Enfin vous dites, Monsieur : « on assure que dans ses Mémoires, il s'accuse lui-même de fautes très graves en différents genres. » Quoi! cet homme si hautement, si obstinément taxé d'hypocrisie, destine à la postérité des Mémoires où il s'accuse lui-même de fautes très graves, en différents genres ; et cède au désir qu'ont d'entendre ces Mémoires, des personnes assez distinguées par leur rang, leur mérite, leur fortune, (puisqu'il faut la compter), (245) pour que leur opinion entraîne le Public; et auxquelles, par conséquent, il a le plus grand intérêt d'en imposer sur son caractère !..... Voilà sans contredit un hypocrite d'une espèce toute nouvelle.....Pardon, Monsieur, de vous avoir interrompu ; je n'ai pu me refuser de faire cette observation. Vous reprenez : « et que dans une lettre très connue, écrite à un homme très respectable, il convient qu'il est né ingrat. De tels aveux, appuyés comme ils le sont par des faits, peuvent balancer (au moins en partie) l'éloge donné par l'apologiste, aux vertus de cet illustre Ecrivain. Telle est à son sujet notre manière de penser, que nous croyons pouvoir avouer avec franchise, etc., etc.” Je supprime le verbiage.

Un honnête homme ne croit pouvoir que ce qu'il doit. Certainement, Monsieur, vous ne devez pas diffamer Jean-Jacques ; non, pas même pour complaire à vos amis ; puisque vous ne pouvez y parvenir qu'à la faveur de la calomnie : moyen infâme, plus honteux encore pour celui qui l'emploie, que cruel pour celui qui en est l'objet. Or vous ne devez personne le sacrifice (246) de vos lumières et de votre honneur. Il y a plus ; un honnête homme qui serait assez malheureux pour qu'il lui fût incontestablement prouvé que Jean-Jacques ne valait pas mieux que les Encyclopédistes, et qu'il n'a feint de leur être opposé, que pour surprendre l'estime générale, s'imposerait le plus profond silence sur cette affreuse vérité: non pour favoriser un scélérat, mais pour ne pas rendre inutiles les sublimes leçons de morale que l'intérêt de ce scélérat l'aurait porté à nous donner, et qui n'en seraient pas moins bonnes à suivre. Les adversaires de Jean-Jacques, en supposant qu'il fût un monstre, ne sont donc que des hommes dangereux ; des hommes pour le moins indifférents à la propagation des bons principes et des bonnes mœurs; des hommes dans la bouche desquels les mots d'honnêteté, de sagesse, de bienfaisance, d'humanité, de vertu, ne sont que le langage du charlatanisme. Mais que sont-ils, si ce Jean-Jacques, l'éternel but de leurs traits empoisonnés, était le plus vrai, le plus sensible, le plus reconnaissant, le plus désintéressé, enfin le meilleur des hommes ? Notre idiome ne fournit point d'expression qui puisse (247) rendre toute leur atrocité. Mais, Monsieur, en parcourant les époques les plus remarquables de la vie de Jean-Jacques, peut-être trouverons nous ces faits qui appuient ses aveux: voyons, livrons-nous à cette recherche. 

A-t-il été ingrat envers Madame la baronne de Warens, lorsque après avoir reçu d'elle des bienfaits, qu'il restreignit avec une délicatesse encore plus rare que la générosité qui les lui adressait, il a fait le sacrifice de sa propre fierté, pour procurer à Madame de Warens des secours qui n'humiliassent point la sienne ?

A-t-il été ingrat envers l'homme très respectable dont vous parlez, quand il lui a écrit (le 4 Janvier 1762) : « Les moindres devoirs de la vie civile sont insupportables à ma paresse: un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire, dès qu'il le faut, sont pour moi des supplices. Voilà pourquoi, quoique le commerce ordinaire des hommes me soit odieux, l'intime amitié m'est si chère, parce qu'il n'y a plus de devoir pour elle, on suit son cœur, et tout est fait. Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté les bienfaits ; car tout bienfait exige reconnaissance, (248) et je me sens le cœur ingrat, par cela seul que la reconnaissance est un devoir. » Et quand il lui a dit dans une autre lettre (le 28 du même mois) : « Je ne puis vous le dissimuler, Monsieur, j'ai une violente aversion pour les états qui dominent les autres: j'ai même tort de dire que je ne puis le dissimuler, car je n'ai nulle peine à vous l'avouer, à vous né d'un sang illustre, fils du Chancelier de France, et premier Président d'une Cour Souveraine. Oui, Monsieur, à vous qui m'avez fait mille biens sans me connaître, et à qui, malgré mon ingratitude naturelle, il ne m'en coûte rien d'être obligé? »

Un ingrat avoue-t-il des bienfaits reçus, quand il n'en attend, quand il n'en désire pas d'autres? Peut-on ne pas reconnaître dans la première de ces citations, la noble franchise d'une âme qui sent qu'elle peut se montrer sans risques ; la fière indépendance qui ne sait pas mettre le sentiment à prix : et dans la seconde, la plus ingénieuse expression de la reconnaissance?

A-t-il été ingrat envers Madame * * * , de qui il avait reçu, non pas des bienfaits qui exigent reconnaissance, mais des prévenances qui doivent  en inspirer, (249) quand il a écrit (le 20 Août 1762) à quelqu'un qu'il aimait beaucoup, et dont, par cette raison même, la longueur de son silence avait changé les inquiétudes en soupçons : « J'ai reçu vos trois lettres en leur temps ; j'ai tort de ne vous avoir pas, à l'instant , accusé la réception de celle que vous avez envoyée à Madame * * *, et sur laquelle vous jugez si mal d'une personne dont le cœur m'a fait oublier le rang [49]. J'avais cru que ma situation vous ferait excuser mes retards; et que vous m'accuseriez plutôt de négligence, que Madame*** d'infidélité! Je m'efforcerai d'oublier que je me suis trompé. » On voit dans la sécheresse de cette réponse, non seulement la délicatesse d'un honnête homme, qui se reproche d'avoir, quoique involontairement, donné lieu à une injustice ; mais encore la sensibilité d'un ami, qui s'indigne de ce qu'on a osé concevoir une idée injurieuse à Madame * * * [50].

(250) A-t-il été ingrat envers M. le Maréchal de Luxembourg? Voyez de quel ton il en parle dans une lettre datée de Motiers-Travers, le 28 Mai 1764, adressée à M. Guy, et imprimée chez la veuve Duchesne : « Vous savez (dit-il) la nouvelle affliction qui m'accable: la perte de M. de Luxembourg met le comble à toutes les autres ; je la sentirai jusqu'au tombeau. Il fut mon consolateur durant sa vie, il sera mon protecteur après sa mort. Sa chère et honorable mémoire défendra la mienne des outrages de mes ennemis ; et quand ils voudront la souiller par leurs calomnies, on leur dira ; comment cela pourrait-il être ? Le plus honnête homme de France fut son ami. » Cela est fort bien dit assurément : mais il n'y a que d'honnêtes gens que cette réponse pût convaincre.

A-t-il été ingrat envers le feu Prince de Conti ? Tant que ce Prince vécut, il honora Rousseau d'une bienveillance particulière qui décide la question.

A-t-il été ingrat envers le roi de Prusse ? Voyez ce qu'il en dit dans ses (251) ouvrages destinés au public, [51] et dans ses lettres particulières [52]. Avec quelle délicatesse il le loue ! Comme d'un trait de plume il indique aux générations les plus reculées, la place que tient ce Monarque entre ses augustes égaux ! Vous me direz peut-être qu'il ne fait que lui rendre justice : cela est vrai : mais J. J. Rousseau lui-même ne pouvait pas faire plus.... Passons à présent à un ordre bien différent de bienfaiteurs et de bienfaits.

Rousseau fut-il ingrat, quand il se déroba aux perfides empressements de David Hume?

Fut-il ingrat, quand ?.... Mais il n'est pas encore temps de dire par quel détestable manége on l'a puni, d'avoir porté la reconnaissance à l'excès. Que ceux que je ménage par respect, par attachement pour la mémoire d'un homme dont les vertus, et la personne me furent si chères, tremblent de me provoquer à parler : qu'ils y prennent garde ; si leur conduite m'autorise à rompre le silence, ce sera pour les dévouer (252) à l'exécration publique : je n'ai que trop de peine à me contenir, malgré l'importance des motifs qui m'engagent à me taire. Monsieur, quoique vous ayez pu faire pour nuire à Jean-Jacques, ce n'est pas à vous que j'adresse cette menace : mais je vous dis à vous, et à vos pareils, que, si ses Mémoires, cette pierre d'achoppement contre laquelle vous venez vous briser tous, décelaient un ingrat, M. Dorat ( peut-être aussi digne de foi que MM. d'Alembert, et Muzell Stosch ) n'aurait pas dit, au moment où il venait d'en entendre la lecture: on n'a pas fait le moindre bien à l'Auteur, qui ne soit consacré dans son livre. [53]

(253) Jean-Jacques n'était point ingrat ; il était impossible qu'il le fût: les vices (254) ne sont pas moins frères, que les vertus ne sont sœurs. On peut avoir une seule qualité, un seul défaut ; mais on n'a pas plus un seul vice, qu'une seule vertu. Les ingrats sont durs, cupides, méchants, fourbes, vains, lâches, personnels, flatteurs, intrigants, perfides, envieux, vindicatifs, calomniateurs.....encyclopédistes, ou dignes de l'être; et Jean-Jacques avait, au plus éminent degré, toutes les vertus opposées à ces vices. Je voudrais, Monsieur, avoir toujours vécu auprès de lui ; savoir tout ce qu'il a pensé, tout ce qu'il a senti, tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il (255) a dit ; je l'apprendrais à tout le monde ; et cette douce énumération, la plus triomphante de toutes les apologies, serait seule capable de me consoler, de ne pouvoir, à mon gré, dérouter la vile astuce de l'un de ses deux plus implacables ennemis, [54] et réprimer la licence effrénée de l'autre. [55]

 


(256)



ERRATA DE L'ESSAI SUR LA MUSIQUE ANCIENNE ET MODERNE,

OU LETTRE A L'AUTEUR DE CET ESSAI,

Par Madame ****.

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Il compilait , compilait, compilait.

Voltaire.....Pauvre Diable.

 

C’est par ce vers plaisamment énergique, que le plus bel esprit de notre siècle rendait compte des occupations, et des talents de l'infatigable Abbé Trublet. On n'en dira pas autant de vous, Monsieur ; vous ne compilez point, et vous avez raison : cela exige une application et un discernement dont tout le monde n'est pas capable. (257) Bien plus avisé que le laborieux littérateur ridiculisé par Voltaire, qui ridiculisait tout ce qui ne l'encensait pas, vous faites compiler ; et au risque d'y gagner de l'honneur, ou du déshonneur, choses assez égales pour qui cherche à nuire, vous prenez sur vous le résultat des travaux de quiconque veut bien suer pour vous complaire. C'est ce que nous prouve l'énorme, l'informe, le décousu, le monstrueux, l'extravagant et malheureux Essai que vous venez de donner au public : ouvrage qui, attendu son inutilité pour la perfection de l'art dont il traite, semble n'avoir été entrepris que dans le double dessein d'insulter aux mânes de l'illustre citoyen de Genève, [56] et d'apprendre aux maîtres de l'univers, qu'à quelque point qu'ils soient favorisés de Mars et de Minerve, si Euterpe ne les compte au nombre de ses amis, ils glisseront dans l'espace des temps, sans qu'on s'aperçoive de leur existence. En effet, quelques talents, quelques qualités, quelques vertus qu'il (258) ait d'ailleurs, qu'est un roi dont on peut dire:

 

Cet homme assurément n'aime pas la musique ?

 

Heureusement le Doyen, et le modèle des Potentats qui gouvernent l'Europe, sait également manier la lyre d'Apollon, comme musicien, et comme poète. Mais..... je ne sais, Monsieur, pourquoi je m'occupe de l'importance que vous semblez mettre à ce que les Souverains aiment, ou n'aiment pas la musique ; c'est à l'opinion publique à punir les ridicules : l'unique soin qui me regarde, c'est de démontrer la fausseté dès imputations dont vous chargez la mémoire de J. J. Rousseau. Vous pourriez me dire que j'ai beaucoup tardé à remplir un devoir si cher : car il faut bien aimer cet homme aussi extraordinairement persécuté, qu'extraordinaire, pour s'exposer en le défendant (même à l'abri de l'anonyme) au ressentiment de ses ennemis : ils sont si ardents dans leurs recherches; si altérés de vengeance ; si hardis dans le choix des moyens de se la procurer ! .... Cette observation serait fondée; il est bon de la prévenir. Je vous avouerai donc, Monsieur, quoique vous en puissiez (259) conclure au désavantage de l'attitude que j'ai dans le monde, que l'Essai sur la musique ne m'est parvenu que le 10 juin. Avant cette époque, je connaissais, il est vrai, la complaisante lettre de l'idéal Chevalier ce Villeneuve, l'honnête réclamation de M. Brizard, et les très prudentes réponses que vous leur avez faites. La première de ces lettres ne valait qu'un geste; j'ai fait ce geste en la lisant: je ne pouvais qu'applaudir à la seconde ; et j'ai pensé que, tant que vous vous en tiendrez à avancer qu'on ne doit pas faire grand cas des talents de Rousseau (en musique), ni en théorie, ni en pratique, et qu'on doit être révolté des véritables satires, et des sarcasmes indécents qui se trouvent dans le Dictionnaire de Rousseau contre notre grand Rameau, il fallait vous laisser dire, puisque ce Dictionnaire, qui est dans les mains de tout le monde, réfute ces deux propositions, plus victorieusement que je ne pourrais les réfuter. Cependant, puisque je fais les frais de vous écrire, en n'y répondant pas, j'aurais l'air d'y acquiescer : j'y reviendrai donc quand il en sera temps.

Il s'agit à pressent de l'Essai sur la (260) musique, qu'on ne m'a prêté (ne perdez pas cela de vue, Monsieur,) que le 10 juin. Il a fallu que je l'examinasse pour ne rien hasarder sur la foi d'autrui; et ce n'était pas une petite besogne pour la tête d'une femme. Quelque révoltée que je fusse de la manière im..... ( non , j'aurai la sagesse de supprimer cette épithète), de la manière dont vous y parlez de Jean-Jacques ; quelque certitude que j'eusse que vos accusations contre lui ne sont que des calomnies ; ma conviction ne me paraissait pas un bouclier propre à opposer aux traits dont vous cherchez à l'accabler, vous, vos prôneurs, tous les gens que différents intérêts vous attachent : le zèle ne suffit pas à l'amitié, comme l'audace suffit à la haine ; ce n'est pas avec des raisonnements qu'on anéantit l'allégation d'un fait : il me fallait des preuves authentiques que je n'avais pas ; il m'a donc fallu le temps de me les procurer. Grâce au ciel, je les ai ! Quelque difficile que vous puissiez être en ce genre, j'espère que vous en serez content. L'empressement que j'ai de les produire, ne me fera point intervertir l'ordre que vous avez établi ; je réglerai ma marche sur la vôtre. Sans (261) doute, je pourrais vous abandonner Jean-Jacques comme musicien ; ce n'est pas sur son incontestable savoir en musique qu'est fondée son immortelle réputation. Mais irritée de votre acharnement à dénigrer ce grand homme, je veux faire voir aux lecteurs à qui votre suffisance aurait pu en imposer, qu'il n'y a pas plus de justesse dans vos critiques, que de justice dans vos accusations. Au reste, Monsieur, comme on n'est pas obligé de rabâcher, pour répondre à quelqu'un qui rabâche, n'imaginez pas que j'entreprenne de relever les trente-sept passages de votre éternel Essai dans lesquels vous attaquez Rousseau ; je ne ferai mention que de ceux qui signifient quelque chose : je commence.

Vous dites, Monsieur : « Quand on songe » dit Rousseau dans l'article harmonie de son Dictionnaire de Musique « que de tous les peuples de la terre qui ont une musique, et un chant, les Européens sont les seuls qui aient une harmonie, des accords, et qui trouvent ce mélange agréable, etc. il est bien difficile de ne pas soupçonner que toute notre harmonie n'est qu'une invention gothique, et barbare »..... C'est comme (262) si on disait : quand on songe que de tous les peuples du monde qui ont une poésie plus ou moins étendue, les Européens sont les seuls qui aient un Homère, un Virgile, un Horace, un Racine, un Voltaire, un Tasse, un Milton, etc.... et qui trouvent un charme inexprimable dans leurs vers, il est difficile de ne pas soupçonner que tout cela n'est qu'une barbarie. [57]

Monsieur, que Rousseau ait raison ou tort, c'est ce dont ni vous, ni moi, ne sommes en état de décider. Mais vous ne pouvez pas plus que moi, nier qu'il ne soit absurde de comparer aux différentes parties d'un art quelconque, les artistes qui se sont distingués dans un autre art. C'est pourtant ce que vous faites dans cette note, d'une manière aussi positive, quoiqu'un peu moins choquante, que si vous compariez crûment Voltaire à une dissonance ; C. Van-loo, à un piédestal ; Costou, à un hémistiche ; et Rameau à une draperie. Ce n'est pas tout : vous mutilez le fragment que vous citez, avec une licence d'autant plus dangereuse, qu'il est à (263) présumer que le commun des lecteurs, déjà fatigué par la profondeur de vos raisonnements, n'ira pas chercher le complément de ceux de Rousseau, dans son Dictionnaire. Je vais donc transcrire ce fragment dans toute son intégrité ; et je vous préviens, Monsieur, que je ferai de même, toutes les fois que vous tomberez dans la même faute. Le seul ménagement que l'honnêteté me permette d'avoir pour vous, c'est de passer sur l'incorrection de votre style.

« Quand on songe, dit Rousseau, que de tous les peuples de la terre, qui tous ont une musique, et un chant, les Européens sont les seuls qui aient une harmonie, des accords, et qui trouvent ce mélange agréable ; quand on songe que le monde a duré tant de siècles, sans que, de toutes les nations qui ont cultivé les beaux-arts, aucune ait connu cette harmonie ; qu'aucun animal, qu'aucun oiseau, qu'aucun être dans la nature ne produit d'autre accord que l'unisson, ni d'autre musique que la mélodie ; que les langues orientales si sonores, si musicales, que les oreilles grecques si délicates, si sensibles, exercées avec tant d'art, (264) n'ont jamais guidé ces peuples voluptueux et passionnés vers notre harmonie ; que sans elle, leur musique avait des effets si prodigieux ; qu'avec elle, la nôtre en a de si faibles; qu'enfin il était réservé à des peuples du nord dont les organes durs et grossiers sont plus touchés de l'éclat, et du bruit des voix, que de la douceur des accents, et de la mélodie des inflexions, de faire cette grande découverte, et de la donner pour principe à toutes les règles de l'art ; quand, dis-je, on fait attention à tout cela, il est bien difficile de ne pas soupçonner que toute notre harmonie n'est qu'une invention gothique et barbare, dont nous ne nous serions jamais avisés, si nous eussions été plus sensibles aux véritables beautés de l'art, et à la musique vraiment naturelle. » [58]

Monsieur, si tous les musiciens n'adoptent pas le doute de Jean-Jacques, peut-être quelques philosophes le trouveront-ils raisonnable. Eh ! les vérités révélées mises à part, de quoi n'est-il pas raisonnable de douter ?

(265) Rousseau prétend dans son article règle de l'octave, qu'il est fâcheux qu'une formule destinée à la pratique des règles élémentaires de l'harmonie, contienne une faute contre ces mêmes règles ; (cette prétention est bien ridicule assurément !) parce qu'il n'y a pas de liaison entre l'accord de la cinquième, et celui de la sixième. Nous n'entendons pas ce qu'il veut dire, (ce serait ce me semble, Monsieur, une assez bonne raison de ne pas disserter sur ce qu'il dit.) ni où est la faute qu'il prétend être sur la sixième note de l'octave, car dans cette manière de chiffrer l'octave (ici Monsieur, vous la chiffrez comme elle doit l'être), la tierce marquée sur la cinquième note faisant sol , si , re , accord parfait du sol fondamental et la petite sixte marquée sur la sixième note faisant la , ut , re , fa, accord de septième du re fondamental : re, est donc commun aux accords, et sert par conséquent de liaison.

Quoi ! C'est parce qu'il n'y a pas de liaison entre l'accord de la cinquième note, et celui de la sixième, qu'il est fâcheux qu'une formule destinée à la pratique des règles élémentaires de (266) l'harmonie, contienne une faute contre ces mêmes règles! .... Est-il possible qu'un aussi bon logicien que Rousseau, raisonne d'une aussi étrange manière? Assurons-nous du fait. J'ouvre son Dictionnaire, et je trouve.

« Il est fâcheux qu'une formule destinée à la pratique des règles élémentaires de l'harmonie, contienne une faute contre ces mêmes règles; c'est apprendre de bonne heure aux commençants à transgresser les lois qu'on leur donne. Cette faute est dans l'accompagnement de la sixième note dont l'accord chiffré d'un 6 pèche contre les règles ; car il ne s'y trouve aucune liaison, et la basse fondamentale descend diatoniquement d'un accord parfait, sur un autre accord parfait, licence trop grande pour pouvoir faire règle. [59] »

Ah ! Je respire ! Jean-Jacques n'a rien dit qui déroge à l'idée qu'on a généralement de lui. Il a raison dans tous les points; j'en trouve la preuve dans le procédé que vous employez, Monsieur, pour le combattre. Vous feignez de ne (267) pas l'entendre, et après avoir rapporté la gamme d'ut avec les chiffres consacrés par l'ancien usage à la règle de l'octave, où l'on voit la sixième note surmontée d'un 6 dénué de tout signe, vous faites semblant de ne pas reconnaître la faute qu'il prétend être sur la sixième note de l'octave: ensuite, chiffrant ce 6 avec une barre, vous croyez avoir démontré que l'erreur de Rousseau est d'avoir regardé comme une simple sixte, l'accord de petite sixte. [60] Monsieur, pour dire que Rousseau est un imbécile, il ne vous manque que de l'oser ; vous en mourez d'envie. Mais, entre nous, il avait assez d'esprit pour savoir qu'un 6 sans barre, et un 6 barré, ne peuvent être, ni signifier la même chose en musique. Convenez-en sans vous faire trop prier ; convenez encore qu'en voyant le chiffre qui indique la sixte simple, Rousseau n'a dû argumenter que d'elle. Or , c'est ce qu'il a fait ; où est l'erreur? Comment avez-vous pu croire que nous donnerions dans un piège aussi grossier que celui que vous nous tendez ? (268) Pour acquérir le plus déloyalement du monde, le droit de nier la faute que Jean-Jacques relève, vous la corrigez d'après lui. Ecoutez-le, Monsieur. « On pourrait aussi donner à cette sixième note l'accord de petite sixte, dont la quarte serait liaison ; mais ce serait fondamentalement un accord de septième avec tierce mineure, où la dissonance ne serait pas préparée, ce qui est encore contre les règles. » [61]

Eh bien! Monsieur, qu'avez-vous fait autre chose ? Il est à remarquer, qu'à l'exemple de Voltaire, tous les antagonistes de Rousseau fondent leurs succès sur la sottise du public : je les en remercie; parce qu'en prouvant qu'ils le connaissent mal, ils s'en font bien connaître. Au reste, je tiens pour certain, que l'article que vous avez feint de ne pas entendre, est un assemblage de vérités ; et que tout musicien honnête, qui saura son métier, et voudra prendre garde à la dernière partie de cet article, conviendra qu'elle est lumineuse ; et qu'avoir imaginé qu'on pourrait avantageusement substituer (269) aux moyens déjà connus, la septième dont Jean-Jacques parle, n'est pas le fait d'un ignorant; puisqu'au moyen de cette septième les deux tétracordes qui composent l'octave, se trouveraient, autant qu'il est possible, conformes l'un à l'autre : ce qui tendrait à répandre beaucoup de clarté sur le système de la basse fondamentale, que vous portez si haut, et qui est encore bien embrouillé, malgré les éclaircissements tant vantés de M. d’Alembert.

C'est une autre erreur du même écrivain dans son article accompagnement, de combattre avec dérision ceux qui prétendent qu'il est plus aisé d'apprendre à accompagner lorsqu'on commence par apprendre la composition; c'est, ajoute-t-il, comme si on proposait de commencer par se faire orateur pour apprendre à lire. Mais, il aurait dû songer qu'on apprend deux choses en apprenant l'accompagnement, la science, et la manière. [62]

Rien n'est plus sensé, Monsieur, que ce que dit Jean-Jacques à cet égard : « plusieurs conseillent d'apprendre la (270) composition avant de passer à l'accompagnement : comme si l'accompagnement n'était pas la composition même, à l'invention près, qu'il faut de plus au compositeur. C'est comme si on proposait de se faire orateur pour apprendre à lire. Combien de gens, au contraire veulent que l'on commence par l'accompagnement à apprendre la composition ! Et cet ordre est assurément plus raisonnable et plus naturel . » [63] Il faudrait, Monsieur, ne pas confondre comme vous le faites, l'accompagnateur consommé, avec celui qui apprend l'accompagnement.

Il est à remarquer que Rousseau dans la même page , dit , qu'il faut qu'un accompagnateur soit grand musicien, qu'il sache à fond l'harmonie, qu'il connaisse bien son clavier, etc. Comment cet accompagnateur sera-t-il grand harmoniste, s'il n'a pas appris la composition?

Certes, Monsieur, vous ressemblez bien à Don Quichotte se battant contre des moulins à vent!.... Rousseau n'a jamais dit que pour être grand (271) harmoniste il ne fallait pas apprendre la composition : il a dit au contraire, qu'il fallait l'apprendre en commençant par l'accompagnement ; et cela, par la raison bien simple qu'il faut connaître les chiffres pour apprendre l'arithmétique.

Il faut que Rousseau ait tort au commencement de la page, ou à la fin[64]

Point du tout : la destinée de Rousseau est telle, qu'il faut qu'il ait raison en tout, et avec tout le monde, depuis Voltaire, jusqu'à vous, Monsieur.

Après avoir célébré la générosité d'un de nos plus grands géomètres qui n'a pas dédaigné d'éclaircir les principes de Rameau, et qui a toujours eu de la vénération pour son génie, malgré ses écarts qui le font quelquefois perdre de vue, et même malgré les torts que Rameau a eus plusieurs fois avec lui.

Il faut, Monsieur, que vous aimiez bien M. d'Alembert pour rappeler, à dessein de le faire valoir, les torts d'un homme que vous allez nous donner (272) pour être toujours juste ! Il est vrai que cet homme est mort...... 

Vous dites, Monsieur, un autre homme qui aurait dû être assez grand, pour lui rendre la même justice, n'en a pas usé avec tant de générosité:

Monsieur, la générosité fait grâce ; c'est l'équité qui rend justice.

Que n'a-t-il pas écrit contre Rameau dans son Dictionnaire de musique ? Combien ne s'est-il pas efforcé de critiquer ses ouvrages, et même de les rendre ridicules ?

Efforcé ! Il faudrait vous arrêter à chaque pas. Jean-Jacques n'a pas écrit dans son Dictionnaire de musique, ni ailleurs, un seul mot contre Rameau : car les principes, les découvertes, les ouvrages de Rameau (en musique) ne sont pas Rameau. Rousseau a cru trouver des erreurs dans les ouvrages de théorie de Rameau, et il les a combattues, parce que la réputation de ce grand maître pouvait les rendre contagieuses : mais ça a toujours été avec les ménagements que prescrit l'estime, et même le respect.

Il n'a laissé échapper aucune occasion de lancer contre eux des traits satiriques, et remplis de fiel, (aviez-vous (273) bien réfléchi, Monsieur, sur ce que c'est qu'une occasion, quand vous avez écrit cette phrase?) uniquement pour se venger de ce que Rameau ne le croyait pas auteur de tout le Devin du Village. Voici cependant le raisonnement bien simple, (ici , Monsieur, vous aviez le choix des termes, vous auriez pu dire bien plat attendu l'application) que nous avons entendu faire à cet homme TOUJOURS JUSTE. « Ce petit opéra est un tout, composé d'une moitié de choses bien faites suivant les principes, et d'une moitié de mauvaises faites contre les règles. Il n'est donc pas de la même main ; donc si Rousseau a fait les bonnes, il n'a pas fait les mauvaises. » En vérité Rameau a été bien bon de ne pas dire : donc si Rousseau a fait les mauvaises, il n’a pas fait les bonnes!

On a dit longtemps après les premières représentations du Devin du Village, que Rameau, à l'occasion des Muses, autre ouvrage en musique de J. J. Rousseau, s'était permis de lui tenir le propos que vous rapportez : ce propos avait paru dur, et ce n'était pas une raison de le révoquer en doute mais s'il porte sur le Devin du (274) Village, je suis violemment tentée de n'y pas croire. Je vous en demande bien pardon à vous, Monsieur, qui l'avez entendu.... Au reste quoiqu'en ait pu dire Rameau, il n'y a point d'inégalité assez frappante entre les différents morceaux qui composent le Devin du Village pour qu'ils ne puissent pas être de la même main ; et quand il contiendrait quelques négligences musicales, il serait difficile à Rameau lui-même de prouver qu'elles soient poussées au point de rendre ce charmant intermède mi-partie bon, et mi-partie détestable. Mais, Monsieur, vous qui en savez tant, tant, tant, en musique, vous qui connaissez si bien, si bien , si bien, les différents styles des musiciens français, et autres, voudriez-vous bien nous dire qui est celui qui a fait la bonne moitié du Devin du Village, et la bonne oeuvre de la céder à Jean-Jacques?.....J'ai bien entendu dire qu'on l'attribuait en entier à un nommé Grenet, musicien de Lyon; et à la rigueur on pourrait croire que ce petit opéra fût de lui, s'il n'avait jamais rien donné de sa composition. Aussi n'est-ce pas à Rameau que j'ai entendu dire cela ; mais à des gens dépourvus d'yeux et (275) d'oreilles, car il y a de si grandes différences entre le faire de Rousseau, et celui de Grenet, qu'il ne serait pas moins absurde d'attribuer au premier un ouvrage du second, qu'à Loutherbourg un tableau de Greuze. Mais, Monsieur, comme vous me donnez lieu de craindre que les preuves de raisonnement aient peu de pouvoir sur vous, permettez, s'il vous plaît, que je vous en donne d'un autre genre.

A mesure que Jean-Jacques travaillait au Devin du Village, il portait sa partition chez un ancien officier des Mousquetaires, encore plus recommandable par ses mœurs, et sa probité, que par son état, et son goût pour les talents: là se rassemblaient journellement beaucoup de personnes faites pour être crues, qui peuvent certifier ce que j'avance. Je ne nommerai point ce respectable officier : mais je ne doute point si cette lettre tombe dans ses mains, qu'il ne se nomme lui même : c'est à lui seul qu'appartient cet honneur. Encore un mot, Monsieur. Que diriez-vous de quelqu'un, qui ne rougissant pas de se montrer mal intentionné pour Rameau, lui disputerait les plus beaux couplets de la superbe (276) chaconne des Indes Galantes, parce qu'il lui est échappé d'employer dans ce charmant morceau deux quintes qui montent diatoniquement? [65] La faute est assez lourde ! Il ne me serait pas impossible d'en citer d'autres de ce grand homme qui, bien que toujours juste, n'était pas infaillible. Mais mon objet n'est pas de le poursuivre : je reviens au précieux texte que vous m'avez fourni.

Que répondre à cela ? (à l'argument de Rameau) des injures. Voilà le parti qu'a pris Rousseau. Mais malheureusement pour lui, il n'était pas assez savant en musique pour combattre Rameau.

Il fallait ajouter avec avantage : car quoique vous soyez en musique infiniment moins savant que Rousseau, cela ne vous empêche pas, Monsieur, de le combattre. Quant aux injures que vous prétendez qu'il a répondues à Rameau, vous êtes en règle, car vous en rapportez une, et des plus sanglantes incontestablement : la voici. « Si M. Rameau, moins occupé de calculs inutiles, eût mieux étudié la métaphysique (277) de son art , il est à croire que le feu naturel de ce savant artiste eût produit des prodiges, dont le germe était dans son génie, mais que ses préjugés ont toujours étouffé. » [66]

L'esprit peut bien suppléer à la science vis-à-vis de ceux qui ne sont pas instruits, les éblouir au point de les convaincre ; mais l'esprit est un faible secours dans les sciences exactes aux yeux des véritables savants qui ne se laissent point éblouir ni par les illusions, ni par les paradoxes. Aussi Rameau sera-t-il toujours pour eux (et pour moi aussi, Monsieur,) un homme savant et plein de génie ; et Rousseau ne leur paraîtra en musique qu'un homme sans génie, et fort peu instruit.

Ah ! Monsieur, sans génie est un peu trop fort: mais c'est un de vos moindres blasphèmes. Rousseau avait en musique plus d'esprit que de génie, comme compositeur ; et en toute autre chose plus de génie que d'esprit. Quant à son savoir, nous verrons ailleurs ce que vous en pensez vous-même.

(278) Il a tant d'autres avantages par son éloquence, et sa logique, qu'il peut éprouver quelques pertes sans se trouver moins riche.

Placer ce beau compliment comme il l'est, c'est employer de faux or pour dorer la pilule. L'homme le plus riche ne peut perdre, sans se trouver moins riche de ce qu'il a perdu. L'article sur lequel Rousseau est le plus injuste, est précisément  celui qui assure à Rameau une gloire immortelle ; sa belle découverte de la base fondamentale etc. etc. [67]

Ah ! Nous y voilà donc arrivés ! ..... Admirateur outré de Rameau, qui certainement en mérite de raisonnables, vous croyez Monsieur, devoir sacrifier aux mânes de ce sublime Musicien, tous ceux qui, comme vous, n'admettent pas jusqu'à ses rêves. Pour moi, je lui rends un hommage infiniment plus digne de lui ; et je dis que, s'il est incontestablement vrai qu'il soit, à tous égards, le premier musicien que la France ait produit, il ne l'est pas moins, qu'en distinguant dans cet homme rare, le praticien du philosophe, on fera fort bien d'imiter, si l'on peut, le premier, et de se préserver avec soin des erreurs du second. Sans doute le système de la basse fondamentale est une chose fort ingénieuse, et par le moyen de laquelle on peut, jusqu'à un certain point, rendre raison des procédés qu'emploie le génie. Mais qui oserait avancer, qu'avec le seul secours de ce système, on pût créer une seule phrase de musique passablement élégante? Les Italiens, les Allemands, les Français depuis MM. Philidor, Gossec, Grétry, jusqu'au dernier des musiciens, peuvent résoudre cette question ; et le sentiment de ceux que je viens de nommer, est déjà connu sur cet objet. Vous leur opposerez sans doute la profonde vénération dont la découverte de Rameau pénètre M. l'abbé Roussier : cela est fort bien. Mais en conscience M. l'abbé Roussier qui voit dans la basse fondamentale, qu'il appelle la vraie théorie de la musique, la position des astres, leurs cours, leurs révolutions, leurs influences, le principe des principes, le centre où tout aboutit, enfin ce que personne, ni le père Martini, ni Rameau lui-même n'y (280) a jamais vu ; qui y cherche vraisemblablement, le secret du grand oeuvre, la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel etc. etc. peut-il entraîner des musiciens qui ne veulent trouver dans un système musical, que des avantages relatifs à la musique ? Quels sont ceux qu'offre celui-ci ? Quel est celui de ses partisans à qui le public doit un seul de ses plaisirs ? Qu'a fait en musique M. l'abbé Roussier ? Rien.... Encore s'il était le seul qui se fût trouvé stérile en dépit de ses belles et grandes connaissances du corps sonore, du double emploi, de tous les renversements possibles, on pourrait croire qu'il lui était réservé de tout savoir pour ne rien faire: mais M. d'Alembert, qui n'a pas dédaigné d'éclaircir les principes de Rameau, et qui, sans doute,  les entend, entend si bien la musique, qu'il bat la mesure à contre-temps ; cela est de notoriété publique ; et de tous les apôtres déclarés de la basse fondamentale, il n'y en a pas un, de qui il fût possible de citer un bon ouvrage. Que conclure de tout cela ? Que « Rameau a rendu des services très réels, très grands, et très solides à la (281) musique; [68] et aux musiciens en leur donnant des règles d'harmonie, qui, si elles ne leur apprennent pas à faire, leur apprennent du moins à juger ce qu'ils ont fait ; mais qu'il a rendu d'encore plus grands services au public; et que vous devez, Monsieur, nous pardonner, à nous autres gens assez grossiers pour nous attacher au physique de la musique, de préférer Rameau composant de magnifiques chœurs, et de délicieux airs de danse, à Rameau se livrant à de sublimes, mais vaines spéculations qui, vous en convenez, le font quelquefois perdre de vue.

On a imprimé en 1754 un ouvrage du Père Castel, sous ce titre, lettres d'un Académicien de Bordeaux sur le fond de la musique. C'est une réponse à la lettre de Rousseau contre la musique française. Il s'en faut bien que le style de ces lettres réponde à celui de Rousseau ; le Père Castel y a sans doute raison.

Oh! sans doute : le moyen d'avoir tort quand on réfute Rousseau!.... Vous m'avez bien l'air Monsieur, de (282) ne pas connaître ces lettres ; je ne les connais pas non plus, ni personne qui les connaisse. Cela est d'un assez mauvais préjugé pour elles ; sans compter que les Editeurs des Oeuvres de J. J. Rousseau, qui, attachés ou non à ses intérêts, ont sûrement consulté les leurs, (puisqu'ils ont inséré dans leur édition, les admirables réponses de MM. d’Alembert, et Marmontel,) ont préféré aux lettres sur le fond de la musique, par le Père Castel, l'apologie de la musique française par M. l'abbé Laugier. Apologie qui, bien que la meilleure réponse qui ait été faite à la lettre sur, et non pas contre la musique française, laisse subsister dans toute leur force les raisonnements de Rousseau ; et cependant fait honneur à son auteur, par le ton de décence qui y règne, et les vérités flatteuses qu'il adresse à l'homme célèbre qu'il combat. Ne serait-ce point, Monsieur, par cette raison que vous ne faites aucune mention de cette apologie à l'article Laugier ? Mention qui eût été au moins aussi bien placée dans un ouvrage de la nature du vôtre, que celle que vous faites des Essais sur l'Architecture, et de l’histoire de Venise.

(283) Mais on est presque fâché (que le Père Castel ait sans doute raison) quoi qu'on soit indigné des paradoxes de Rousseau. [69]

Il est naturel de ne croire les autres susceptibles que des impressions qu'on a reçues soi-même. Les paradoxes de Rousseau en matière de musique vous ont donc indigné, Monsieur ? .... Dans ce cas-là, il y a cent contre un à parier que le fanatisme qui a dressé l'échafaud de l'innocent Calas vous a impatienté !

Comme je n'écris, Monsieur, ni pour faire du bruit, ni pour faire de l'argent, ni pour faire de l'esprit, je me garderai bien de vous suivre dans tous les écarts que vous faites depuis la page 667 jusqu'à la page 677 du troisième tome de votre scandaleux ouvrage : si je ne relevais que quelques-uns des reproches que vous adressez à Jean-Jacques, vous croiriez que je passe condamnation sur les autres ; et si je voulais les relever tous, il faudrait que je fisse dix volumes aussi épais que les vôtres. De plus Jean-Jacques écrivant à M. Grimm, se défendait de répondre à (284) M. Gautier, parce que ce dernier n'avait pas saisi l'état de la question, et ne l'avait pas entendu. Ayant les mêmes raisons vis-à-vis de vous, quant aux prétendues erreurs que vous trouvez dans le Dictionnaire de musique, je dois prendre le même parti : aussi n'extrairai-je des dix pages dont il s'agit, qu'un seul des passages qui n'attaquent pas le caractère du vertueux Jean-Jacques : le voici.

On ne doit pas regarder comme un ouvrage de théorie sa lettre sur (bon cela) la musique française, qui fit tant de bruit lorsqu'elle parut, et qui méritait si peu d'en faire, puisque ce n'est qu'un enchaînement de paradoxes.

Cela est tranchant. Vous êtes fort le maître, Monsieur, de regarder comme il vous plaira la lettre sur la musique française ; cela est , je pense, fort indifférent à l'opinion que le public en a: Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai entendu dire à un musicien recommandable à tous égards, et dont vous parlez vous-même avec éloge ; « si la lettre sur la musique française ne contient que des paradoxes, ils ont un air de si vérité si frappant pour moi, qu'il ne m'est pas possible de les prendre pour (285) autre chose, que pour un enchaînement de raisonnements clairs, simples, concluants, et si concluants, que je n'hésiterais pas de défier qui que ce fût, d'y répondre d'une manière satisfaisante pour quiconque réunit au plus léger savoir, la droiture qui devrait être la base de tout jugement porté sur les hommes et sur leurs ouvrages. » Ce musicien, Monsieur, est grand partisan de Rameau; mais il l'est encore plus de la vérité, et l'accueille partout où il la trouve.... Je ne saurais aller plus loin sans accorder quelques moments à la surprise que me cause le style de ces dix pages, et des cinquante-trois endroits de votre Essai où vous parlez de Jean-Jacques. Quelle extrême disconvenance entre les expressions et le sujet ! Quelle profonde ignorance, ou quel répréhensible mépris de tout ce qui tient aux bienséances ! ..... Mais, Monsieur, qui pouvez-vous être? Dans quelle classe de la société faut-il vous chercher? Votre entreprise, et votre ton donnent de vous des idées tout à fait opposées: l'une vous annonce comme un homme assez avantageusement placé, pour compter sur de grandes ressources ; l'autre.....On ne pourrait (286) pas faire cette question sur l'auteur des Observations sur la musique, et principalement sur la métaphysique de l'art, quand vous ne l'auriez pas nommé ; sa manière est celle de la bonne compagnie ; il n'adopte pas plus que vous le sentiment de Rousseau sur la musique, et assurément rien n'est plus libre ; mais s'il se permet de le combattre, il ne se permet pas d'oublier les égards qui sont dus à un homme d'un aussi rare mérite ; et en cela, il s'honore encore plus que l'illustre Genevois. Venons aux preuves de votre bonne volonté pour lui, c'est-à-dire, de votre honnêteté.

Avant de mettre sous les yeux de vos lecteurs les seize exemples sur lesquels vous établissez la nécessité de refondre le Dictionnaire de musique, vous dites, Monsieur:

II n'est pas inutile de relever d'abord la preuve évidente d'une mauvaise foi dont on n'aurait pas dû le soupçonner (Rousseau).

A la fin de sa préface pag. ix, on lit ces mots : « si l'on a vu dans d'autres ouvrages quelques articles importants qui sont aussi dans celui-ci, ceux qui pourront faire cette remarque voudront (287) bien se rappeler que, dès l'année 1750 le manuscrit est sorti de mes mains sans que je sache ce qu'il est devenu depuis ce temps-là.

Pourquoi se servir de pareils moyens pour esquiver des reproches, lorsque la vérité peut se découvrir si facilement, quand il ne faut que lire et comparer?

A la Page 474, et dans plusieurs autres endroits, Rousseau parle des Essais de M. Serre de Genève (imprimés en 1753) ; ailleurs , il donne un abrégé du système de Tartini, ( qui n'a paru qu'en 1754 ); dans quelques articles il cite des morceaux pris de la seconde Edition des Eléments de musique par M. d'Alembert; et cette Edition est de 1762[70] Comment accorder tout cela avec la phrase que l'on vient de lire ? Un philosophe qui affectait tant d'austérité, devait-il avancer une pareille fausseté si aisée à détruire ? D'ailleurs, la première Édition de ce même ouvrage est de 1752, ce qui est toujours postérieur à l'année 1750 citée par Rousseau. [71]

Accuser Rousseau de mauvaise foi! (288) Les honnêtes gens seraient bienheureux, si toutes les calomnies étaient aussi aisées à détruire. La bonne foi a toujours été la vertu distinctive de Rousseau : c'est en ce point, qu'il n'a jamais été, et qu'il ne sera jamais surpassé, ni peut-être égalé par personne. S'il dit une chose, ce n'est pas parce qu'il l'a déjà dite, c'est parce qu'il la pense : change-t-il d'opinion, aussitôt il change de langage ; et voilà d'où nos bien intentionnés philosophes partent pour crier à la contradiction. Ils voient bien que ce qu'ils appellent de ce nom, est une succession d'hommages rendus à la vérité, par un homme trop sensible pour être toujours affecté de la même manière : ils le voient, ils en suffoquent, et veulent se soulager, en empêchant les autres de le voir. Jean-Jacques n'est point un homme à systèmes; ses idées, en fait de choses d'agrément, dépendent des impressions qu'il reçoit; il avoue franchement les révolutions qu'il éprouve, et se croit obligé de se rétracter sur ce qu'il commence à regarder comme une erreur. Cette apparente mobilité est une constance réelle, et toujours estimable; quoiqu'il ne gagne pas toujours à substituer (289) une opinion à une autre. Par exemple, on assure qu'en sortant de la représentation d'un Opéra du célèbre Gluck, l'enthousiasme qu'elle lui avait causé le porta à s'écrier: « j'ai dit et écrit que les Français n'avaient, ni ne pouvaient avoir de musique; M. Gluck vient de me prouver le contraire. » A mon avis, c'était en croyant qu'il s'était trompé, que Jean-Jacques se trompait : car il n'avait certainement jamais voulu dire que la combinaison des sons nous fût impossible, mais seulement que notre langue était incompatible avec la perfection du chant ; et tous les miracles de M. Gluck ne peuvent empêcher que nos e muets, nos syllabes sourdes, notre prononciation nasale, la dureté de nos mots terminés par des consonnes, ne fassent en musique un effet détestable. Mais revenons à vous, Monsieur.

Comment se peut-il que donnant au public un ouvrage immense (qu'au moins vous avez lu), vous n'ayez pas pris la précaution de lire assez attentivement pour les entendre, les sept pages qui composent la préface du Dictionnaire de musique, [72] avant de (290) hasarder l'odieuse sortie que vous faites contre son auteur? Relisez-la, Monsieur, cette préface ; vous y trouverez des leçons de droiture, et de défiance de soi-même, qui vous seront utiles, si vous pouvez vous élever jusqu'à en faire votre profit. Vous y verrez page première:

 « Je ne formai pas de moi-même cette entreprise ; elle me fut proposée ; on ajouta que le manuscrit entier de l'Encyclopédie devait être complet avant qu'il en fût imprimé une seule ligne; on ne me donna que trois mois pour remplir ma tâche, et trois ans pouvaient me suffire à peine pour lire, extraire, comparer, et compiler les auteurs dont j'avais besoin : mais le zèle de l'amitié m'aveugla sur l'impossibilité du succès ; fidèle à ma parole, aux dépends de ma réputation, je fis vite et mal, ne pouvant bien faire en si peu de temps; au bout de trois mois, mon manuscrit entier fut écrit, mis au net, et livré, je ne l'ai pas revu depuis. »

Page v. « Désespérant d'être jamais à portée de mieux faire, et voulant quitter pour toujours des idées dont mon esprit s'éloigne de plus en plus, je me suis occupé dans ces montagnes (291) à rassembler ce que j'avais fait à Paris, et à Montmorency, et de cet amas indigeste est sorti l'espèce de Dictionnaire qu'on voit ici. »

Enfin page ix. « Si l'on a vu, dans d'autres ouvrages quelques articles importants qui sont aussi dans celui-ci, ceux qui pourront faire cette remarque voudront bien se rappeler, que, dès l'année 1750, le manuscrit est sorti de mes mains, sans que je sache ce qu'il est devenu depuis ce temps-là. Je n'accuse personne d'avoir pris mes articles; mais il n'est pas juste que d'autres m'accusent d'avoir pris les leurs.”

Motiers-Travers le 20 Décembre 1764.


Comparez ces trois passages , Monsieur, peut-être parviendrez-vous à comprendre.

1°. Que le manuscrit que Jean-Jacques dit être sorti de ses mains en 1750, et n'y être jamais revenu, est celui des différents morceaux destinés à l'Encyclopédie, et non celui du Dictionnaire de musique.

2°. Qu'il était impossible que Jean-Jacques dît, qu'il avait perdu de vue en 1750, des choses qu'il n'avait pas (291) encore faites lorsqu'il se retira à Montmorency en 1756 ; d'autant plus que, son amour pour la vérité mis à part, il respectait trop le public pour lui proposer de dévorer une pareille absurdité.

3°. Qu'il est tout simple que Jean-Jacques ait composé le Dictionnaire qu'il publia en 1764, tant des articles qu'il avait fournis pour l'Encyclopédie en 1750, et dont il n'avait jamais revu le manuscrit, que des articles qu'il avait faits en différents temps depuis cette époque ; et qu'il parle dans ces derniers, des Essais de M. Serre de Genève, imprimés en 1753 ; du système de Tartini qui n'a paru qu'en 1754, et qu'il cite des morceaux pris de la première et de la seconde édition des Eléments de musique de M. d'Alembert, puisque l'une est de 1752, et l'autre de 1761, temps postérieurs à l'année 1750, citée par Rousseau, mais antérieurs à l'année 1764 où parut son Dictionnaire. Que la conclusion la plus naturelle que l'on puisse tirer de la comparaison des dates que vous rapportez avec une si imprudente affectation, c'est qu'il serait très possible que M. d'Alembert eût enrichi ses Eléments de musique qui ne parurent qu'en 1752, de quelques idées prises dans le manuscrit livré par Rousseau, et perdu, pour lui, en 1750. Je ne dis pas que cela soit : je dis seulement que cela est croyable, et que l'extravagance que vous attribuez à Rousseau, ne l'est pas.

4°. Enfin, que rien n'est plus facile à accorder que tout cela, avec la phrase qu'on a lue, non, telle que Rousseau l'a écrite, mais mutilée, et par conséquent dénaturée par vous avec autant de maladresse que de perfidie. Que tout cela est aussi clair que le jour ; et qu'il ne l'est pas moins qu'il faut être d'une bêtise inouïe, ou d'une méchanceté atroce pour dire en pareil cas, un philosophe qui affectait tant d'austérité devrait-il avancer une pareille fausseté si aisée à détruire ? Je vous demande pardon, Monsieur, ..... non, c'est au public que je le demande, de me laisser emporter jusqu'à vous dire des vérités aussi humiliantes ; heureusement son équité me rassure ; il sentira que vous rendez la modération impossible. Eh! où est la personne honnête qui pourrait de sang-froid vous voir fronder les moyens dont, selon vous, Jean-Jacques se sert pour esquiver des reproches que, selon tout ce (294) qui a le sens commun, il ne mérita jamais, vous, qui pour assurer le succès de vos noirceurs, employez des moyens aussi petits, aussi bas, que la soustraction de l'adverbe peu, qui dans la préface du Dictionnaire précède l'adjectif importants, et celle de la dernière phrase du seul passage de cette préface que vous ayez rapporté ? Qui ne serait révolté de vous entendre dire d'un air léger, il ne faut que lire et comparer, tandis que vous devriez tomber aux genoux du public, pour le supplier de n'en rien faire?..... Monsieur, je vous ai déjà demandé qui vous étiez et je vous demande à présent ce que vous ambitionnez d'être : car il n'y a que l'intérêt qui puisse vous engager à poursuivre avec autant d'acharnement un homme qui ne vous a jamais fait de mal ; qui n'a même vraisemblablement jamais pensé à vous. A qui avez-vous voulu faire votre cour, en falsifiant si indignement le texte de Jean-Jacques? Texte à quoi le retranchement du mot peu donne un sens fort opposé à celui que l'auteur y avait attaché. Quelle est la créature assez méprisable, pour que vous puissiez acheter sa protection, en vous exposant (295) à être convaincu à la face de l'univers du plus déshonorant de tous les mensonges ? Vous vous êtes sans doute flatté qu'on ne daignerait pas vérifier vos citations; à certains égards vous vous êtes rendu justice : mais si votre personne, qui que vous soyez, rend votre conduite sans conséquence, le nom seul de l'homme que vous outragez a le droit d'attirer l'attention de tout ce qui sait apprécier les vertus, ses qualités, ses talents, et ses ouvrages. Aussi on a eu beau me dire que vous ne méritiez pas une réfutation, je n'ai pu réduire au silence. Eh! pourquoi ne parerais-je pas les coups que vous vous efforcez de porter à la mémoire de Jean-Jacques, moi qui aurais voulu garantir sa personne de la piqûre d’un insecte ?

Nous n'aurions pas borné ainsi nos observations si Rousseau vivait encore; et nous comptions en donner un bien plus grand nombre lorsque nous publiâmes notre prospectus, parce qu'alors il pouvait nous répondre. Aujourd'hui qu'il n'est plus, nous nous contenterons d'indiquer ses principales erreurs en Musique. L'amour de la vérité ne nous permet pas de les passer (296) sous silence dans un ouvrage consacré à cet art; et si nous devons respecter la cendre de cet éloquent Ecrivain, nous devons encore plus préserver ses lecteurs du danger que l'on court quelquefois à le croire.

            Quelle impropriété d'expression ! du danger que l'on court quelquefois à le croire ! S'il y a du danger à se tromper en fait de musique, il n'y a sûrement qu'un léger inconvénient à se tromper en matière de religion, de morale, de politique..... A qui prétendez-vous persuader, Monsieur, que le respect que vous devez à la cendre de Rousseau a borné vos observations sur ses erreurs en musique, lorsque vous attaquez avec une licence punissable sa bonne foi, ses mœurs, sa probité, et par conséquent toutes les vertus qui devaient imprimer le plus grand respect pour sa personne, depuis sa mort, durant sa vie, même avant son existence, si on avait pu la prévoir? Encore une fois, pour qui prenez-vous vos lecteurs ? Il est plus malheureux pour vous qu'il ne vous est donné de le sentir, que J. J. Rousseau ait si tôt terminé son honorable carrière : l'homme à qui vous avez le plus désiré de nuire, (297) sera celui dont la perte vous aura le plus nui : s'il avait vécu jusqu'à la publication de votre rapsodie il est présumable, ( quoiqu'en dise l'hypocrite note que je viens de transcrire), que vous auriez quelques horreurs de moins à vous reprocher. Mais si vous aviez eu le courage alors que cet éloquent Ecrivain pouvait vous répondre, de braver le danger d'être foudroyé, vous l'auriez pu sans risque, il vous aurait laissé japper; et sa volonté m'ayant été manifestée par sa conduite, j'aurais enchaîné le zèle qui me porte à faire retomber sur vous l'exécrable opinion que vous voulez donner de lui. Aujourd'hui mes devoirs sont changés; son silence étant devenu forcé, le mien deviendrait coupable. Il m'en eût coûté, sans doute, pour m'élever jusqu'à l'imiter, il m'en coûte d'une autre façon pour m'abaisser jusqu'à vous répondre : mais de même que tout m'eût été possible pour lui complaire, tout me l'est, tout me le sera pour le défendre. Une estime aussi inaltérable, un respect aussi profond, une amitié aussi ardente, en un mot de sentiments tels que ceux que je conserve pour lui, ne trouvent point d'efforts (298) au-dessus, ni de soins au-dessous d'eux.

            Quel autre motif que celui de la jalousie pourrait lui avoir fait dire dans la préface de son Dictionnaire, page viii. « J'ai traité la partie harmonique dans le système de la basse fondamentale, quoique ce système imparfait et défectueux, à tant d'égards, ne soit point, selon moi, celui de la nature et de la vérité, et qu'il en résulte un remplissage sourd et confus plutôt qu'une bonne harmonie. » [73]

            L'ignorance ou la mauvaise foi peuvent seules avoir dicté cette phrase. Quoiqu'il soit démontré que Rousseau n'entendait pas bien le système de la basse fondamentale, puisqu'il en a si mal expliqué plusieurs parties, nous croirions néanmoins lui faire injure, si nous le soupçonnions de ne l'avoir pas entendu assez pour lui rendre la justice qu'il mérite.

Il n'entendait pas bien ce système, puisqu'il l'a mal expliqué; et puis, il l'entendait assez pour lui rendre la justice (299) qu'il mérite. Le bel éloge que voilà de ce fameux système ! Mais à votre avis, Monsieur, le soupçon de mauvaise foi, est donc moins injurieux que celui d'ignorance? Je suis bien sûre que Rousseau ne pensait pas ainsi. Cette différence entre vous et lui, est une suite nécessaire de toutes les autres.

            Si ce n'est pas l'ignorance, c'est donc la mauvaise foi; et alors, qui a pu la faire naître, si ce n'est la jalousie ?

            Pour cette fois, Monsieur, je viens à votre secours, ce que vous ne faites qu'avancer, j'en apporte la preuve. Rousseau a dit en parlant de Rameau : « il faudrait que la nation lui rendît bien des honneurs pour lui accorder ce qu'elle lui doit. » [74] Qui ne reconnaîtrait dans cette phrase choisie entre beaucoup d'autres du même ton, le langage de la jalousie ? N'est-ce pas là mot pour mot, celui que vous, et vos pareils, tenez à l'égard de J. J. Rousseau ? La patience échappe; Rousseau jaloux de Rameau!.....Quelle pitié!..... Apprenez, Monsieur, puisque (300) vous en êtes encore là, que Rousseau avait dans la tête de quoi exciter la jalousie de tous ceux qui en sont susceptibles; et dans le cœur, de quoi n'en concevoir de personne.

            Elle est encore prouvée par la préférence qu'il donne gratuitement au système de Tartini sur celui de Rameau. Aucune raison ne pouvait l'y déterminer. 1°. Parce que celui de Rameau existait près de quarante ans avant celui de Tartini, et que par conséquent Rameau a le mérite de l'invention.

            Puisque le système de Rameau, et celui de Tartini ne se ressemblent point, je ne vois pas que le mérite de l'invention appartienne plus à Rameau qu'à Tartini, quoique le dernier n'ait écrit que près de quarante ans après l'autre. Le beau titre à faire valoir en fait de systèmes que celui de l'ancienneté! Copernic ne l'a-t-il pas emporté sur Ptolémée, et Newton sur Descartes, en dépit du droit d'aînesse ? Au surplus, si le systèmes de Rameau, et de Tartini ne sont pas plus utiles que ne le jugent quelques gens qui s'y entendent, le mérite de l'invention se réduit à peu de chose ; et la préférence qu'on donne à l'un sur l'autre est en effet très gratuite. (301)

            2°. Parce que, quoique antérieur à celui de Tartini, il embrasse un plus grand nombre d'objets.

N'aurait-il pas fallu dire qu'il contient un plus grand nombre de rêves ? Peut-on s'en rapporter à vous, Monsieur ; vos connaissances et votre bonne foi sont-elles mieux établies que tous les systèmes de la basse fondamentale de Zarlin, de Rameau, de Fux, et de Tartini ?

            3°. Parce que la plus grande partie de ce que dit Tartini est contenue dans ce qu'enseigne Rameau.

Quand vous m'aurez mise au fait de ce que contient cette troisième raison, qui ne soit pas compris dans la précédente, je tâcherai de vous répondre, Monsieur; jusque là je ne le pourrais sans me répéter ; et les redites ne sont bonnes qu'en musique ; encore faut-il qu'elles soient ménagées avec art.

            4°. Parce que, dans ce que Tartini présente sous des idées différentes, on n'apprend rien qui ne soit dans Rameau.

Des idées différentes qui n'apprennent que les mêmes choses !....Voilà qui n’est pas trop facile à entendre. Cependant, quand on sait qu'ut dièse et (302) re bémol, qui sont deux objets très différents, se prennent l'un pour l'autre dans le genre enharmonique, et qu'à l'aide de la basse fondamentale tout cela s'explique très clairement, il n'y a plus, Monsieur, qu'à tirer la conséquence de votre raisonnement, et pour cela , on n'a qu'à se dire, des idées différentes de celles qu'on avait déjà, et qui sont pourtant les mêmes, ne sont différentes que parce qu'on les avait déjà. Oh ! Ceci est certainement l'équivalent du genre enharmonique.

            Si l'un des deux systèmes doit avoir l'avantage, on voit que ce ne doit pas être celui de Tartini. [75]

            On voit ! En vérité, Monsieur, on peut avoir de très bons yeux, et ne point voir cela : Rousseau qui n'était point aveugle a vu tout le contraire ; et bon nombre de gens très clairvoyants, ne voient rien qui puisse les décider en faveur de l'un de ces deux systèmes, si diversement appréciés.

            Le Père Souhaitty religieux de l'Observance, a donné en 1677 un Essai intitulé, nouveaux Eléments du chant. (303) Il y propose une nouvelle manière d'écrire le plain-chant, ou la musique, en se servant de chiffres au lieu de notes. Voici comme il s'exprime à la page 3 de son ouvrage. « 1 , s'appelle ut; 2, ré; 3, mi ; 4, fa; 5, sol; 6, la; 7, si; ou si on l'aime mieux , 1, s'appelle un ; 2, deux; 3, trois ; 4, quatre; 5, cinq ; 6, six ; 7, sept; on choisira ; car cela est indifférent. »

Quant aux octaves inférieures, le Père Souhaitty les exprime par les mêmes chiffres avec une virgule 1, 2, 3 , etc.... et il exprime les supérieures par les mêmes chiffres avec un point, 1. 2. 3. etc.

C'est là précisément la méthode que Rousseau a publié comme de lui en 1743, et dont il donne un précis au mot notes dans son Dictionnaire de musique , sans indiquer ni dans l'un, ni dans l'autre endroit la source où il avait puisé. Il est fâcheux pour un philosophe aussi ami de la vérité que l'était Rousseau, qu'on ne puisse supposer qu'il ait eu de son côté la même idée que le Père Souhaitty, puisqu'à la fin d l'article système de son Dictionnaire, il nomme le Père Souhaitty parmi d'autres auteurs de systèmes, (304) mais sans faire connaître nulle part en quoi consistait celui de ce religieux. Or comme le Père Souhaitty n'a jamais fait d'autre système que celui d'une nouvelle manière de noter la musique, et que Rousseau le cite, il le connaissait donc; puisqu'il le connaissait, et que ces deux systèmes n'en font qu'un, Rousseau a donc donné comme de lui, ce qui était d'un autre. [76]

Ce syllogisme est bien digne de vous, Monsieur ; on ne vous accusera pas de l'avoir puisé dans une source étrangère. Avec tout cela il me surprend. Comment pouvez-vous penser que Jean-Jacques n'eût pas été frappé d'une inconséquence qui vous choque ; et qu'il eût eu l'ineptie de parler du Père Souhaitty, s'il avait voulu s'emparer de ce que ce religieux appelle très improprement sa découverte, puisqu'il était si peu connu, que, même selon vous, Jean-Jacques n'avait qu'à se taire pour faire croire qu'il ne le connaissait pas ? La bonne foi qui pas besoin d'adresse, ne fait point de gaucheries. mais vous, Monsieur, vous en faites une inconcevable, en disant des systèmes du père (305) Souhaitty, et de Jean-Jacques, ces deux systèmes n'en font qu'un, lorsque, pour se convaincre du contraire, il ne faut que lire et comparer. C'est précisément ce que je fais : j'ai sous les yeux les Eléments du chant, et la Dissertation sur la musique moderne. C'est de ces deux ouvrages que je vais tirer la preuve de votre turpitude: humiliation à laquelle vous n'avez pu vous exposer, que dans l’espérance que la gloire de Rousseau ne serait assez chère à qui que ce soit, pour qu'on se livrât à un examen si dangereux pour la vôtre. Vous vous êtes lourdement trompé : (je veux bien en passant donner cet avis à tous les méchants que son ombre importune encore); Rousseau, le plus attachant des hommes, même par ce qui s'opposait en lui à la perfection que la nature humaine ne comporte pas, a laissé nombre d'amis qu'on blesse personnellement en attaquant sa mémoire : je ne suis pas la seule qui veille à ses intérêts avec une application infatigable ; plusieurs l'ont déjà victorieusement défendue ; leurs armes dureront longtemps ; elles sont d'aussi bonne trempe que leur zèle. Malgré ce que j'ai dit plus haut, comme il n'y a rien (306) sur quoi tout le monde pense de même, il a fallu que je briguasse l'honneur d'entrer en lice avec vous, Monsieur, on voulait me le disputer. Cela vous étonne ?.... Mais songez donc qui vous attaquez ; et voyez s'il est possible d'imaginer une circonstance où il ne soit pas honorable de représenter J. J. Rousseau. Quant à moi, quoique je n'aie pas la sottise de m'exagérer l'idée de mes talents, la dignité de ce rôle élève assez mon âme, pour m'inspirer la confiance de le remplir avec succès. Venons à la comparaison de ces deux systèmes, qui, s'il faut vous en croire, n'en font qu'un.

Le révérend Père Jean-Jacques Souhaitty rejette absolument de sa méthode toutes sortes de clefs. [77]

J. J. Rousseau supprime toutes les clefs usitées, mais il les remplace ; et celle qu'il a imaginée a cet avantage sur les clefs de la méthode ordinaire, qu'elle fait connaître au premier coup d’œil, si on est dans le ton majeur qu'elle indique, ou dans son relatif : première différence.

Le Père Souhaitty ne reçoit point les (307) différences ordinaire de b. mol, et de b. quarre. [78]

Rousseau exprime le bémol par une ligne qui croise la note en descendant : (…) [79] et ne retranche que le bécarre: seconde différence.

Le Père Souhaitty appelle indifféremment 1 ut, ou un; 2 ré ou deux; 3, mi ou trois; 4, fa ou quatre, etc.* [*Eléments du chant, page 3.]

Rousseau ne laisse point cette alternative: troisième différence.

            Le Père Souhaitty marque le dièse par un point interrogatif (?). [80]

            Rousseau emploie à cet usage une ligne oblique qui croise la note en montant de droite à gauche : sol dièse par exemple s'exprime ainsi (…) [81] : quatrième différence.

            Le Père Souhaitty marque le tremblement pur par un point admiratif (!). [82]

            Cet agrément n'était vraisemblablement pas connu de Rousseau (malgré les nouveaux Eléments du chant), car (308) il n'en fait aucune mention : cinquième différence.

            Le Père Souhaitty marque l'octave inférieure par une virgule, 1, 2, 3, etc. et l'octave supérieure par un point, 1. 2. 3. etc. [83]

            Rousseau marque les octaves supérieures par un point au-dessus du chiffre 1, 2, 3, [84] etc. et les octaves inférieures par un point au-dessous du chiffre 1, 2, 3, [85] etc. ou bien par la seule position des chiffres, en plaçant ceux qui appartiennent à l'octave supérieure au-dessus de la ligne horizontale qui porte les chiffres de l'octave intermédiaire, et au-dessous de cette ligne, ceux qui appartiennent à l'octave inférieure. Quand il veut sortir de ces octaves pour monter, ou descendre, il ajoute une ligne accidentelle au-dessus, ou au-dessous des chiffres déjà posés hors de la ligne principale ; et au moyen de trois lignes seulement, il peut parcourir l'étendue de cinq octaves ; ce qu'on ne saurait faire dans la musique ordinaire, à moins de dix-huit lignes : sixième différence.

(309) On a vu quel usage le Père Souhaitty fait de la virgule. [86]

Rousseau ne s'en sert que pour séparer les temps de la mesure: objet dont le Père Souhaitty ne s'est nullement occupé : septième différence. Mais..... j'ai tort..... ce ne sont pas les différences qu'il faut compter ; elles sont innombrables ; ce sont les rapports : or je soutiens qu'il n'y en a qu'un seul, l'adoption des chiffres : encore ce rapport est-il anéanti par la manière de les employer. C’est ce dont se convaincront aisément tous ceux à qui l'amour de la vérité inspirera le courage de comparer ces DEUX systèmes également rejetés. C’est ce que l'Académie royale des sciences a autorisé à croire quand elle a dit :

            « Quoi qu'en général la manière d'écrire la musique sur une seule ligne horizontale et AVEC DES CHIFFRES, ne soit nouvelle puisque les anciens l'écrivaient ainsi, [87] et qu’il y (310) a plus de 65 ans qu'on a pensé à employer les chiffres à cet usage, il faut avouer que le sieur Rousseau a donné à cette méthode une toute autre étendue que celle qu'on lui avait donnée jusqu'à présent, et que ce qu'il y a ajouté peut en quelque manière la lui rendre propre.

Du reste il paraît à l'Académie que cet ouvrage est fait avec art, et énoncé avec beaucoup de clarté ; que l'auteur est au fait de la matière qu'il traite ; et qu'il est à souhaiter qu'il continue ses recherches pour la facilité de la pratique de la musique. » [88]

            Ce jugement tire à conséquence, Monsieur : d'autant plus qu'il n'est pas, comme le vôtre, dicté par la partialité ; la respectable compagnie qui l’a porté, n'avait aucun intérêt, et ne pouvait avoir aucun penchant à favoriser J. J. Rousseau, en qui elle ne voyait qu'un étranger que rien ne rendait recommandable, et qui était loin d'annoncer le degré de considération où ses vertus, et ses talents devaient un jour le faire parvenir, et que ses envieux lui ont (311) fait payer si cher. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet, parce qu'il ne s'agit pas ici de savoir si le système de Rousseau est bon, mais s'il est à lui. Ce n'est pas tout : il promet de donner, s'il y est encouragé par le public, un autre ouvrage qui contiendra les principes absolus de sa méthode, tels qu'ils doivent être enseignés aux écoliers.

            « J'y traiterai (dit-il) d'une nouvelle manière de chiffrer l'accompagnement de l'orgue et du clavecin, entièrement différente de tout ce qui a paru jusqu'ici dans ce genre, et telle qu'avec quatre signes seulement, je chiffre toute sorte de basse continue, de manière à rendre la modulation et la basse fondamentale toujours parfaitement connue de l'accompagnateur, sans qu'il lui soit possible de s'y tromper. Suivant cette méthode, on peut sans voir la basse figurée, accompagner très juste par les chiffres seuls, qui au lieu d'avoir rapport à cette basse figurée l'ont directement à la fondamentale, etc. » [89]

            Voilà, pour un ignorant en musique, un engagement bien téméraire ! Cependant, (312) Monsieur, Rousseau était homme à tenir ce qu'il promettait ; et certes il n'avait pas puisé cet ouvrage dans la riche source des nouveaux Eléments du chant. Mais je me crois obligée de revenir sur la partie concluante de votre merveilleux article : car vous êtes un de ces raisonneurs pressants avec qui il ne faut rien laisser en arrière. Vous dites donc, Monsieur, en parlant de la découverte du Père Souhaitty:

            C'est là précisément la méthode que Rousseau a publiée comme de lui en 1743, et dont il donne un précis au mot notes dans son Dictionnaire de musique.

C'est ce qui vient d'être démontré avec la dernière évidence: personne n'en peut disconvenir.

            Sans indiquer ni dans l'un, ni dans l'autre endroit, la source où il avait puisé!

Je vous demande bien pardon, Monsieur; fidèle à ses principes, Rousseau a mis son nom à sa Dissertation, et à son Dictionnaire.

Il est fâcheux pour un philosophe aussi ami de la vérité que l'était Rousseau, qu'on ne puisse supposer qu'il ait eu de son côté la même idée que le Père Souhaitty, (313) puisqu'à la fin de l'article système de son Dictionnaire , il nomme le Père Souhaitty parmi d'autres auteurs de systèmes.

J'ai répondu à cela, de façon, ce me semble, à vous consoler d'un si grand malheur.

            Mais sans faire connaître nulle part en quoi consistait celui de ce religieux.

            C'était ce qu'on pouvait faire de mieux pour le Père Souhaitty ; à qui toutefois on ne saurait reprocher d'avoir parlé de la musique, aussi peu, et aussi niaisement qu'il l'a fait, puisque l'excuse de son ignorance est dans la date de son écrit. D'ailleurs, il est tout simple qu'animé du désir de la gloire de Dieu, et non du désir des progrès de l'art, il ait fait du plain-chant, son principal, et presque son unique objet. Ce a quoi on ne devait pas s'attendre, Monsieur, c'est à vous voir dire que le Père Souhaitty propose une nouvelle manière de noter le plain-chant ou la musique, comme si un aussi grand musicien que vous, pouvait prendre l'un pour l'équivalent de l'autre. C'était et la musique qu'il fallait dire, dès que pour accuser Rousseau de plagiat, vous vouliez étendre jusqu'à elle, le système (314) du Père Souhaitty, malgré le cri de votre conscience. Si Rousseau avait rendu compte du système de ce bon religieux, vous ne manqueriez pas de dire que ce n'aurait été que pour faire valoir le sien.

            Or, comme le père Souhaitty n'a jamais fait d'autre système que celui d'une nouvelle manière de noter la musique, et que Rousseau le cite, il le connaissait donc;

Quoiqu'il ne connût pas le père Souhaitty lorsqu'il eut de son côté la même idée que lui (celle de se servir de chiffres s'entend) non seulement il le connaissait lorsqu'il l'a cité; mais encore il l'a fait connaître à beaucoup d'autres. Sans lui combien de gens ne soupçonneraient pas que le père Souhaitty eût jamais existé! Vous-même, Monsieur, ne l'auriez peut-être jamais su, s'il n'en avait pas parlé dans sa Dissertation[90] et dans son Dictionnaire.

            Puisqu'il le connaissait, et que ces deux systèmes n'en font qu'un, Rousseau a donc donné comme de lui, ce qui était d'un autre.

            Si cette odieuse imputation qui choque (315) autant le bon sens que la justice, et dont le caractère de Rousseau devait si bien le garantir, n'est pas détruite par tout ce que j'ai dit, et prouvé jusqu'ici, il faut que la vérité renonce à se faire jour au travers des nuages dont l'imposture l'enveloppe. Cependant, il serait absurde que je m'en tinsse à parler pour Rousseau quand je peux le faire entendre lui-même. Or, comme les gens qui argumentent et agissent comme vous, Monsieur, ne sont pas d'une espèce assez rare pour qu'il n'ait pas pu prévoir qu'il s'en trouverait, et qu'il leur a répondu d'avance, je dois vous adresser la réponse qu'il leur a faite : la voici.

            « Dans l'état d'imperfection où sont depuis si longtemps les signes de la musique, il n'est point extraordinaire que plusieurs personnes aient tenté de les refondre ou de les corriger. Il n'est pas même étonnant que plusieurs se soient rencontrés dans le choix des signes les plus propres à cette substitution, tels que sont les chiffres. Cependant, comme la plupart des hommes ne jugent guère des choses que sur le premier coup d’œil, il pourra très bien arriver que par cette unique raison de l'usage (316) des mêmes caractères on m'accusera de n'avoir fait que copier, et de donner un système renouvelé. »

            ( Ce serait vous faire bien de la grâce, Monsieur, que de vous classer avec ces hommes-là. )

            « J'avoue qu'il est aisé de sentir que c'est bien moins le genre des signes que la manière de les employer qui constitue la différence en fait de systèmes : autrement il faudrait dire, par exemple, que l'algèbre et la langue française ne sont que la même chose, parce qu'on s'y sert également des lettres de l'alphabet ; mais cette réflexion ne sera probablement pas celle qui l'emportera, et il paraît si heureux par une seule objection, de m'ôter à la fois le mérite de l'invention, et de mettre sur mon compte les vices des autres systèmes, qu'il est des gens capables d'adopter cette critique, uniquement à raison de sa commodité. »

            ( Ici , Monsieur, il semble que Rousseau vous ait eu personnellement en vue.

            « Quoiqu'un pareil reproche ne me fût pas tout à fait indifférent, j'y serais bien moins sensible qu'à ceux qui pourraient tomber directement sur mon système. (317) Il importe beaucoup plus de savoir s'il est avantageux, que d'en bien connaître l'auteur ; et quand on me refuserait l'honneur de l'invention, je serais moins touché de cette injustice que du plaisir de le voir utile au public. La seule grâce que j'ai droit de lui demander, et que peu de gens m'accorderont, c'est de vouloir bien n'en juger qu'après avoir lu mon ouvrage, et ceux qu'on m'accuserait d'avoir copiés. » [91]

            Cela suffirait en effet à l'entière justification de Rousseau; et je me serais bornée à faire comme lui cette demande, si j'avais eu plus que lui, lieu d'espérer de l'obtenir. Au reste, Monsieur, afin qu'on ne m'accuse pas de donner comme de moi ce qui est d'un autre, je déclare à toutes les nations (qui doivent s'arracher nos ouvrages), que pour écrire des choses fort différentes de celles que vous avez écrites, je me suis servie des mêmes lettres, des mêmes syllabes, des mêmes mots, de la même ponctuation, enfin, à l'orthographe près, des mêmes signes que vous. Cette précaution n'est point (318) superflue ; car enfin, si vous ne les avez pas plus inventés que le père Souhaitty n'avait inventé les chiffres, toujours est-il vrai que vous avez fait de ces signes, comme le père Souhaitty a fait des chiffres, un usage dont aucun moderne ne s'était encore avisé ; et que c'est, selon vous, et vos adhérents, une façon incontestable de s'en assurer la propriété.

            Rousseau, (Jean-Jacques) né à Genève en 1708, était fils d'un horloger; sa mère de la maison de Bernard ou Bernardi originaire d'Italie, mourut en couches de lui.

            Rousseau n'était point né en 1708, Monsieur, mais le 4 Juillet 1712. C'est de lui-même que je le tiens: je ne puis avoir mal entendu; car il ne me l'a point dit, il me l'a écrit ; j'ai sa lettre sous les yeux ; et comme vous pouvez vous en apercevoir, je sais lire.

            Son père ayant eu une querelle avec un officier, et en ayant reçu un affront, ils se battirent. Ayant blessé l'officier, il fut condamné à huit jours de prison, et à une légère amende; mais ne voulant subir ni l'une ni l'autre de ces punitions, il quitta Genève, et alla s'établir à Nyon, où il se remaria.

Egalement incapable de résister à l'autorité des lois, et de supporter les abus du pouvoir, le père de Rousseau ayant à l'occasion de cette querelle, éprouvé une injustice de la part du Conseil, quitta Genève pour n'y plus revenir, et alla s'établir à Nyon, où il se remaria.

Son fils, dont il s'agit dans cet article, se mit en apprentissage chez un graveur à Genève mais ayant alors la plus grande aversion pour toute espèce de métiers, il quitta Genève en 1718 ; et c'est à cette époque qu'a commencé le roman sa vie : il parcourut divers États, ne put rester dans aucun pays ; et après avoir eu une jeune fort orageuse, et changé plusieurs fois de religion, ne goûta pas dans sa vieillesse le repos et l'aisance que sa célébrité aurait dû lui procurer.

Je sens, Monsieur, qu'à l'aide de cette prétendue aversion pour toute sorte de métiers, il vous serait bien doux d'établir entre les goûts, la conduite, et les écrits de Jean-Jacques, une opposition dont vous tireriez grand parti ; quoiqu'il ne fût ni extraordinaire, ni choquant, qu'à l'âge de 50 ans, il eût conseillé dans Emile, ce à quoi sa (320) jeunesse fort orageuse n'aurait pas voulu se plier. Malheureusement, je ne puis contribuer à vous procurer cette délicieuse jouissance ; car ce ne fut point par aversion pour le métier de graveur, que Jean-Jacques quitta Genève, mais pour se soustraire à la brutalité du maître qui le lui enseignait. Le seul métier pour lequel Jean-Jacques ait eu de l'aversion est celui de procureur, auquel on l'avait d'abord destiné, et pour lequel son incapacité, très croyable assurément, le fit exclure de la maison où on l'avait placé pour l'apprendre. Mais Monsieur, qu'appeliez vous le roman de sa vie ? Il me semble qu'on entend par roman un tissu d'aventures supposées. Est-ce qu'il ne serait pas vrai que Jean-Jacques eût vécu comme il a vécu ?.....Ce qui l'est incontestablement, c'est que vers sa seizième année, il fit à Turin abjuration de la religion Protestante, dans le sein de laquelle il rentra, étant à Genève en 1754. Voilà comment, votre avis, il a changé plusieurs fois de religion; et comment, au mien, il n'en a changé qu'une.

            (Tout ceci est tiré d'une vie de Rousseau que nous avons sous les yeux, (321) faite par lui, et écrite de sa main).

Cela est impossible, Monsieur ; car ce n'est certainement pas à vous qu'il l'a confiée. Quel serait donc l'être détestable, qui, après avoir marqué à Jean-Jacques assez d'attachement pour gagner sa confiance, au point d'en obtenir un si précieux dépôt, aurait eu l'infamie de vous le livrer, à vous, l'ennemi personnel de Jean-Jacques, ou ( ce qui est plus honteux encore ) le vil complaisant de ses ennemis ? Il n'y a peut-être qu'un seul homme capable d'une si monstrueuse trahison ; et il est physiquement impossible que cet homme-là s'en soit rendu coupable. Vous m'entendez...... Non, Monsieur, je le répète , vous n'avez point une vie de Rousseau, faite par lui, et écrite de sa main : je nie ce fait aussi hardiment que si je vous avais suivi depuis le berceau jusqu'à cette heure. Vous pouvez avoir, tout au plus, quelques lettres adressées par Rousseau, à quelqu'un de recommandable, que la reconnaissance l'aura porté à informer du détail de ses premières années. Si vous en avez, Dieu sait par quelles voies ! Vous n'espérez pas, je pense, qu'on les suppose honnêtes, vu l'usage et le mystère (322) que vous faites de ces intéressantes lettres: si vous les aviez eues par des moyens que vous osassiez avouer, vous auriez recherché les respectables Editeurs des ouvrages de ce grand homme ; vous auriez désiré qu'elles fussent insérées dans la superbe collection qu'ils ont entreprise ; vous auriez senti que votre nom était digne de figurer à côté de ceux des gens estimables qui ont enrichi cette collection, de ce dont leur bonne fortune les avait rendus possesseurs. Voilà ce que l'honneur vous aurait engagé à faire ; comparez le à ce que vous avez fait. Au reste, si vous avez quelques lettres de la main de Jean-Jacques, où il dise qu'il est né en 1708, (ce qui me paraît même fort douteux), c'est qu'il les a écrites dans un temps où il ne savait pas exactement son âge ; ce qui est fort ordinaire aux très jeunes gens, qui ne sont pas à portée de s'en assurer.

            Cet homme chagrin, bizarre et éloquent, séduisant à lire, dangereux à croire, qu'on admire plus qu'on ne l'aime :

Vos épreuves ont été corrigées avec bien de la négligence, Monsieur ; c'était à l'article Voltaire, que cette phrase (323) appartenait. Ayez soin qu'on la lui restitue, dans l'immensité d'éditions que votre prodigieux Essai doit avoir. Il faut rendre justice, même à ceux qui la refusent aux autres.

            A prouvé en musique et en poésie, que l'esprit pouvait suppléer aux connaissances.

            On ne peut assez admirer combien la phrase suivante est heureusement placée après celle-là.

            SES PROFONDES RECHERCHES EN MUSIQUE l'ont fait parvenir 1°. à nous donner un Dictionnaire excellent dans quelques articles.

            ( Oui, par exemple, dans ceux où il pense comme vous ).

            Mais plein de fiel, et de choses absolument fausses dans d'autres.

            (Ce n'est pas ainsi qu'en a jugé l'honnête et savant Clairaut ).

2°. A composer son intermède du Devin du Village, (ah ! il est donc de lui!) dont l'ensemble est charmant, mais dont les paroles et la musique examinées séparément, prouvent qu'il n'était ni poète ni compositeur.

            Il faut avouer que Platon et Rousseau, étaient deux grands idiots ! Il est impossible de n'être pas frappé des ressemblances (324) qui se trouvent entre eux. Le premier s'avise, comme un sot, de se mêler de poésie et de musique, sans y rien entendre ; quoique la poésie fût presque sa langue naturelle, et qu'il eût appris la musique des deux plus habiles musiciens de son temps. [92] Le second est obligé, comme un ignorant, de mettre de l'esprit à la place des connaissances qui lui manquent en poésie et en musique, quoiqu'il ait étudié les Poètes Grecs, Latins, Italiens, et Français; (la preuve en existe dans ses ouvrages) et qu'il ait fait de profondes recherches en musique. Fiez-vous donc à la célébrité!..... Mais que dirons-nous de ces imbéciles Athéniens qui, tout en pensant que l'agrément d'une sensation est préférable à toutes les vérités de la morale, [93] admiraient stupidement leur Platon comme une merveille, lui qui était bon moraliste, témoin la réforme qui vous engage, Monsieur, à lui faire son procès, mais qui était également mauvais musicien, et mauvais poète? [94] Que dirons-nous (325) des badauds de Paris, qui s'étouffent bêtement depuis vingt-sept ans aux représentations du Devin du Village, dont les paroles et la musique prouvent que leur auteur n'était ni poète, ni compositeur ? Nous ne parlerons pas d'eux; ils n'en valent pas la peine : nous dirons seulement que les méprises du public de tous les pays, et de tous les siècles sont inconcevables ; qu'on a grand tort de briguer les suffrages de la multitude, qui nulle part, en aucun temps n'a le sens commun; qu'il faut que vos contemporains, et la postérité, ne s'en rapportent qu'à vous, Monsieur; qu'en fait de sciences et d'arts, vous êtes le seul juge compétent ; et qu'il ne doit subsister de réputations, que celles que vous aurez daigné faire. Oh ! certainement, vous vous joindrez à moi pour dire tout cela.

            On connaît assez sa vie, ses caprices, et ses paradoxes, pour qu'il ne soit pas besoin d'en parler davantage.

            Nous nous contenterons d'observer, que pendant qu'il écrivait avec acharnement contre le danger des spectacles, il faisait une comédie. (Narcisse, ou l'Amant de lui-même. )

            (326) Oui, pendant, rien n'est plus exact. Il fit la mauvaise comédie de Narcisse en 1730, la publia en 1752, et écrivit l'excellente lettre sur le danger d'établir des spectacles dans sa patrie (autre rapport avec Platon), en 1758. Au reste, Monsieur, ce Jean-Jacques savait lire dans l'avenir; voyez la réponse qu'il m'a fournie.

            « Il est vrai qu'on pourra dire quelque jour : cet ennemi si déclaré des sciences et des arts fit pourtant et publia des pièces de théâtre; et ce discours sera, je l'avoue, une satire très amère, non de moi, mais de mon siècle. » [95]

            Que pendant qu'il écrivait des injures à notre nation, lui niait qu'elle eût une musique, et voulait lui prouver que sa langue n'était pas propre à être mise en chant, il faisait un opéra sur des paroles françaises.

Que trouvez-vous là de contradictoire, Monsieur? Jean-Jacques n'avait pas dit que nous ne puissions pas avoir d'opéra, mais que notre langue n'était pas propre à être mise en chant. Ce qu'il avait dit, il l'a prouvé : demandez (327) plutôt à M. de Vismes, qui, dans je ne sais quelle feuille du Journal de Paris, rejette la mauvaise exécution des nouveaux airs du Devin du Village, sur les fautes de prosodie dont ces airs fourmillent. (Excuse qui fait pitié) ! Or si Jean-Jacques n'a pas pu éviter les fautes de prosodie, lui qui les sentait si bien, elles sont donc inévitables, et partant il avait eu raison de le dire. Il avait encore dit que nous n'avions point de musique. Eh bien! Monsieur, personne ne doit moins trouver que vous qu'il se soit donné un démenti en faisant le Devin du Village, car puisque vous avez souverainement décidé qu'il n'était ni poète, ni compositeur, les notes qu'il a mises sur les paroles de cet intermède, ne sont pas plus de la musique, que ces paroles ne sont de la poésie. Au reste, il ne fallait rien moins que son adresse, pour tirer du chapitre de la musique, matière à écrire des injures à une nation.

            Que pendant qu'il déclamait partout contre les romans comme n'étant propres qu'à gâter le cœur et l'esprit , il composait un roman qui assurément n'est pas propre à former l'esprit et le cœur.

(328) Si cela est, l'Editeur du livre intitulé, Esprit, maximes et principes de J. J. Rousseau, est donc bien coupable, et le Gouvernement bien négligent, l'un d'avoir fait, l'autre d'avoir laissé débiter un recueil dont l'introduction préliminaire contient ce qui suit.

            « Jusqu'ici M. Rousseau a gardé le silence avec tous les critiques de sa lettre sur les spectacles ; à moins qu'on ne regarde son Essai sur l'imitation théâtrale, et surtout la Nouvelle Héloïse, comme la meilleure réponse qu'il pût leur faire, selon leur différente façon de penser. En effet, on ne peut lire ce roman moral sans se persuader de plus en plus, que les spectacles, et le théâtre ne sont nullement l'école des bonnes mœurs, et que les personnes religieusement chrétiennes sont bien fondées à applaudir à la morale inexorable du citoyen de Genève. Quoi qu'il en soit, la Nouvelle Héloïse est peut-être le meilleur ouvrage que nous ayons en ce genre , même à côté de Miss Clarisse : la vertu y est peinte avec tous ses traits les plus touchants, et les plus propres à se soumettre les âmes honnêtes. Il est aisé d'y apercevoir (329) le caractère essentiel de son auteur; et cet excellent roman eût suffi seul pour le faire estimer, et lui donner la célébrité dont il jouit à tant de titres. La Nouvelle Héloïse a sans doute des défauts; mais ils sont compensés par tant de beautés, qu'a peine on les aperçoit : ils prouvent seulement, que l'esprit le plus sublime, et le cœur le plus vertueux, ne sont pas toujours à l'épreuve de la qualité d'Auteur et de Philosophe. »

            Voilà, Monsieur, un jugement dicté par l'impartialité même. Si la sévérité du vôtre s'étend jusqu'à vos mœurs, vous êtes un personnage bien recommandable : mais si par malheur elle ne s'y étendait pas, comme certaines citations répandues dans votre Essai invitent à le penser, quelle opinion elle donnerait de votre caractère ! Faites votre examen.

            Que tandis qu'il prêchait la vertu, la paix, la charité, etc. il faisait sourdement tous ses efforts auprès des Genevois, pour qu'ils forçassent Voltaire à quitter sa maison des délices; ce qu'il poursuivit avec tant d'instances, qu'il réussit enfin à lui causer ce chagrin, quoique ce grand homme touché (330) de son indigence, lui eût offert généreusement de demeurer avec lui, ou de lui donner en pur don, une maison charmante sur les bords du Lac de Genève; et alors Voltaire ne s'était pas encore permis une seule plaisanterie sur les étranges idées que l'on trouve souvent dans les ouvrages de Rousseau.

Monsieur, cette accusation est trop grave pour y répondre en plaisantant; ou plutôt, trop vague pour y répondre. Tous les honnêtes gens vous somment par ma voix de produire vos preuves : je m'engage à les discuter, à les vérifier, à les détruire. En les attendant je soutiens que vous n'en avez point ; que vous n'en pouvez point avoir ; et qu'en prenant sur vous d'avancer cette infâme calomnie, vous vous assimilez au bouc émissaire, qui, chargé de toutes les iniquités du peuple le plus endurci, devait porter toutes les malédictions qu'il avait encourues.

            Cette conduite ne prouve pas une liaison bien suivie dans les idées.

Oh ! pour ce reproche-là, Monsieur, on se gardera bien de vous le faire. Il n'y a personne qui ne convienne que vous êtes le plus conséquent des hommes : (331) on en conviendra surtout, quand on verra la belle et juste comparaison que vous faites entre une Sonate et l'Algèbre ; quand on observera que vous dites, tantôt..... mais quel détail allais-je entreprendre ! L'abondance des choses qui constatent la sûreté de votre jugement, rendrait leur choix trop difficile ; d'ailleurs, ce serait outrager vos lecteurs que de supposer qu'ils ne les ont pas saisies. Cette seule considération serait capable de m'arrêter. Pour vous, Monsieur, vous n'avez pas poussé les égards si loin vis-à-vis des lecteurs de Jean-Jacques ; vous vous êtes attaché à prouver qu'il n'avait pas une liaison bien suivie dans les idées, comme s'il était possible de lire une seule ligne de ses ouvrages, de donner la plus légère attention à sa conduite, d'observer, même très superficiellement, ses démarches sans que cette vérité sautât aux yeux. Mais poursuivons.

Il est mort en 1778 , âgé de près de soixante-dix ans, au château d'Ermenonville, etc.

Il est mort le 2 juillet 1778, âgé de soixante-six ans moins deux jours, étant né, je le répète, le 4 juillet 1712.

            Rousseau a donné à l'Opéra en 1753 (332) son Devin du Village, et on a trouvé dans ses papiers une nouvelle musique sur les mêmes paroles. La nouvelle administration de l'Opéra l'a fait exécuter il y a quelques mois.

Que ce soit précisément, exactement, fidèlement la même musique qu'on a trouvée dans ses papiers, voilà de quoi tout le monde n'est pas intimement persuadé. Veuve trop peu connue d'un homme bien mal connu, seigneur d'Ermenonville, ex-directeur de l'opéra, c'est vous trois que cela regarde : tirez-vous de là le mieux que vous pourrez. J'avoue qu'à la place de chacun de vous, j'en serais bien embarrassée : car, ne pas déposer (en lieu où tout le monde puisse la voir) la partition de la main de Jean-Jacques, c'est à coup sûr, laisser subsister le soupçon ; et la déposer serait peut-être le changer en certitude.

            Mais le Public ne s'est pas soucié de l'entendre deux fois.

Admirez Monsieur, combien je suis bonne, je crois fermement que vous n'êtes pour rien dans ce dégoût-là.

            Voilà le dernier trait que vous lancez contre Rousseau, dans un ouvrage qu'on serait bien plus fondé à croire (333) que n'avez entrepris que pour lui nuire, que vous n'avez été fondé à dire qu'il avoir entrepris sa Dissertation sur la musique bien plutôt pour nuire à Gui, que pour être utile aux musiciens, [96] puisqu'indépendamment de l'aversion qu'il avait pour la flatterie, Gui d'Arezzo mort depuis sept siècles, n'avait plus d'antagonistes à flatter ; au lieu qu'il subsiste encore, contre la personne et les vertus de Rousseau, un parti, puissant par son obscurité même, dont la protection pourrait favoriser vos vues. Quoi qu'il en soit, voici le moment de m'occuper des gentillesses fugitives que vous avez déposées dans les journaux.

            Après avoir fait à M. Gluck un petit compliment aussi faux qu'apprêté, vous dites, Monsieur.

            Quant à Rousseau, j'admire son génie, et son éloquence m'entraîne.

Son éloquence vous entraîne ! Ah! Perdez l'espérance de faire croire à ceux qu'elle entraîne, qu'elle ait aucune prise sur vous. Jamais, Monsieur, jamais l'éloquence de Jean-Jacques n’a (334) entraîné personne dans le bourbier ou vous gisez.

            Mais dans un ouvrage sur la musique, je ne pouvais vanter ni ses romans, ni ses ouvrages philosophiques.

            Eh ! Pourquoi non? Vous avez bien pu les dépriser. La louange est-elle plus étrangère que le blâme à un ouvrage sur la musique ? Et n'avez-vous pas vanté cent autres ouvrages qui n'avaient pas le moindre rapport avec cet art? Vous n'avez point consulté la convenance, puisqu'elle se trouve violée à chaque page de votre Essai ; vous avez tout uniment suivi le vicieux penchant de votre cœur.

            Je n'ai pu parler que de ses Œuvres en musique:

            Pourquoi donc avez-vous fait mention des motifs de sa sortie de Genève ; de ses changements d'états, de pays, de religion ; de sa jeunesse fort orageuse ; de ses caprices ; de son humeur chagrine et bizarre; de ses manœuvres contre Voltaire ? Appelez-vous tout cela des oeuvres en musique ?

M. Brizard qui me paraît aimer la vérité ( cela m'avait paru comme à vous, Monsieur, mais il a écrit une (325) lettre de trop), [97] aurait dû, Monsieur, être bien plutôt révolté des véritables satires, ou sarcasmes indécents qui se trouvent dans le Dictionnaire de Rousseau, contre notre grand Rameau, que de me voir défendre comme je l'ai fait, la mémoire d'un maître chéri, etc. [98]

            J'ai lu MOI-MÊME, Monsieur, le Dictionnaire de Rousseau; j'y ai remarqué quelques saillies d'humeur contre la musique française ; humeur que nombre de musiciens avaient assurément bien provoquée : mais je vous défie, vous, ou plutôt VOS FURETEURS, d'y trouver une seule véritable satire, un seul sarcasme indécent contre notre grand Rameau : s'il y en avait, ce serait bien tant pis pour sa gloire ; car la satire ne calomnie point, elle médit; et une raillerie qui porte à faux n'ayant, par cela même, rien de piquant, ne peut être appelée sarcasme. On peut dire de ce Dictionnaire, et de chacun des ouvrages de son inestimable auteur, ce qu'il a dit du premier duo de la Serva padrona : « il ne lui manque (336) que des gens qui sachent l'entendre, et l'estimer ce qu'il vaut. » [99] Ce n'est pas tout ; le Dictionnaire de musique est le dernier des ouvrages publiés par Rousseau où il soit question de Rameau, et même de musique ; l'approbation de ce Dictionnaire est datée du 15 avril 1765; le privilège accordé au libraire Duchesne est daté du 17 juillet de la même année; à cette époque, le Dictionnaire était donc sorti des mains de Jean-Jacques pour n'y plus revenir ; et Rameau ne mourut que le 17 septembre 1767. Quand sa personne et ses mœurs, ne seraient pas aussi respectées qu'elles le sont dans cet ouvrage, attaque-t-on la mémoire d'un homme qui vit encore? .... A quelque point que la méchanceté vous domine, si vous aviez la moindre intelligence des mots que vous employez, oseriez-vous rejeter vos coupables écarts, sur le désir de défendre la mémoire d'un maître chéri ? A moins que vous ne fussiez au maillot quand le Dictionnaire de musique parut, êtes-vous pardonnable d'avoir différé jusqu'à présent, de repousser (337) les véritables satires, ou sarcasmes indécents, qui, selon vous, s'y trouvent contre votre maître chéri? Cette conduite est à la fois lâche et cruelle, car, d'un côté, vous avez attendu pour vous déclarer l'ennemi de Rousseau, que la mort l'eût terrassé ; et de l'autre vous avez privé ce maître si chéri du ravissant spectacle des merveilleux efforts que vous faites pour le défendre. Au surplus, Monsieur, je doute que Rameau tînt à grand honneur, le titre dont vous le décorez, et à grand profit, le secours tardif que vous lui prêtez, s'il voyait que vous faites de vos médiocres talents, un usage qui avilirait les plus sublimes. Ce dont je ne doute pas, c'est qu'au lieu de vous en tenir à apprendre la musique de ce maître chéri, vous auriez fort bien fait de lui demander des leçons de morale : je ne dirai pas comme vous, qu'il était toujours juste ; mais je dirai qu'on ne lui a reproché ni bassesses, ni noirceurs ; que la rudesse de son ton, et la brusquerie de ses manières, qu'une éducation trop négligée n'avait pas pu polir, étaient rachetées par beaucoup de droiture, et de probité ; enfin, qu'on ne se plaît tant à l'admirer comme grand (338) musicien, que parce qu'on l'estime comme honnête homme.

            Je serais bien tentée de vous dire, Monsieur, tout ce que l'indignation la plus forte, et la mieux méritée m'inspire contre vous : mais retenue par la crainte de manquer au public, et à moi-même, la seule chose que j'ajouterai à celle que l'intérêt de J. J. Rousseau ne m'a pas permis de supprimer, c'est que, si l'autorité mettait vis-à-vis de vous, la justice à la place de l'indulgence, elle vous défendrait de faire de nouvelles éditions de l'Essai sur la musique, à moins que vous n'y joignissiez ma lettre à titre d'Errata.

                                                                                                          Ce 20 Août 1780.

 

P. S. Depuis ma lettre écrite, Monsieur, il m'est venu un scrupule dont il faut que je me délivre. Lorsque vous avez avancé que J. J. Rousseau avait sourdement fait tous ses efforts auprès des Genevois, pour qu'ils forçassent Voltaire à quitter sa maison des Délices, et qu'il avait réussi à lui causer ce chagrin, vous ne pouviez pas en être sûr, puisque cela n'est pas vrai : mais peut-être l'avez-vous cru, sur la parole des charlatans dont vous vous (339) êtes rendu l'organe : ils en ont attrapé de plus fins que vous ; en ont séduit de mieux fondés en principes. Dans ce cas-là, quelque horreur que m'inspirent les infidélités, les mensonges, les calomnies que vous vous êtes permis sciemment, méchamment, et de plein gré, je me reprocherais de laisser subsister dans votre esprit, une erreur que je peux détruire : voici donc ce que je sais.

            Loin que Rousseau ait manœuvré pour faire chasser Voltaire de Genève, il pressait le parti populaire, avec lequel seul il avait des relations, de ménager infiniment Voltaire à cause de son crédit auprès de M. le Duc de Choiseul. La vraie raison pour laquelle Voltaire quitta Genève, et rendit les Délices à M. Tronchin, fut son poème sur la guerre civile de Genève, et surtout la part qu'il avait voulu prendre aux affaires de la République pendant la dernière Médiation, ce qui lui attira de vifs reproches de la part de M. de Botteville, et le fit haïr du parti négatif, qui crut avoir à se plaindre de lui. Nul homme de ce parti n'allait plus le voir à Ferney, et se voyant irréconciliablement brouillé avec la portion (340) de la ville dans laquelle il avait eu presque tous ses amis, il se résolut à abandonner totalement à M. Tronchin, les Délices dont il s'était réservé la possession, quoiqu'il fît depuis plusieurs années, sa résidence à Ferney. Tout cela est, Monsieur, de notoriété publique à Genève.

Le 10 septembre 1780

 

 

 

 

 

 

 

EXTRAIT Du N°. 37 DE L'ANNÉE LITTÉRAIRE 1780.

LETTRE A M. D'ALEMBERT.

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Souffrez, Monsieur, que j'aie l'honneur de vous adresser quelques observations sur la lettre qui se trouve dans le Mercure du 14 octobre, page 85. Quoiqu'il fût peu vraisemblable qu'on eût osé abuser d'un nom tel que le vôtre, comme il ne l'était guère plus que vous eussiez écrit cette étonnante lettre, j'ai cru devoir les renfermer, jusqu'à-ce qu'un long silence de votre part l'eût avouée. Vous vous y plaignez, Monsieur, avec une modération exemplaire, d'une note placée (341) à la page 27 de la brochure intitulée : Rousseau Juge de Jean-Jacques : à cela je vous reconnais bien; mais je ne vous reconnais plus quand vous dites, l'auteur quel qu'il soit (car peut-être est-ce un ennemi de feu M. Rousseau) paraît avoir la tête fort dérangée. Cette assertion est d'une dureté tout à fait opposée à l'urbanité de votre caractère ; elle outrage le cœur, ou l'esprit de l'Editeur de cette brochure, puisqu'il s'est nommé et il répugne à croire que M. Brooke Bootby qui n'est connu dans ce pays-ci qu'à titre d'ami de M. Rousseau, ait mérité de vous tant de rigueur. De plus, quand il serait vrai que le Dialogue entre Rousseau et un Français annoncerait le dérangement de la tête de son auteur, (ce que je nie, et ce que vous ne pouvez affirmer, puisque vous ne l'avez que parcouru), la vertu et le génie ne mettant point à l'abri de l'altération des organes, comment pourrait-on n'y pas reconnaître Rousseau ? Quel est l'écrivain, (excepté vous, Monsieur, qui certainement n'en êtes pas l'auteur,) qui, jouissant de toutes ses facultés, pût mettre dans ses ouvrages la profondeur de raisonnement, la chaleur d'expression, l'élévation d’idées, (342) et les grâces de style qui éclatent dans celui-là ? En vérité, la folie qui écrirait ainsi, décréditerait à jamais l'éloquence de la raison. Ce n'est pas tout ; à titre d'éclaircissement, vous ajoutez, Monsieur:

1°. L'auteur de la brochure convient que les articles de musique fournis à l'Encyclopédie par M. Rousseau, ne m'ont été remis qu'en 1750. Or, en 1749 j'avais donné à l'Académie des sciences un extrait fort détaillé (et imprimé la même année) de la théorie de M. Rameau.

C'est, Monsieur, ce que personne ne vous conteste, et ce qui est fort indifférent à l'objet dont il s'agit. Il en est d'autant plus surprenant que vous cherchiez à tirer avantage de l'aveu d'un homme que vous regardez comme un fou.

2°. M. Rousseau n'a guère fait mention de ces principes; (de ceux de M. Rameau) que pour les combattre ; il les avait d'abord approuvés ; mais il changea d'avis depuis une querelle qu'il eut avec ce savant musicien.

Eh ! Monsieur, est-il digne de vous de supposer des motifs vicieux à la révolution qui s'est opérée en fait de musique (343) dans les opinions de M. Rousseau, quand elle peut en avoir eu d'innocents ? A mesure qu'on acquiert de l'expérience, et que le goût se perfectionne, on en vient à faire peu de cas de ce qu'on avait le plus estimé. Pouvez-vous l'ignorer, vous, qui dans une réponse à la critique que M. Rameau avait faite de vos articles fondamental, et gamme, défendiez M. Rousseau, contre M. Rameau lui-même; et disiez à ce dernier: « avant que d'avoir entendu vos opéras, je ne croyais pas qu'on pût aller au-delà de Lully et de Campra ; avant que d'avoir entendu la musique des Italiens, je n'imaginais rien au-dessus de la nôtre; » et voudriez-vous qu'on cherchât dans les petites dissensions qui se sont élevées entre vous, et le savant musicien, le principe de la préférence que vous avez enfin donnée à la musique italienne sur la nôtre, c'est-à-dire, sur la sienne ?

3°. On ajoute dans cette même note dont je me plains, que la seconde édition de mes Eléments à laquelle j'avais fait quelques additions, a paru en 1768, immédiatement après le Dictionnaire de musique de M. Rousseau. Or, (344) cette seconde édition où je n'ai pas changé un mot depuis, est de 1762, six ans avant l'impression du Dictionnaire de musique; mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que dans ce Dictionnaire à l'article Mode, page 288, M. Rousseau cite un long passage de mes Eléments, qui ne se trouve que dans la seconde édition; preuve incontestable, si je ne me trompe, que cette édition a précédé le Dictionnaire, et que si M. Rousseau est l'auteur de la note, sa mémoire l'a bien mal servi. Il me paraît difficile de répondre à ces faits, et à ces dates.

Sans la réputation de candeur que vous vous êtes acquise, Monsieur, sans l'espèce de défi qui termine cette période, elle me paraîtrait bien insidieuse, mais cette phrase ; Il me paraît difficile de répondre à ces faits et à ces dates, prouve qu vous êtes de bonne foi, et me fait espérer que vous ne me saurez pas mauvais gré de relever les petites inadvertances qui vous sont échappées.

Vous vous êtes fort éloigné de votre exactitude ordinaire, en citant une partie de la note dont vous vous plaignez, Monsieur ; en la relisant vous en serez (345) étonné vous-même. Pour vous épargner la peine de reporter vos yeux sur un ouvrage que vous n'avez pas goûté, je veux vous la transcrire d'un bout à l'autre : la voici.

« Tous les articles de musique que j'avais promis pour l'Encyclopédie, furent faits dès l'année 1749, et remis par M. Diderot l'année suivante à M. d'Alembert comme entrant, dans la partie mathématique dont il s'était chargé : quelque temps après, parurent ses Eléments de musique. En 1768 parut mon Dictionnaire, et quelque temps après une nouvelle édition de ses Eléments, avec des augmentations. Dans l'intervalle avait aussi paru un Dictionnaire des Beaux-Arts, où je reconnus plusieurs petits articles de ceux que j'avais faits pour l'Encyclopédie. M. d'Alembert avait des bontés si tendres pour mon Dictionnaire de musique, qu'il offrit au Sr. Gui d'en revoir obligeamment les épreuves; faveur que, sur l'avis que celui-ci m'en donna, je le priai de ne pas accepter. »

Remarquez, s'il vous plaît, Monsieur, que M. Rousseau dit : « en 1768 parut mon Dictionnaire, et quelque temps après, » et non pas immédiatement (346) après « une nouvelle », et non pas la seconde « édition de ses Eléments avec des augmentations. » Ce n'est pas avec vous qu'il faut appuyer sur l'énorme différence qu'il y a entre les expressions que vous prêtez à M. Rousseau et celles qu'il a employées. Il est tout simple, Monsieur, que n'ayant donné à cette note, peu faite pour affecter votre tranquillité, qu'une attention très superficielle, vous ayez, sans dessein, substitué quelques mots à quelques autres : mais cette substitution tire à de si grandes conséquences pour la mémoire de M. Rousseau, que toute personne honnête qui en sera frappée désirera d'en prévenir l'effet. Voilà pourquoi, encouragée par vous-même, je vais tâcher de vous démontrer que cette note ne contient rien qui ne soit rigoureusement vrai ; et afin d'exposer mes preuves dans un ordre qui les rende plus sensibles, je vais séparer les articles qui la composent, et les discuter chacun en particulier.

« Tous les articles que j'avais promis pour l'Encyclopédie » (dit M. Rousseau) « furent faits dès l'année 1749, et remis par M. Diderot, l'année suivante, à M. d'Alembert, comme (347) entrant dans la partie mathématique dont il s'était chargé: quelque temps après parurent ses Eléments de musique. » C'est, Monsieur, ce que vous ne détruisez pas ; car, en disant : or en 1749 j'avais donné à l'Académie des sciences un extrait fort détaillé (et imprimé la même année), de la théorie de M. Rameau, il est si vrai que vous ne prétendez pas parler de vos Eléments, que vous ajoutez, extrait dont mes Eléments le musique ne sont que l'extension. Eh bien ! Monsieur, c'est précisément cette extension qui forme vos Eléments dont M. Rousseau parle. Or ils ne parurent qu'en 1752 : on n'en saurait douter, puisqu'indépendamment de la notoriété publique, et de la date que porte l'édition, on en trouve la preuve dans une note de votre réponse à M. Rameau que j'ai déjà citée. Vous y dites en propres termes, en parlant d'un savant Italien : « il est le premier qui m'ait fait cette objection sur l'accord de sixte superflue, dès l'année 1752, où parut la première édition de ces Eléments de musique, etc. M. Rousseau est donc fondé à dire, malgré l'extrait fort détaillé imprimé en 1749, que vos Eléments de musique parurent (348) quelque temps après que ses articles de musique vous eurent été remis par M. Diderot, puisqu'ils vous le furent en 1750.

« En 1768 parut mon Dictionnaire, et quelque temps après une nouvelle édition de ses Eléments avec des augmentations. » Ici, Monsieur, toutes mes idées se confondent en voyant l'inconcevable distraction qui vous porte à dire : on ajoute dans cette même note dont je me plains, que la seconde Edition de mes Eléments à laquelle j'avais fait quelques additions a paru en 1768, immédiatement après le Dictionnaire de musique de M. Rousseau. Or, cette seconde édition où je n'ai pas changé un mot depuis, est de 1762, six ans avant l'impression du Dictionnaire de musique. Permettez-moi, Monsieur, de vous représenter que M. Rousseau ne parle pas de la seconde édition de vos Eléments qu'il connaissait avant de publier son Dictionnaire, puisqu'il y cite la page 22 de cette seconde édition, mais d'une nouvelle édition dont vous ne parlez point, qui parut en 1772, et dont voici le frontispice. Eléments de musique théorique et pratique, suivant les principes de M. Rameau, (349) éclaircis, développés et simplifiés par M. d'Alembert, de l'académie française, des académies royales des sciences de France, de Prusse et d'Angleterre; de l'académie royale des Belles-Lettres de Suède, et de l'institut de Bologne, nouvelle édition, revue, corrigée, et considérablement augmentée. A Lyon, chez Jean-Marie Bruyset, Imprimeur-Libraire, M. DCC LXXII. avec approbation et privilège du Roi[100] M. Rousseau ne mérite donc aucun reproche pour avoir dit: « en 1768, parut mon Dictionnaire, et quelque temps après, une nouvelle édition de ses Eléments avec des augmentations. » Car enfin cette nouvelle édition existe, puisqu'elle est entre mes mains; elle n'a pu être faite, sans votre aveu ; vous n'auriez pas souffert que les augmentations qu'elle contient fussent annoncées sous votre nom, si vous ne les aviez pas fournies; et elle a paru non pas immédiatement comme vous supposez, Monsieur, que le dit M. Rousseau, mais comme il le dit réellement, (350) quelque temps après le Dictionnaire de musique. S'il fallait une autre preuve de l'existence de cette nouvelle édition donnée en 1772, que celles que je viens de produire, je la trouverais dans une note que tous avez consacrée à la reconnaissance, et qui termine le discours préliminaire de cette nouvelle Edition. Vous dites, Monsieur, dans cette note, en parlant de M. l'Abbé Roussier : « il a eu la bonté de me communiquer un grand nombre de remarques très justes, qu'il a faites sur la première édition de ces Eléments, et dont j'ai profité pour perfectionner les suivantes. » Vous ne vous seriez pas exprimé ainsi, s'il n’y avait eu, à votre connaissance, depuis la première édition de vos Eléments, que celle de 1762. Je sais bien qu'en 1759, vous cédâtes au Sieur Bruyset tous vos droits sur vos Eléments: mais cette cession n'empêche pas que vous n'ayez présidé aux Éditions postérieures qui en ont été faites; puisque c'est, je le répète, à celle de 1772, dont parle M. Rousseau que se trouve la note que je viens de citer. Ce qu'il y a de plus singulier, Monsieur, c'est que vous ayez oublié un fait de cette nature, au point d'entreprendre (351) de convaincre de mensonge, l'homme célèbre qui l'a avancé.

« Dans l'intervalle avait aussi paru un Dictionnaire des Beaux-Arts, où je reconnus plusieurs petits articles de ceux que j'avais faits pour l'Encyclopédie. »

Le Dictionnaire des Beaux-Arts parut en effet en 1752, ainsi que la première édition de vos Eléments. Je ne le connais point : mais vous le connaissez sans doute, Monsieur; vous connaissez aussi mieux que personne les articles que M. Rousseau avait faits pour l'Encyclopédie : le plagiat dont il accuse l'auteur du Dictionnaire des Beaux-Arts, est donc prouvé par votre silence ; car si cet auteur était irréprochable à cet égard, l'honnêteté des vues qui vous animent ne vous aurait pas permis de négliger sa justification, puisque vous avez daigné travailler à la vôtre.

« M. d'Alembert avait des bontés si tendres pour mon Dictionnaire de musique, qu'il offrit au Sieur Gui d'en revoir obligeamment les épreuves ; faveur que sur l'avis que celui-ci m'en donna, je le priai de ne pas accepter. »

Un fait que M. Rousseau affirme, et que vous ne niez pas, Monsieur, doit (352) passer pour constant. De plus, M. du Peyrou habitant de Neufchâtel en Suisse, ami intime du célèbre Genevois et dépositaire de ses papiers, a entre les mains, et s'engage à faire voir à quiconque le désirera, une lettre datée de Paris le 24 décembre 1764, dans laquelle le Sieur Gui propose à M. Rousseau, de vous choisir pour revoir les épreuves de son Dictionnaire, et ajoute pour l'y déterminer, qu'il est sûr que vous vous en ferez un plaisir. Cette lettre ne dit pas que vous ayez offert au Sieur Gui de revoir obligeamment les épreuves du Dictionnaire de musique; non, elle ne le dit pas, mais elle le prouve. 1°. Parce qu'il n'est pas vraisemblable que le Sieur Gui ait pris sur lui de risquer cette proposition sans que vous l'y eussiez autorisé. 2°. Parce qu'il faut, pour qu'il ait été sûr de votre bonne volonté, que de votre propre mouvement vous la lui ayez marquée. Votre éloignement pour M. Rousseau était déjà trop connu, pour que le Sieur Gui eût seulement eu l'idée d'obtenir de vous pour cet auteur, un service d'ami : tant de générosité ne se présume pas. 3°. Enfin, parce qu'il est tout simple que l'honnête libraire ait (353) fait cette proposition en son nom, plutôt qu'au vôtre, afin que le refus, qu'il devait prévoir, ne tombât pas directement sur vous. Ménagement qui n'a plus dû avoir lieu, dans les entretiens que le Sieur Gui a eus avec M. Rousseau, lorsqu'en Décembre 1765, celui-ci passa par Paris, pour se rendre en Angleterre : entretiens qu'il n'est pas douteux que le voyageur n'ait mis à profit pour éclaircir ce point délicat.

Tout ce que vous opposez, Monsieur, au fait établi par M. Rousseau, c'est que vous ne vous le rappelez nullement : j'oserai vous représenter que votre oubli ne fournit aucune objection recevable contre la vérité de ce fait. Encore plus accoutumé, sans doute, à faire des actes de bienfaisance, que de nouvelles éditions, il est bien plus extraordinaire que les soins que vous avez donnés à celle de vos Eléments, qui parut en 1772, n'aient laissé aucunes traces dans votre mémoire, qu'il ne l'est que vous ayez oublié que vous avez fait une offre obligeante qui n'a eu aucunes suites. Quant aux inductions qu'on pourrait tirer de cette offre, en la maintenant (354) vraie, c'est un sujet que les égards qui vous sont dus ne me permettent pas de traiter: mais ils ne me défendent pas de vous faire observer que le dernier article de la note de M. Rousseau n'est pas plus destitué de fondement que les autres.

Vous dites encore Monsieur ; ce même M. Rousseau, qui dans son Dictionnaire m'honore en plusieurs endroits de se éloges, n'y fait entendre nulle part que mes Eléments aient été faits d'après lui; il savait trop bien le contraire.

Je vous demande bien pardon; mais cela ne me paraît pas au évident qu'à vous. Ce n'est certainement pas dans le dernier paragraphe de la préface de ce Dictionnaire, que vous puisez l'assurance de dire, il savait trop bien le contraire. Le voici ce paragraphe.

« Si on a vu dans d'autres ouvrages, quelques article peu importants, qui sont aussi dans celui-ci ; ceux qui pourront faire cette remarque, voudront bien se rappeler que, dès l'année 1750, le manuscrit est sorti de mes mains, sans que je sache ce qu'il est devenu depuis ce temps-là. Je n'accuse personne (355) d'avoir pris mes articles ; mais il n'est pas juste que d'autres m'accusent d'avoir pris les leurs. »

Il est apparent, Monsieur, que ce passage regarde le Dictionnaire des Beaux-Arts : il pourrait tout aussi bien regarder vos Eléments, puisque ces deux ouvrages sont de la même date, que M. Rousseau parle de plusieurs, et qu'il n'en nomme aucun. Dans ce cas-là, il aurait fait entendre que vos Eléments étaient, du moins en partie, faits d'après lui. Ce que ce vertueux philosophe savait sur ce point sera peut-être toujours un mystère pour le public ; mais ce n'en saurait être un pour vous, Monsieur : ce ne sont donc pas les éloges qu'il vous donne dans son Dictionnaire qui doivent vous rassurer ; c'est votre conscience : car si vous ne l'avez pas pillé, il n'a pas pu le croire.

Je craindrais de vous offenser, Monsieur, si, connaissant votre empire sur tout ce qui tient à la littérature, je m'adressais à tout autre qu'à vous pour obtenir que ma lettre trouve place dans le Mercure. Je vous prie donc instamment de vouloir bien l'y faire insérer d'ici au 23 Décembre inclusivement. Si contre toute apparence, vous (356) vous refusiez à un soin si digne de vous, ou qu'elle parût dans le Mercure avec des fautes de typographie capables d'en altérer le sens, je serais obligée de prendre d'autres voies pour la répandre.

 

J'ai l'honneur d'être, Monsieur,

Votre très humble et très obéissante servante D. R. G.

Le 28 Novembre 1780.

 

 

 

 

 

 

 

LETTRE A M. FRERON.

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Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien le plus tôt qu’il vous sera possible, donner place dans l'Année littéraire, à la lettre que j'ai l'honneur de vous envoyer. Vous pouvez, Monsieur, me rendre ce service, sans risquer de désobliger M. d'Alembert : son consentement à la publication de cette lettre, est consigné en termes formels, page 179 du Mercure du 23 de ce mois, dans lequel j'avais souhaité qu'elle fût insérée ; et les protestations de sincérité (357) qui accompagnent ce consentement, ne permettent pas de douter que M. d'Alembert ne l'ait dicté lui-même ; car M. d'Alembert est l'homme du monde le plus sincère. Il est clair, Monsieur, que la préférence que je donnais au Mercure, sur votre Journal ne m'était pas inspirée par le désir de me faire valoir ; mais elle n'était pas non plus un effet du hasard ; je croyais devoir sacrifier mon intérêt à la convenance, qui me semblait exiger que la défense eût le même théâtre et les mêmes spectateurs que l'attaque. M. d'Alembert en a jugé autrement ; il a trouvé fort égal que ma lettre parût dans le Mercure, ou ailleurs; même qu'elle parût, ou ne parût pas, dès qu'il s'en est pleinement rapporté à MM. les Rédacteurs du chef-d’œuvre hebdomadaire, qui, de leur propre mouvement, et sans que M. d'Alembert ait mis un grain dans la balance, m'ont donné l'exclusion. Loin que la philosophique indifférence de M. d’Alembert me gagne, Monsieur, je trouve plus que jamais nécessaire que la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser, soit mise sous les yeux du public, puisque ce n'est qu'après avoir daigné la lire, qu'il (358) pourra juger de la sagesse des motifs qui ont empêché ces Messieurs de l'insérer, et de la solidité de l'espèce de réponse qu'ils ont essayé d'y faire.

D. R. G.

Le 25 Décembre 1780.

 

 

 

 

 

 

 

NOTE DE M. L'ABBÉ ROUSSIER,

Sur la page 28 de l'Errata de l'Essai sur la Musique.

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Monsieur l'abbé Roussier a donné en 1770 un ouvrage intitulé, Mémoire sur la musique des anciens, où, en développant l'application que faisaient les Grecs des planètes aux notes ou sons de leur système de musique, il a fait voir les absurdités dans lesquelles ont donné une multitude d'auteurs tant anciens que modernes, en appliquant aux planètes mêmes, aux corps célestes ce qui, dans le système des Grecs, ne s'entendait que des sons nommés du nom des planètes. Ce sont (359) ces absurdités réfutées et tournées en ridicule par M. l'abbé Roussier, qu'on lui prête ici ; et qu'on lui fait appliquer à notre basse fondamentale qui n'a rien de commun avec le système des Grecs.

 

 

 

 

 



LETTRE A M. L’ABBE ROUSSIER.

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Il m'est revenu, Monsieur, que vous aviez été mécontent de ce que j'ai dit de vous dans l'Errata de l'Essai sur la musique. La note que vous avez pris la peine de faire sur la vingt-huitième page de cette brochure, est même tombée entre mes mains. Cette note me prouve que j'ai eu un tort vis-à-vis de vous : mon empressement à le réparer doit vous prouver combien il a été involontaire. Je ne connais point, Monsieur, le Mémoire sur la musique des anciens que vous donnâtes en 1770 ; j'avais ouï dire que vous étiez partisan fanatique de la basse fondamentale, et que vous y trouviez tout ce que les (360) visionnaires anciens et modernes ont trouvé dans le système musical des Grecs. L'imputation n'était pas de nature à exiger que je ne l'adoptasse qu'après un mûr examen. D'ailleurs, j'avais vu par moi-même que l'auteur de l'Essai sur la musique s'étayait à chaque page de votre sentiment : j'ai cru...... vous ménager en ne me permettant à votre sujet que des plaisanteries. J'ai eu depuis, (et j'en remercie la fortune) occasion de prendre une toute autre idée de vous, Monsieur : j'ai entendu parler avec tant de distinction de votre caractère, de vos mœurs, de votre savoir, et de votre modestie, que j'ai conçu pour vous une estime qui ajoute beaucoup au regret, que j'aurais même sans elle, de m'être trompée un instant sur votre compte. J'ajouterai avec le plus grand plaisir que, si comme le prétend l'auteur de l'Essai sur la musique, le Dictionnaire de cet art a besoin d'être refondu (ce que je ne puis admettre d'après son jugement, ni nier d'après le mien), je pense que vous êtes le seul de nos savants qui sachiez de quel ton il convient de relever les erreurs d'un grand homme ; le seul dont l'envie ne dirige pas la critique (361) ; le seul enfin à qui l'honnêteté de ses intentions, et la supériorité de ses lumières donnent le droit de perfectionner l'ouvrage de J. J. Rousseau. Je pense encore que, si vous tenez de la nature autant de goût que l'étude vous a fait acquérir de connaissances, c'est grand dommage que vous vous soyez borné à écrire sur la musique.

Si vous jugez à propos, Monsieur, de faire insérer cette lettre dans quelque papier public, non seulement j'y consens, mais je vous en prie. Loin de rougir de l'aveu qu'elle contient, loin que l'hommage que je vous y rends me coûte, je trouve l'un et l'autre assez bien placés, pour être très fâchée que les circonstances ne me permettent pas de m'en faire honneur.

 

 

 

 

 

 

 

 

(362) MON DERNIER MOT, [101]

OU

Réponse à la Lettre que M. D. L. B. a adressée à M. l'Abbé Roussier, en tête du Supplément à l'Essai sur la Musique, par l'Auteur de l'Errata de l'Essai sur la Musique.

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Je suis, Monsieur, la douce et gentille Dame anonyme en faveur de laquelle votre mépris a emprunté le style de la rage. C'est moi qui, dites vous, vous injurie à chaque phrase de mon (363) libelle [102] par un amour effréné pour la réputation de Jean-Jacques. J'avoue que je vous ai un peu maltraité. Si j'avais su positivement qui vous étiez, sans mettre de frein à mon amour pour la réputation de Jean-Jacques, sentiment qui ne peut aller trop loin, attendu son principe, sa nature, et son objet, sans doute, j'aurais adouci les couleurs que j'ai employées à peindre votre caractère. Mais vous n'aviez point mis votre nom à l’Essai sur la musique, et je n'ai pas cru que l'honnêteté me permît de partir de simples ouï-dires pour vous attribuer un ouvrage aussi malhonnête que celui-là. « Tout honnête homme doit avouer les livres qu'il publie. » [103] Si vous aviez profité de cette sage leçon, vous m'auriez obligée à supprimer tout ce qui n'était pas indispensablement nécessaire à la défense de Jean-Jacques. [104] C'est donc votre faute si j'ai accordé (364) quelque chose à l'indignation que tout ce qui l'attaque m'inspire. Cependant il ne tiendrait qu'à mon amour-propre que vous fussiez bien vengé. Vous braquez contre moi toute l'artillerie de Voltaire. Vous m'appelez, vieille.....du bon Jean-Jacques[105] -- la bonne, -- bonne femme d'une ignorance crasse, -- pauvre imbécile, -- pauvre vieille, -- sempiternelle, et qui pis est auteur femelle. Vous parlez de ma personne, comme d'une grêle machine en décadence, [106] de mon ouvrage, comme d'une diatribe écrite en style des halles ; et de tous deux, comme ne méritant pas que vous vous donniez la peine de répondre aux reproches que je vous fais. Que croyez-vous (365) que je réponde à tout cela ?...... Rien du tout. Le Public jugera, je l'espère, qu'une femme qui reçoit, même de vous, de pareilles qualifications, sans s'en émouvoir, est bien sûre de ne les pas mériter ; et que ce n'est pas l'impuissance de parler qui réduit l'auteur de l'Errata au silence. D'ailleurs, puisque j'établis que ne vous étant pas nommé, vous avez tort de vous plaindre de moi, ne me nommant pas, j'aurais tort de me plaindre de vous ; et avoir tort est un plaisir que je veux pas vous faire. Les combats polémiques, Monsieur, n'ont pas les mêmes règles que le bal de l'opéra. On ne doit rien aux anonymes, par la raison qu'on ne peut déterminer ce qu'on leur devrait s'ils se faisaient connaître ; et qu'il ne serait pas juste que, tel auteur, qui, s'il se montrait, n'aurait aucun droit aux égards des honnêtes gens, n'eût qu'à se cacher pour y prétendre. Mais, il faut être bien abject pour ne se rien devoir à soi-même ; et vous, M. D. L. B. vous auriez dû (au moins je veux le croire), au lieu de descendre à de si grossières trivialités, faire insérer dans tous les Journaux, les trois lettres tant de Voltaire, (366) que de Rousseau, dont vous allongez la vôtre; et dire que, vous croyant dispensé de répondre à l'auteur de l'Errata, et désirant que le public ne puisse pas douter de la vérité de ce que vous avez avancé, vous déclarez que vous êtes prêt à montrer à quiconque voudra la voir la vie de J. J. Rousseau faite par lui, et écrite de sa main, d'où vous avez tiré les particularités que vous rapportez sur son compte dans l'Essai sur la musique.

Ce moyen de répondre aux deux défis que je vous fais, eut encore été une rodomontade, il est vrai; mais enfin, sa tournure aurait été plus décente pour vous-même; et n'aurait pas compromis M. l'Abbé Roussier, dont la délicatesse a dû cruellement souffrir, de recevoir publiquement une lettre de l'espèce de la vôtre; où, pour comble d'humiliation, vous le classez avec vous, en lui disant: au reste, je suis sûr que les injures de cette pauvre vieille vous ont fait autant de pitié qu'à moi. Il n'y a que vous au monde, M. D. L. B. qui soyez capable de prêter à M. l'Abbé Roussier une façon de penser à laquelle il s’est montré si supérieur dans la note qu'il a faite sur la (367) vingt-huitième page de l'Errata; et qui a donné lieu à la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser. Obligé de répondre à la vôtre, il a fait tout ce qu'il pouvait faire de mieux, en ne disant pas un seul mot sur tout ce qui était étranger aux mémoires qu'elle accompagnait. Malheureusement il y a de si mauvais pas, qu’on n'en peut sortir sans quelques éclaboussures. Aussi ai-je été forcée de défendre moi-même cet estimable Abbé, contre des gens excessivement honnêtes, à qui ses intimes relations avec vous, Monsieur, avaient fait prendre de lui des impressions peu favorables. Je me flatte d'être parvenue à leur persuader qu'en dépit du proverbe, la conformité d'occupations qui lie étroitement les hommes, n'entraîne pas toujours celle des principes ; qu'il y a loin des goûts aux sentiments; que M. l'Abbé Roussier pouvoir bien vous FAIRE PARLER, mais non pas vous faire taire; et que très sûrement ce n'était pas à diffamer J. J. Rousseau qu'il vous avait AIDÉ dans la composition de votre savant ouvrage.

Il faut pourtant convenir que cette lettre si embarrassante pour M. l'Abbé Roussier, si dégoûtante pour vos lecteurs (368) est moins mal écrite que tout ce que j'avais vu de vous jusqu'à elle. Il y a même quelques phrases élégantes, que j'ai remarquées d'aussi bon cœur, que si vous m'aviez dit les plus jolies choses du monde. Croyez-moi, Monsieur, si vous voulez vous faire une réputation, renoncez à disserter sur la musique, même à calomnier de grands hommes, ce dont vous vous tirez assez gauchement, et invectivez des femmes; c'est là votre genre.

Il est fâcheux que ce salutaire conseil ne vous ait pas été donné assez tôt pour prévenir votre second crime ; c'est-à-dire votre Supplément. Vous n'y articulez rien de nouveau contre J. J. Rousseau, parce que vous aviez épuisé dans l'Essai sur la musique tout ce que la méchanceté la plus consommée pouvait imaginer de plus propre à le déshonorer : mais vous y soutenez avec une effronterie qu'il faut enfin confondre, la seule de vos accusations dont l'Errata n'ait pas démontré la fausseté : celle d'avoir manœuvré pour faire chasser Voltaire de sa maison des Délices.

Vous croyez m'avoir atterrée en produisant une lettre de Voltaire, adressée à je ne sais qui, de je ne sais où. (369) Une lettre de Voltaire!..... contre Rousseau !..... Si je me permettais de plaisanter sur un sujet aussi grave, je dirais que c'est se rétracter que de produire une pareille preuve. Mais je me suis engagée à discuter toutes celles que vous allégueriez, à les vérifier, à les détruire. [107] J'aurais pu ajouter à vous pétrifier : car je savais bien où prendre la tête de Méduse, et dans un instant je vais vous la montrer.

Vous annoncez, Monsieur, page 3 de votre délicate lettre, que vous n'êtes pas homme à vous formaliser d'être traité comme d'Alembert; et je conçois que votre petite vanité puisse encore y trouver son compte. Eh bien ! Je vous ai servi à votre gré. Obligée de combattre les odieuses imputations dont M. d'Alembert chargeait la fatigante mémoire de l'immortel Genevois, j'eus recours à M. Du Peyrou, sentant bien que les armes qu'il me prêterait, seraient plus tranchantes que tous les raisonnements que pourrait me fournir mon amour effréné pour la réputation de Jean-Jacques. J'ai fait de même par rapport à vous: c'est encore M. Du (370) Peyrou que j'ai appelé à mon aide, bien sûre que son zèle ne se rebuterait pas : je lui ai envoyé votre lettre; je l'ai prié de l'examiner; et de me faire passer tout ce qui dans ma réponse devait porter le sceau de l'authenticité : il a embrassé ce soin avec tout l'empressement que j'avais lieu de présumer de l'intérêt qui nous anime; et le service qu'il m'a rendu est d'autant plus touchant, qu'en le chargeant d'acquitter ma parole, je fais plus que je n'avais promis. Je vais, Monsieur, vous communiquer sa lettre à moi et le Commentaire qu'il a fait sur la vôtre : vous y verrez qu'il a négligé (je l'avais bien attendu de son discernement), tout ce qui appartient à votre sentiment particulier sur la personne le caractère, les talents de Jean-Jacques, pour ne s'attacher qu'à la discussion des prétendus faits que vous tâchez de métamorphoser en preuves; et j'espère que vous serez content de ce qu'il y oppose. Je n'entrerai point à son égard, vis-à-vis de vous, dans le détail de tout ce qu'il y a à dire de quelqu'un qui réunit à tous les avantages qu'on peut tenir du hasard, tous ceux qu'on peut acquérir en cultivant un esprit juste, (371) une raison saine, une âme sensible : car au fond, ce n'est pas pour vous que je vous réponds ; c'est pour le Public ; et l'opinion du Public sur le compte de cet homme recommandable est à jamais fixée. Mais comme il serait très possible que, malgré les outrages que vous prodiguez à ma décrépitude, vous m'imaginassiez plus jeune, plus aimable, plus séduisante que je ne suis, et que vous tirassiez de l'attachement que me marque M. Du Peyrou des conséquences à votre manière, dussent les choses flatteuses qu'il m'adresse en perdre tout leur poids, je vous dirai qu'il ne m'a jamais vue; qu'il y a toujours eu entre nous soixante-dix à quatre-vingt lieues de distance; et que je ne suis redevable des sentiments dont il m'honore, qu'à l'idée que lui a fait prendre de ma conduite, de mon caractère, et de mon cœur, la correspondance que la mort de Jean-Jacques, notre ami commun, nous a mis dans le cas d'entretenir; et surtout mon amour effréné pour la réputation de ce grand homme. Voici enfin, Monsieur, la tête de Méduse.

Neufchâtel le 28 octobre 1781.

 

Je n'ai sans doute pas besoin, Madame, de justifier (372) auprès de vous le retard qu'a éprouvé l'envoi que je vous fais aujourd'hui. Vous connaissez toute l'importance que je mets à tout ce qui a trait à l'honneur de la mémoire de J. J. Rousseau ; et quand à ce motif, déjà si puissant sur mon cœur, vous réunissez celui de vous complaire, croyez que mon zèle ainsi excité ne me laisse aucun repos qu'il ne soit satisfait. Mais la recherche des pièces originales ; les copies qu'il en a fallu faire et collationner ; jusqu'aux éclaircissements dont j'ai cru nécessaire de les accompagner, et dont vous disposerez, Madame, ainsi que vous le jugerez à propos, tout en cette occasion a contrarié mon empressement à vous servir; et c'est là l'unique sentiment pénible que m'ait donné ce travail. Mais quel ample dédommagement ! Ah ! Madame, concourir avec vous à l'honneur de confondre l'imposture et la calomnie, de venger l’innocence et la vérité ; y être appelé par vous, c'est être jugé digne de votre estime ; et pour qui a le bonheur de vous connaître, c'est obtenir la récompense la plus honorable tout à la fois, et la plus douce.

Mais, Madame, il est inconcevable (373) que M. D. L. B. non content de revenir à la charge pour diffamer Rousseau, ait eu la brutale démence de diriger les traits jusque sur vous. En vérité c'est grand dommage que cet homme n'ait pas l'étoffe d'un héros ! On pourrait le comparer à ceux d'Homère qui osaient défier et combattre leurs Divinités. Mais enfin, puisque rien en lui n'autorise cette comparaison, il faut se rabattre à mépriser la lâcheté de caractère qu'il décèle en voulant outrager une femme, et le plaindre de ne pas connaître celle qu'il croit outrager. Au reste, Madame, sa conduite prouve que votre secret a été scrupuleusement gardé par vos amis, et qu'il ne connaît de vous que ce que vous en avez avoué vous-même dans l'Errata de l'Essai sur la musique. Il sait donc que vous êtes une femme ; et voilà tout. S'il vous avait seulement entendu nommer, son amour-propre l'aurait préservé de l'excès auquel il s'est livré : il aurait su que les épithètes qu'il vous donne sont aussi absurdes par leur application, que rebutantes par leur espèce. Mais tout brutal qu'il se montre à l'égard de votre sexe, comptez que, s'il n'est pas aveugle, (374) la plus cruelle vengeance est entre vos mains. Oui , Madame, si un tel homme était digne de votre courroux, je vous dirais, cédez à son invitation; [108] montrez-vous à ses yeux parée de tous les dons de la nature ; et que sa confusion devienne son moindre supplice. Mais non, je vous connais trop, Madame, pour ignorer qu'à l'indignation qu'excitent en vous les outrages faits à la mémoire de vos amis, succède le plus profond mépris, quand ces outrages vous deviennent personnels. Tenons-nous en donc à ce sentiment comme au seul que nous devions concevoir pour votre antagoniste; et si dans le Commentaire ci-joint (auquel j'ai cru devoir donner la forme d'une lettre ), il m'est arrivé d'aller au-delà, pardonnez-le moi; et songez combien il est difficile d'allier la modération avec les sentiments que vous inspirez.

J'ai l'honneur d'être avec le dévouement le plus respectueux, MADAME,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

DU PEYROU.

 

 

 

 

 

 


COMMENTAIRE JOINT A LA LETTRE PRÉCÉDENTE.

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Je ne sais, Madame, quand a paru le Supplément à l’Essai sur la musique que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer : je n'en avais point entendu parler; et cela n'est pas fort étonnant, puisqu'on m'assure qu'à Paris même, où il a été publié, il n'a pas fait la moindre sensation. J'ai lu attentivement la lettre qui le précède, dans laquelle M. D. L. B. vous adresse la parole avec toute l'aménité d'un auteur critiqué, et toute la modération d'un délateur démenti. C'est donc sous ce double rapport qu'il faut apprécier le ton qu'il prend dans cette lettre, ses galanteries, ses assertions, et jusqu'à ses raisonnements. Puisque vous le permettez, Madame, je vais joindre quelques réflexions sur cette originale lettre, aux pièces originales dont vous me demandez la communication.

La première vérité que m'apprend M. D. L. B. c'est qu'une certaine Brochure de 95 pages, intitulée Errata de l'Essai sur la musique, n'a pas été trouvée bonne puisque personne ne lui a fait l'honneur d'en parler.

            (376) Assurément, Madame, votre brochure est détestable ; cela est démontré. Cependant si vous avez négligé d'en faire hommage à MM. les Journalistes, cette circonstance affaiblit un peu la démonstration. Mais..... je me rappelle un fait qui prouve que je me trompe. Lorsque parut l'Eloge de lord Maréchal d'Ecosse, et que tous les Journaux s'empressèrent à l'envi à se faire les échos de toutes les gentillesses attribuées à J.J. Rousseau, M. Pierre Rousseau, le petit Rousseau si légèrement plaisanté par M. de Marignan, M. Rousseau de Toulouse, enfin le Rédacteur du Journal Encyclopédique ne resta pas en arrière ; et Rousseau de Genève traîné dans la fange porta M. d'Alembert aux nues. La scène change. Il paraît une justification de cet infâme J. J. Rousseau : justification sans réplique, puisque c'est lord Maréchal lui-même le héros de M. d'Alembert, qui donne à son panégyriste les démentis les plus formels, et les mieux conditionnés. La brochure est envoyée à tous les Journalistes et spécialement à l'honnête Rédacteur du Journal Encyclopédique. Tous ces échos de diffamation, si ardents à la promulguer, deviennent (377) muets, quand il faut rendre gloire à la vérité. Est-ce parce qu'il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde, ou bien parce qu'il faut vivre, être journaliste, conserver son privilège etc. etc. ? Voyez, Madame, il n'appartient pas à un étranger de décider cela. Mais revenons à M. D. L. B.

L'auteur, ajoute-t-il, m'injurie à chaque phrase de son libelle, par un amour effréné pour la réputation de Jean-Jacques.

Mais vraiment, Madame, c'est très mal à vous, d'être attachée à la réputation de ce Jean-Jacques plutôt qu'à celle de M. D. L. B. Avez-vous donc oublié que,

 

Mieux vaut goujat debout, qu'Empereur enterré ?

 

Et puis, comment voulez-vous ne pas passer pour une bonne vieille avec des maximes surannées qui, dès que vos amis sont calomniés, vous sont un ridicule devoir de repousser la calomnie sur les auteurs? Apprenez qu'il est reçu parmi les gens d’un certain ordre, que la réputation de votre ami Jean-Jacques à l'instant où il fermerait les yeux, devait être à la merci du dernier des Scribes ; que l'auteur de l'Essai sur la musique (378) a donc usé de son droit quand, pour habiller Jean-Jacques à sa façon, il l'a couvert de boue ; que votre brochure de 95 pages ne saurait être qu'un libelle, puisque vous avez eu la témérité de prouver à un auteur décoré des honneurs d'un quadruple in-4°, qu'en tronquant les citations, en confondant les dates, en déguisant ou en hasardant les faits, il a sciemment et volontairement déraisonné ; le tout pour se donner la réputation d'un grand virtuoso, et réduire Jean-Jacques à celle d'un petit croque-notes, et mieux que cela, d'un infâme coquin.

Or, après cette incartade de votre part, vous comprenez bien qu'aux yeux de M. D.L.B. vous ne sauriez avoir le sens commun ; et qu'il faut de toute nécessité que vous ayez servi de modèle à l'héroïne du mauvais roman d'Héloïse. A cette horrible imputation rougissez, Madame, et passez condamnation. Pour moi, je tombe aux genoux de M. D. L. B. ah ! M. D. L. B. c'est aussi pousser trop loin le ressentiment. Grâce! Grâce M. D. L. B.! S'il le faut pour vous apaiser, je conviendrai avec vous que la Nouvelle Héloïse ne peut être qu'un bien mauvais roman (379) pour vous ; et que le modèle de son héroïne, doit vous paraître bien ridicule comparé à ceux que vous auriez pu fournir à Jean-Jacques, s'il avait eu le bon sens de vous consulter. [109]

(380) Mais du bon sens, en avait-il ce pauvre Jean-Jacques ? Il faut bien avouer que non, puisque vous, Madame, vous-même, son amie, lui en refusez : ainsi que M. D. L. B. vous le reproche dans cet accablant passage de sa conséquente lettre.

Mais ce qu'il y a de plus piquant pour vous, et dont vous devez être inconsolable, c'est qu'en tombant sans cesse sur la basse fondamentale, ce chef-d’œuvre qui a immortalisé Rameau; ce chef-d’œuvre reconnu pour tel par votre maître, puisque son Dictionnaire n'est fondé que sur cette basse, vous renversez tout d’un coup son brillant édifice, et vous lui faites en un moment plus de mal que je n'ai pu lui en faire puisque vous lui refusez le bon sens. [110]

(381) Voilà, Madame, une accusation bien formelle, et d'autant plus grave que, suivant M. D. L. B., refuser comme vous faites sans vous en douter, le bon sens à Jean-Jacques, est un outrage à sa mémoire bien plus cruel, plus déshonorant, et qui manifeste bien plus de méchanceté, que de s'en tenir simplement et de plein gré comme a fait M. D. L. B. à l’inculper d'ignorance, de mauvaise foi, d'envie, d'ingratitude, etc. etc. etc.

Sur ce principe, il n'est plus permis de douter que fier son bon-sens, et se croyant inattaquable, au moins de ce côté, votre antagoniste n'ait conçu la plus haute opinion de lui-même. Respectons-la, Madame, et s'il nous réduit à la nécessité d'opter entre sa bonne foi, et son bon-sens, pour lui faire notre cour n'hésitons pas. En attendant, saisissons l'occasion qu'il nous fournit dans le passage cité de rendre un double hommage sa bonne foi, et à son bon sens, lorsqu'il avoue tout à (382) la fois et soin intention, et son impuissance de nuire à J.J. Rousseau.

En vérité, Madame, je suis effrayé de l'effet qui doit résulter contre vous de l'accusation que M. D. L. B. vous intente. Comment ! sans aucun ménagement il vous prouve que le Dictionnaire de votre maître n'est fondé que sur cette base, savoir, le chef-d’œuvre qui a immortalisé Rameau; et il vous renvoie aux articles de ce même Dictionnaire, système, et basse fondamentale, dans lesquels Rousseau dit positivement que ce Dictionnaire a été composé sur le système de Rameau, que lui Rousseau, a suivi ce système dans cet ouvrage, etc.

Ma foi, pour le coup, voilà de l'évidence ; et vous êtes, Madame, terrassée à ne jamais vous relever, à moins que nous n'appelions à votre secours votre redoutable antagoniste lui-même ; que je soupçonne n'être au fond pas à beaucoup près aussi méchant qu'il voudrait bien en affecter la mine. Accourez donc, ô généreux, L. B. mais accourez avec votre Essai sur la musique ; voyons comment vous vous y preniez pour prouver à vos lecteurs que Rousseau était dévoré de jalousie contre Rameau. (383) Cela est fort intéressant dans ce moment-ci...... Ah ! le voici. Vous en trouviez la preuve complète dans un certain paragraphe de la préface de son Dictionnaire, dont, même alors, vous aviez la discrétion de ne citer que les premières lignes ; et qu'aujourd'hui vous paraissez n'avoir jamais connu. Pour suppléer M. D. L. B. à ce défaut de votre...... je n'ose dire quoi, permettez-moi de vous transcrire ici tout ce paragraphe.

« J'ai traité la partie harmonique dans le système de la basse fondamentale, quoique ce système imparfait et défectueux à tant d'égards,  ne soit point, selon moi, celui de la nature et de la vérité, et qu'il en résulte un remplissage sourd et confus, plutôt qu'une bonne harmonie. » ( Voilà une nouvelle façon d'exalter les chefs-d’œuvre. Il faut l'appliquer à l'Essai sur la musique.) « Mais c'est un système enfin ; c’est le premier, et c'était le seul, jusqu'à celui de M. Tartini, où l'on ait lié, par des principes, ces multitudes de règles isolées qui semblaient toutes arbitraires, et qui faisaient de l'art harmonique, une étude de mémoire, plutôt que de raisonnement. Le système (384) de M. Tartini quoique meilleur, à mon avis » (Ah ! Jean-Jacques, vous n'y pensez pas! Rien n'est plus parfait, ni par conséquent meilleur qu'un chef-d’œuvre.) « n'étant pas encore aussi généralement connu, et n'ayant pas, du moins en France, la même autorité que celui de M. Rameau, n'a pas dû lui être substitué dans un livre destiné principalement pour la nation française. Je me suis donc contenté d'exposer de mon mieux les principes de ce système dans un article de mon Dictionnaire; et du reste, j'ai cru devoir cette déférence à la nation pour laquelle j'écrivais, de préférer son sentiment au mien, sur le fond de la doctrine harmonique. Je n'ai pas dû cependant m'abstenir, dans l'occasion, des objections nécessaires à l'intelligence des articles que j'avais à traiter ; c'eût été sacrifier l'utilité du livre au préjugé des lecteurs; c'eût été flatter sans instruire, et changer la déférence en lâcheté. »

Convenez, Madame, que voilà bien le langage d'un jaloux ! Mais convenez aussi qu'il est bien heureux pour vous, et même pour Rousseau, qu'il ait tenu ce langage ! Combien vous devez l'un et l'autre, de, reconnaissance à ce bon (385) M. D. L. B. Sans cette basse jalousie dont il a fait l'heureuse découverte, vous restiez atteinte et convaincue d'avoir fait à votre maître le plus sanglant des affronts, en lui refusant le bon sens.

Mais me voici parvenu à un article de la lettre de M. D. L. B. qui me paraît vraiment embarrassant pour vous. C'est sa réponse aux défis que vous lui faites.

1°. De prouver que la notice qu'il a donnée de la vie de Rousseau, soit tirée d'un manuscrit de sa main, et signé par lui[111]

(386) 2°. De prouver ce qu'il a aussi avancé dans la même notice, que, tandis que Rousseau prêchait la vertu, la paix, la charité, etc. il faisait sourdement tous ses efforts auprès des Genevois pour qu'ils forçassent Voltaire à quitter sa maison des Délices, etc.

Eh bien! Madame, qu'avez-vous à répondre à un homme qui se présente armé de preuves aussi fortes que celle qui suit?

J'affirme que ce manuscrit est entièrement de sa main et signé par lui. J'offre de le faire voir à quiconque en douterait, même à l'aimable anonyme. Je serais enchanté que cela pût me procurer la douce satisfaction d'être visité par elle.

Le pauvre M. D. L. B.! il ne sait ce (387) qu'il désire. Ou plutôt, il ne feint, Madame, de désirer votre visite, que parce qu’en dépit de la nature, l'usage du monde lui a appris qu'une anonyme de votre espèce ne se montre pas sans conséquence. Mais quand, voulant bien être connue, vous vous détermineriez à aller visiter M. D. L. B. ce qui, comme méchanceté à pure perte, serait indigne de vous, je pourrais vous en épargner la peine. Car, sans avoir jamais vu ni daigné faire voir ce manuscrit, je vais vous dire ce que c'est; et vous mettre à portée d'apprécier la valeur de la dénomination de manuscrit que M. D. L. B. lui donne, et celle de sa prétendue réponse à votre premier défi; [112] et je défie à mon tour M. D. L. B. de produire une autre Vie de Jean-Jacques, que celle dont l'histoire.

Dans sa plus tendre jeunesse, Rousseau se trouvant à Soleure avec un quidam, qui, se disant Archimandrite de Jérusalem, faisait sa quête en Suisse, et auquel Jean-Jacques s'étant attaché servait d'interprète, les deux voyageurs (388) se présentèrent à l'hôtel de M. le Marquis de Bonac, alors Ambassadeur en Suisse. L'Archimandrite fut interrogé, démasqué, et congédié. L’interprète à son tour interrogé par M. l'Ambassadeur, lui fit naïvement le détail de ses petites aventures. Cette naïveté plut et intéressa. On ne voulut pas qu'il rejoignît son prêtre Grec ; et en attendant qu'on vît ce qu'on pourrait faire de lui, on le retint à l'hôtel. Mais laissons parler Rousseau lui-même.

« M. de la Martinière » (alors secrétaire d'Ambassade) « voulut voir de mon style, et me demanda par écrit le même détail que j'avais fait à M. l'Ambassadeur. Je lui écrivis une longue lettre, que j'apprends avoir été conservée par M. de Marianne qui était attaché depuis longtemps au Marquis de Bonac, et qui depuis a succédé à M. de la Martinière sous l'Ambassade de M. de Courteilles. J'ai prié M. de Malesherbes de tâcher de me procurer une copie de cette lettre. Si je puis l'avoir par lui, ou par d'autres, on la trouvera dans le recueil qui doit accompagner mes Confessions. »

Voilà donc cette lettre retrouvée, Madame : je ne puis vous dire comment (389) de cascade en cascade elle est tombée entre les mains de M. D. L. B. [113] Mais vous voyez l'usage que l'auteur se proposait d'en faire, s'il eût pu en recouvrer une copie. S'il vous paraît étrange que M. D. L. B. se montre plus scrupuleux que Jean-Jacques, et qu'au lieu de publier ce manuscrit, il se borne à n'en fournir que des extraits, souvenez-vous que M. D. L. B. ne manque pas de bon sens. Cela posé, voudriez-vous qu'après avoir affirmé à ses lecteurs dans son Essai sur la musique que, tout ce qu'il dit de Rousseau, est tiré d’une Vie de ce même Rousseau, faite par lui, et écrite de sa main, il allât bêtement leur prouver que cette Vie d'un homme parvenu à l'âge de soixante-six ans, est contenue dans une lettre, prophétique sans doute, écrite par ce même (390) homme avant l’âge de 20 ans ? Cela ne serait pas raisonnable. Il ne faut ainsi prendre les gens au mot; et quand au lieu de cette Vie de Rousseau, faite par Rousseau, écrite de la main de Rousseau, que vous avait promise M. D. L. B. et que vous l'avez défié de produire, il vous offre la vue d'une lettre toute écrit de la main de Rousseau (lorsqu'il sortait à peine de l'adolescence) et dès là manuscrite, vous ne pouvez rien demander de plus satisfaisant.

C'est un terrible dialecticien que ce M. D. L. B.! Tout bouffi du bon sens, et de la logique qu'il vient d'étaler dans ce qu’il appelle sa réponse à votre premier défi, le voilà maintenant qui passant au second, va vous administrer aussi, et de même, la preuve de sa seconde assertion. Or cette preuve est une lettre de Voltaire du 5 Janvier 1767 adressée.....dispensez-moi Madame, de vous dire à qui, car M. D. L. B. ne nomme pas ce correspondant. Mais qu'importe ? Ce qui importe, c'est cette date du 5 Janvier 1767 , qui démontre clairement que cette pièce probante doit servir de suite aux différents écrits du GRAND (391) HOMME sur le même sujet ; notamment à la lettre du 24 Octobre 1766 à David Hume ; à celle au Docteur Pansophe ; au Poème de la guerre de Genève ; aux sentiments des Citoyens, etc. etc. etc. Ceci bien entendu, vous sentirez, je l’espère, combien M. D. L. B. vous ménage, puisque ayant tant de bonnes pièces dans son sac, il veut bien se borner à celle qu'il vous présente; et qu'il faut que je vous représente , quelque choquante qu'elle soit.

 

A Ferney ce 5 janvier 1767.

« Je vous fais juge, Monsieur, des procédés de Rousseau avec moi. Vous savez que ma mauvaise santé m'avait conduit à Genève auprès de M. Tronchin le médecin, qui alors était ami de Rousseau. Je trouvai les environs de cette ville si agréables que j'achetai d'un Magistrat, quatre-vingts sept mille livres, une maison de campagne, à condition qu'on m'en rendrait trente-huit mille, lorsque je la quitterais. Rousseau dès-lors conçut le dessein de soulever le peuple de Genève contre ses Magistrats, et il a eu enfin la funeste et dangereuse satisfaction de voir son projet accompli.

(392) Il écrivit d'abord à M. Tronchin, qu'il ne remettrait jamais les pieds dans Genève, tant que j'y serais. M. Tronchin peut vous certifier cette vérité.

Voici sa seconde démarche.

Vous connaissez le goût de Madame Denis, ma nièce, pour les spectacles. Elle en donnait dans le château de Tournai, et dans celui de Ferney, qui sont sur la frontière de France, et les Genevois y accouraient en foule. Rousseau se servit de ce prétexte pour exciter contre moi le parti qui est celui des représentants, et quelques prédicants qu'on nomme Ministres.

Voilà pourquoi, Monsieur, il prit le parti des Ministres, au sujet de la comédie contre M. d'Alembert, quoique ensuite il ait pris le parti de M. d'Alembert contre les Ministres, et qu'il ait fini par outrager également les uns et les autres.

Voilà pourquoi il voulut d'abord m'engager dans une petite guerre au sujet des spectacles. Voilà pourquoi en donnant une comédie et un opéra à Paris, il m'écrivit que je corrompais sa République en faisant représenter des tragédies dans mes maisons, par la nièce du grand Corneille, que plusieurs (393) Genevois avoient l'honneur de seconder.

Il ne s'en tint pas là, il suscita plusieurs citoyens ennemis de la Magistrature, il les engagea à rendre le Conseil de Genève odieux, et à lui faire des reproches de ce qu'ils souffraient malgré la loi, un catholique domicilié sur leur territoire, tandis que tout Genevois peut acheter en France des terres seigneuriales, et même y posséder des emplois de finance. [114] Ainsi cet homme qui prêchait à Paris la liberté de conscience, et qui avait tant besoin de tolérance pour lui, voulait établir dans Genève l'intolérance la plus révoltante, et en même temps la plus ridicule.

M. Tronchin entendit lui-même un citoyen, qui est depuis longtemps le principal boute-feu de la République, dire qu'il fallait absolument exécuter ce que Rousseau voulait, et me faire sortir de ma maison des Délices qui est aux portes de Genève. M. Tronchin (394) qui est aussi honnête homme que bon médecin empêcha cette levée de bouclier, et ne m'en avertit que longtemps après. Je prévis alors les troubles qui s'exciteraient bientôt dans la petite république de Genève. Je résiliai mon bail à vie des Délices; je reçus trente-huit mille liv., et j'en perdis quarante-neuf, outre environ trente mille que j'avais employées à bâtir dans cet enclos.

Ce sont là, Monsieur, les moindres traits de la conduite que Rousseau a eue avec moi; M. Tronchin peut vous les certifier, et toute la Magistrature de Genève en est instruite.

Je ne vous parlerai point des calomnies dont il m'a chargé auprès de Monseigneur le Prince de Conti, et de Madame la Duchesse de Luxembourg, dont il avait surpris la protection. Vous pouvez d'ailleurs vous informer dans Paris de quelle gratitude il a payé les services de tous ceux qui avoient protégé ses extravagantes bizarreries qu'on voulait alors faire passer pour de l'éloquence. Le Ministère est aussi instruit de ses projets criminels que les véritables gens de lettres le sont de tous ses procédés. Je vous supplie de remarquer que la suite continuelle des persécutions (395) qu'il m'a suscitées pendant quatre années, ont été le prix de l'offre que je lui avais faite de lui donner, en pur don, une maison de campagne nommée l'Hermitage, que vous avez vue entre Tournai et Ferney. Je vous renvoie pour tout le reste à la lettre que j'ai été obligé d'écrire à M. Hume, et qui était d'un style moins sérieux que celle-ci.

Que M. Dorat juge à présent s'il a eu raison de me confondre avec un homme tel que Rousseau et de regarder comme une querelle de bouffon les offenses personnelles que M. Hume, M. d'Alembert et moi, avons été obligés de repousser ; offenses qu'aucun homme d'honneur ne pouvait passer sous silence.

M. d'Alembert et M. Hume qui sont au rang des premiers écrivains de France et d'Angleterre, ne sont point des bouffons. Je ne crois pas l'être non plus, quoique je n'approche pas de ces deux hommes illustres.

Il est vrai, Monsieur, que malgré mon âge et mes maladies, je suis très gai quand il ne s'agit que de sottises de littérature, de prose ampoulée, de vers plats, ou de mauvaises critiques ; mais (396) on doit être très sérieux sur les procédés, sur l'honneur, et sur les devoirs de la vie. » [115]

Eh bien! Madame, qu'avez-vous à objecter à cela? Direz-vous que le grand homme dans les convulsions de haine et de fureur auxquelles il était si sujet, a trop souvent compromis sa mémoire et sa bonne foi, pour être cité dans sa propre cause comme l'oracle de la vérité? Bon! Madame, ce ne sont là que des accès de gentillesse. Pour infirmer son témoigna alléguerez-vous ces fréquents, ces impudents désaveux de tout écrit sorti de sa plume qui pouvait mettre en risque sa sécurité ? Encore moins, Madame, ce sont là des actes de prudence. Opposerez-vous enfin le témoignage de Rousseau à celui de Voltaire ? Je doute par de bonnes raisons que cela prenne avec M. D. L. B., mais essayons.

1°. A l’offre d'une maison de campagne nommée l'Hermitage, que dans sa lettre à David Hume, Voltaire prétendait (397) avoir été faite de sa part à Rousseau en 1759 par M. Marc Chappuis, voici la réponse de Rousseau consignée dans une lettre aussi du 5 janvier 1767.

« Jamais ni en 1759, ni en aucun autre temps, M. Marc Chappuis ne m'a proposé de la part de M. de Voltaire d'habiter une petite maison appelée l'Hermitage. En 1755 M. de Voltaire me pressant de revenir dans ma patrie, m'invitait d'aller boire du lait de ses vaches. Je lui répondis ; sa lettre et la mienne furent publiques. Je ne me souviens pas d'avoir eu de sa part aucune autre invitation. »

Observez en passant, Madame, que ces deux lettres dont parle ici Rousseau comme ayant été publiques, sont précisément celles que M. D. L. B. va bientôt vous mettre sous les yeux, et vous verrez dans quel but. En attendant continuons d'élever autel contre autel.

2°. Si d'un côté dans la lettre qu'on vous produit, vous voyez Voltaire répéter en d'autres termes il est vrai, (car le grand-homme a plusieurs versions à ses ordres) mais toujours en italiques, ce qu'il avait affirmé quelques (398) semaines auparavant à David Hume, savoir que Rousseau ne répondit à ses offres qu'en lui écrivant:

 

MONSIEUR,

« Je ne vous aime point. Vous corrompez ma République, en donnant des spectacles dans votre château de Tournai, etc. etc.. »

Voyez d'un autre côté Rousseau qui affirme que cette lettre dont parle Voltaire, n'était point une réponse; que lui Rousseau est très sûr de n'y avoir point parlé du château de Tournai, ni employé ces ridicules mots, VOUS CORROMPEZ MA RÉPUBLIQUE. Il va même plus loin, il produit la copie de cette lettre dont se plaint Voltaire. Elle est du 17 juin 1760. Mais comme elle roule essentiellement sur l'impression furtive, et faite sans son aveu, de celle qu'au 18 août 1756 il avait adressée à Voltaire à l'occasion des deux Poèmes sur la Religion naturelle, et sur le tremblement de terre de Lisbonne, vous me permettrez de ne vous en transcrire ici que le dernier article, seul relatif au fait en question. Permis à M. D. L. B. et Consorts de s'inscrire en faux contre cette copie, mais les défiant (399) de produire un original différent.

« Je ne vous aime point, Monsieur, vous m'avez fait tous les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi, votre disciple, et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour prix de l'asile que vous y avez reçu; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux ; c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui me serez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que vivant, ou mort, tous les honneurs qu’un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, vous l'avez voulu ; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer si vous l'aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n'y reste que l'admiration qu'on ne peut refuser à votre beau génie, et l'amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n'est pas ma faute. Je ne manquerai jamais au respect que (400) je leur dois, ni aux procédés que ce respect exige. Adieu , Monsieur. »

Sous la copie de cette lettre Rousseau ajoute cette apostille.

« On remarquera que depuis près de sept ans que cette lettre est écrite, je n'en ai parlé, ni ne l'ai montrée à âme vivante. Il en a été de même des deux lettres que M. Hume me força l'été dernier de lui écrire, jusqu'à-ce qu'il en ait fait le vacarme que chacun sait. Le mal que j'ai à dire de mes ennemis, je le leur dis en secret à eux-mêmes; pour le bien, quand il y en a, je le dis en public, et de bon cœur. »

Avec de tels procédés et de pareilles maximes, il n'est pas surprenant que Jean-Jacques soit un homme abominable, et ses détracteurs les plus honnêtes gens du monde: [116] mais poursuivons.

            (401) 3°. A l'accusation portée contre Rousseau d'avoir excité les citoyens de Genève contre la Magistrature, et notamment contre Voltaire, opposez, Madame, les lettres de Rousseau à ces mêmes citoyens; et en attendant le recueil qui en va paraître, et qui prouvera combien il était coupable au premier chef, contentez vous pour faire voir à M. D. L. B. comment Rousseau s'y prenait pour enflammer contre Voltaire, l’animosité des Genevois, de lui produire la lettre suivante, adressée à M. d'Ivernois, un des plus zélés représentants.

 

(402) A Paris le 30 Décembre 1765.

« Je reçois, mon bon ami, votre lettre du 23. Je suis très fâché que vous n'ayez pas été voir M. de Voltaire. Avez-vous pu penser que cette démarche me ferait de la peine? Que vous connaissez mal mon cœur ! Eh ! plût à Dieu qu'une heureuse réconciliation entre vous, opérée par les soins de cet homme illustre me faisant oublier tous ses torts, me livrât sans mélange à mon admiration pour lui ! Dans les temps où il m’a le plus cruellement traité j'ai toujours eu beaucoup moins d'aversion pour lui, que d'amour pour mon pays. Quel soit l'homme qui vous rendra la paix et la liberté; il me sera toujours cher et respectable. Si c'est Voltaire, il pourra du reste me faire tout le mal qu'il voudra, mes vœux constants jusqu’à mon dernier soupir seront pour son bonheur et pour sa gloire.

Laissez menacer les Jongleurs ; tel fiert qui ne tue pas. Votre sort est presque entre les mains de M. de Voltaire ; s'il est pour vous les Jongleurs vous feront fort peu de mal. Je vous exhorte, après que vous l'aurez suffisamment fondé, à lui donner votre confiance. Il n'est pas croyable que pouvant être (403) l'admiration de l'univers, il veuille en devenir l'horreur. Il sent trop bien l'avantage de sa position, pour ne pas la mettre à profit pour sa gloire. Je ne puis penser qu'il veuille en vous trahissant se couvrir d'infamie. En un mot, il est votre unique ressource, ne vous l'ôtez pas. S'il vous trahit, vous êtes perdus, je l'avoue ; mais vous l'êtes également s'il ne se mêle pas de vous. Livrez-vous donc à lui rondement et franchement; gagnez son cœur par cette confiance. Prêtez-vous à tout accommodement raisonnable. Assurez les lois et la liberté, mais sacrifiez l'amour-propre à la paix. Surtout aucune mention de moi, pour ne pas aigrir ceux qui me haïssent, et si M. de Voltaire vous sert comme il le doit, s'il entend sa gloire, comblez-le d'honneurs et consacrez à Apollon pacificateur PHOEBO PACATORI  la médaille que vous m'aviez destinée. »

Quel boutefeu que ce J. J. Rousseau !

4°. Quand Voltaire affirme que ce furent les menées de Jean-Jacques, qui le forcèrent à quitter sa maison des Délices, répétez, Madame, à M. D. L. B. (car vous le lui avez déjà dit (404) dans le P. S. de l'Errata ) qu'il est de notoriété publique à Genève, que le grand homme était depuis longtemps possesseur et habitant de Tournai, et de Ferney, quand il résilia son bail à vie des Délices, dont il avait conservé la jouissance ; qu'il est plus notoire encore, s'il est possible, que ce furent ses écrits religieux, et ses démarches politiques, qui lui valurent les désagréments dont il se plaint, et qui le dégoûtèrent de son domicile aux Délices. Désagréments dont l'effet fut puissamment renforcé par l'appât de recevoir trente-huit mille livres, contre l'abandon d'une jouissance qui n'était pour lui qu'un droit stérile, depuis l'acquisition de Ferney, et la préférence qu'il donnait à cette nouvelle habitation.

5°. Si contre cette notoriété publique Voltaire, aussi judicieusement que légalement, invoque le témoignage de M. Tronchin, son ami actuel, autrefois celui de Rousseau, ne vous effrayez pas, Madame, M. Tronchin a trop d'esprit pour ne pas apprécier ce que peut valoir son témoignage dans le cas présent ; et vous trop d'humanité, pour le blâmer de ce que dans ses relations avec Voltaire, il a cru, comme (405) médecin et comme ami, devoir pousser si loin les égards pour un malade dont le tempérament lui était parfaitement connu; et qu'il eût été un barbare de ne pas ménager. Jugez-en vous-même, Madame. Rousseau ayant adressé à M. Tronchin sa belle lettre sur la Providence du 18 Août 1756, pour la remettre à Voltaire, ou pour la supprimer, comme il le jugerait à propos, voici ce que lui répondit M. Tronchin. Cette lettre, comme bien d'autres, se trouve entre mes mains. Elle est du 1er. Septembre 1756.

            « J'ai reçu, mon respectable ami, vos lettres avec l’empressement qui précède et qui suit tout ce qui vient de vous, et avec le plaisir qui accompagne ce qui est bien. Je voudrais pouvoir vous répondre du même effet sur notre ami, mais qui peut-on attendre d'un homme qui est presque toujours en contradiction avec lui-même, et dont le cœur a toujours été la dupe de l'esprit ? Son état moral a été dès sa plus tendre enfance si peu naturel et si altéré, que son être actuel fait un tout artificiel qui ne ressemble à rien. De tous les hommes qui coexistent avec lui, celui qu'il connaît le moins, (406) c'est lui-même ; tous les rapports de lui aux autres hommes, et des autres hommes à lui sont dérangés ; il a voulu plus de bonheur qu'il n'en pouvait prétendre : l'excès de ses prétentions l'a conduit insensiblement à cet excès d'injustice que les lois ne condamnent pas, mais que la raison désapprouve. Il n'a pas enlevé le blé de son voisin, il n'a pas pris son bœuf ou sa vache , mais il a fait d'autres rapines pour se donner une réputation que l'homme sage méprise, parce qu'elle est toujours trop chère ; peut-être n'a t-il pas été assez délicat sur le choix des moyens. » (J'en demande pardon à M. Du Peyrou, mais je n'ai pas pu m'empêcher de souligner cette phrase. Juste ciel, c'est M. Tronchin qui raisonne ainsi! ) « Les louanges et les cajoleries de ses admirateurs ont achevé ce que ses prétentions immodérées avaient commencé, et croyant être le maître, il est devenu l'esclave de ses encenseurs, son bonheur a dépendu d'eux. Ce fondement trompeur y a laissé des vides immenses; il s'est accoutumé aux louanges, et à quoi ne s'accoutume-t-on pas ? L'habitude leur a fait perdre un prix imaginaire c'est (407) que la vanité en fait l'estimation, et qu'elle-même compte pour rien ce qu'elle s'approprie, et pour trop ce qu'on lui refuse : d'où il arrive que les injures de la Baumelle font plus de peine, que les acclamations du parterre n'ont jamais fait de plaisir.

Et que résulte-t-il de tout cela? La crainte de la mort (car on en tremble) n'empêche pas qu'on ne se plaigne de la vie, et ne sachant à qui s'en prendre, on se plaint de la Providence, quand on ne devrait être mécontent que de soi-même. »

Suivent des réflexions générales sur l'injustice et la mise des hommes; après quoi M. Tronchin continue ainsi.

« A juger du futur par le passé, notre ami se raidira contre vos raisons. Lorsqu'il eut fait son Poème je le conjurai de le brûler: nos amis communs se réunirent pour obtenir même grâce; tout ce qu'on put gagner sur lui fut de l’adoucir; vous verrez la différence en comparant le second Poème au premier. J'espère pourtant qu'il lira votre belle lettre avec attention ; si elle ne produit aucun effet, c’est qu'à soixante ans on ne guérit guère des maux qui commencent à dix-huit. On (408) l'a gâté, on en gâtera bien d'autres. Plaignons-le et conservons-nous. »

Eh bien ! Madame, vous voyez que si l’ami malade se connaissait bien en témoins, l'ami témoin se connaissait bien aussi en malades. Mais je me lasse de suivre celui-ci, dans l'énumération de ses griefs contre Rousseau. Que répondre en effet aux extravagantes bizarreries que l'on voulait alors faire passer pour de l'éloquence; aux projets criminels dont le Ministère est instruit ; aux calomnies dont Rousseau a chargé Voltaire auprès de Monseigneur le Prince de Conti, et de Madame la Duchesse de Luxembourg? [117] Comment surtout justifier la lettre de M. D’Alembert sur les (409) spectacles? N’est-il pas évident que le petit sermon inséré dans l’article Genève de l'Encyclopédie sur la grande utilité de l'établissement d'un théâtre dans cette ville, étant un peu de la façon du grand homme, et tout à la fois un modèle de la déférence qui lui était due, et que lui portait M. d'Alembert, le citoyen de Genève fut un impertinent de ne pas montrer la même déférence, et un sot de préférer ce qu'il croyait devoir à sa patrie, aux fantaisies du grand homme, et à l'honneur ainsi mérité d'être placé par lui à côté de M. d'Alembert au rang des premiers écrivains de France.

Croyez, Madame, que M. D. L. B. qui paraît aimer la gloire n'eût pas, comme votre maître, perdu cette belle occasion de devenir un de ces hommes illustres, qui ne sont point des bouffons; et dont Voltaire dit si humblement, et si sincèrement que lui-même n'approche pas, quoi qu'il ne crût pas être non plus un bouffon.

Mais puisque voilà M. D. L. B. revenu sur la scène, il est convenable de lui laisser achever son rôle. Il lui sied si bien!

En réfléchissant sur cette lettre de (410) Voltaire, il lui vient un petit scrupule, il croit s'apercevoir d'après cette lettre, que non seulement il a pu dire ce qu'il a dit, (sur le compte Jean-Jacques s'entend), mais qu'il en a infiniment peu dit; et comme il n'eût pas homme à s'en tenir à si peu, il va y ajouter quelques petites choses, savoir, la manière basse et respectueuse dont Rousseau avait écrit à Voltaire, dans le temps où il croyait avoir besoin de lui, et où il espérait en ses bontés. [118] Mais pour qu'on ne l'accuse pas (411) lui M. D. L. B. de rien CHANGER ou RETRANCHER, il rapportera la lettre que Voltaire écrivit à Rousseau, en remerciement de ce qu’il lui avait envoyé son ouvrage de l'inégalité des conditions, et ensuite la réponse de Jean-Jacques.

Pour nous conformer à la marche tracée par M. D. L. B. voyons d'abord cette lettre de remerciement. J'ai, Madame, deux copies à vous offrir ; l'une d'après l'imprimé de M. D. L. B. l'autre d'après l'original de Voltaire. Il ne faut pas que vous vous scandalisiez des différences qui existent entre ces deux copies : mais comme il faut que vous les connaissiez, j'ai tâché de vous les rendre sensibles, en employant des guillemets pour les additions ; des italiques pour les changements ; avec des renvois en notes pour le texte original.

 

 

LETTRE

De Voltaire à Rousseau d'après l'imprimé de M. D. L. B.

 

J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous (412) en remercie. Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations[119] On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend envie de marcher à quatre partes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre ; je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les Sauvages du Canada; premièrement, parce que les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l'Europe, et que je ne trouverais pas les mêmes ressources chez les Missouris: [120] secondement parce que la guerre est portée dans ce pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les (413) sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie, où vous êtes tant désiré. [121]

Je conviens [122] avec vous que les Belles-Lettres et les Sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs ; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons à soixante et dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre ; et ce qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils l'obligèrent à se rétracter. Vous savez quelles traverses vos amis essuyèrent quand ils commencèrent cet ouvrage aussi utile qu'immense, de l'Encyclopédie, auquel vous avez tant contribué. [123]

Si j'osais me compter parmi ceux dont les travaux n’ont eu que la persécution pour récompense, je vous ferais voir des gens [124] acharnés à me perdre, (414) du jour que je donnai la tragédie d'Œdipe, une bibliothèque de calomnies [125] imprimées contre moi; un homme qui m'avait des obligations assez connues, me payant de mes services par vingt libelles, un autre beaucoup [126] plus coupable encore, faisant imprimer mon propre ouvrage du siècle de Louis XIV, avec des notes dans lesquelles la plus crasse ignorance vomit les plus infâmes impostures ; [127] un autre qui vend à un Libraire « quelques chapitres » d'une prétendue histoire universelle sous mon nom ; le libraire assez avide [128] pour imprimer ce tissu informe de bévues, de fausses dates, de faits et de noms estropiés, et enfin des hommes assez injustes [129] pour m'imputer « la publication de ce » cette rapsodie. Je vous ferais voir la société infectée de ce « nouveau » genre d'hommes inconnus à toute l'antiquité, (415) qui ne pouvant embrasser une profession honnête, soit de manœuvre, soit de laquais, et sachant malheureusement lire et écrire, se font courtiers de littérature, « vivent de nos ouvrages », volent des manuscrits, les défigurent et les vendent. Je pourrais me plaindre que « des fragments » d'une plaisanterie faite il y a près de trente ans, sur le même sujet que Chapelain eut la bêtise de traiter sérieusement, courent [130] aujourd'hui le monde par l'infidélité et l' [131] avarice de ces malheureux, qui ont mêlé leurs grossièretés à ce badinage, qui en ont rempli les vides [132] avec autant de sottise que de malice, et qui « enfin » au bout de trente ans, vendent partout en manuscrit ce qui n'appartient qu'à eux, et qui n'est digne que d'eux. [133] J'ajouterais qu'en dernier lieu on a volé une partie des matériaux que j'avais rassemblés dans les archives publiques, pour servir à (416) l'histoire de la guerre de 1741, [134] lorsque j'étais historiographe de France; qu'on a vendu à un libraire ce fruit de mon travail: [135] « qu'on se saisit à l'envi de mon bien comme si j'étais déjà mort, et qu'on le dénature pour le mettre l'encan. » Je vous peindrais l'ingratitude, l'imposture et la rapine me poursuivant « depuis quarante ans » jusqu'au pied des Alpes, et jusqu'aux bords de mon tombeau. « Mais que conclurai-je de toutes ces tribulations? Que je ne dois pas me plaindre; que Pope, Descartes, Bayle, le Camoëns, et cent autres ont essuyé les mêmes injustices, et de plus grandes; que cette destinée est celle de presque tous ceux que l'amour des lettres a trop séduits. »

« Avouez en effet, Monsieur, que ce sont là de ces petits malheurs particuliers dont à peine la société s'aperçoit. Qu'importe au genre humain que quelques frelons pillent le miel de quelques abeilles ? Les gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites (417) querelles ; le reste du monde les ignore, ou en rit. »

De toutes les amertumes répandues sur la vie humaine, ce sont là les moins funestes. Les [136] épines attachée à la littérature, et à un peu de [137] réputation, ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui de tout temps ont inondé la terre. Avouez que ni Cicéron, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace n'eurent la moindre part aux proscriptions. Marius était un ignorant, le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l'imbécile Lépide, lisaient peu Platon et Sophocle ; et pour ce tyran sans courage, Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste, il ne fut un détestable assassin, que dans le temps où il fut privé de la société des gens de lettres[138]

« Avouez que Pétrarque et Bocace ne firent pas naître les troubles de l'Italie. » Avouez que le badinage de Marot n'a pas produit la St. Barthélemy, et (418) que la tragédie du Cid ne causa pas les troubles [139] de la fronde. Les grands crimes n’ont « guère » été commis que par de célèbres ignorants ; ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est l'insatiable cupidité et l'indomptable orgueil des hommes; depuis Thamas-Kouli-kan qui ne savait pas lire jusqu'à un commis de la douane qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l'âme, la rectifient, la consolent ; elles vous servent, Monsieur[140] dans le temps que vous écrivez contre elles ; vous êtes comme Achille qui s'emporte contre la gloire, et comme le Père Malebranche, dont l'imagination brillante écrivait contre l'imagination. 

            Si quelqu'un doit se plaindre des lettres, c'est moi; puisque dans tous les temps, et dans tous les lieux, elles ont servi à me persécuter. Mais il faut les aimer, malgré l'abus qu'on en fait ; comme il faut aimer la société, dont tant d'hommes méchants corrompent les douceurs ; comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu'on y essuie. » [141]

Ces différences comme vous voyez, Madame, ne font presque rien à la question, la plupart n'offrant que des additions, des changements fort permis à un auteur qui se fait imprimer; il est tout simple de faire une toilette plus recherchée pour se présenter au public, que pour rendre une visite particulière. Passons donc à Voltaire, et à M. D. L. B. les variantes en additions, mais demandons-leur raison de celles en soustractions.

Il y en a une de ce dernier genre sur laquelle il est bon de s'expliquer avec le candide M. D. L. B.; c'est la soustraction du paragraphe qui termine la lettre de Voltaire, et que je viens Madame, de vous rapporter.

Permettez-vous, M. D. L. B., qu'on vous demande par quel excès de discrétion, ou de prudence, et au risque (420) d'encourir cette accusation que vous paraissiez tant redouter, de rien changer ou retrancher, vous faites sans pitié main-basse sur cette queue de la lettre que vous produisez ? Auriez-vous par hasard aperçu que tout, jusqu'au nom de M. Chappuis, indique cette invitation si simple de la part de Voltaire, de venir boire du lait de ses vaches, comme le vrai, le seul texte original des offres faites à Rousseau : texte qu'a su embellir des plus riches variantes la brillante et poétique imagination du grand homme; et dès-là auriez-vous craint en produisant cette queue, de faire mentir l'ancien adage A LA QUEUE LE VENIN? Vous auriez eu grand tort ; car avec votre admirable logique, étayée de votre incomparable bon sens, il vous était aisé de prouver que l'invitation que fait ici Voltaire à Rousseau, de venir pour rétablir sa santé, boire du lait de ses vaches et brouter ses herbes, emporte nécessairement avec elle l'offre de la propriété d'une maison de campagne nommée l'Hermitage, où sans doute Voltaire tenait ses vaches ; puisqu'il est clair comme le jour, que toutes les fois que l'on offre du vin de son cru, on est (421) censé offrir le vignoble qui l'a produit. Enfin, quel parti ne pouviez-vous pas encore tirer du nom de M. Chappuis qui se trouvant dans cette offre, l'identifie avec celle dont Voltaire fit la confidence à David Hume le 24 Octobre 1766 ?

Mais, Madame, si M. D L. B. paraît ici ne pas faire valoir tous les avantages que lui fournissait la lettre de Voltaire, c'est qu'en homme qui ne veut pas manquer son coup, il recule pour mieux sauter : car le voilà, qui, la réponse de Rousseau à la main, va vous prouver la manière basse et respectueuse dont il écrit à Voltaire. Lisez donc bien attentivement cette réponse qui est du 10 Septembre 1755.

 

LETTRE

de Rousseau à Voltaire.

 

« C'est à moi, Monsieur, de vous remercier à tous égards : en vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m’acquitter d'un devoir, et vous rendre un hommage que nous vous devons tous, comme à (422) notre chef. Sensible d'ailleurs à l'honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes concitoyens, et j'espère qu'elle ne fera qu'augmenter encore lorsqu'ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner. Embellissez l'asile que vous avez choisi : éclairez un peuple digne de vos leçons ; et vous qui savez si bien peindre les vertus et la liberté, apprenez-nous à les chérir dans nos murs comme dans vos écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire.

Vous voyez que je n'aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette beaucoup pour ma part, le peu que j'en ai perdu. A votre égard, Monsieur, ce retour serait un miracle, si grand à la fois et si nuisible, qu'il n'appartiendrait qu'à Dieu de le faire, et qu'au diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pattes ; personne au monde n'y réussirait moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds, pour cesser de vous tenir sur les vôtres.

Je conviens de toutes les disgrâces qui poursuivent les hommes célèbres dans les lettres ; je conviens même (423) de tous les maux attachés à l'humanité, et qui semblent indépendants de nos vaines connaissances. Les hommes ont ouvert sur eux-mêmes, tant de sources de misère, que quand le hasard en détourne quelqu'une, ils n'en sont guère moins inondés. D’ailleurs il y a dans le progrès des choses, des liaisons cachées que le vulgaire n'aperçoit pas, mais qui n'échapperont point à l’œil du sage quand il y voudra réfléchir. Ce n'est ni Térence, ni Cicéron, ni Virgile, ni Sénèque, ni Tacite; ce ne sont ni les savants ni les poètes qui ont produit les malheurs de Rome, et les crimes des Romains : mais sans le poison lent et secret qui corrompait peu à peu le plus vigoureux gouvernement dont l'histoire ait fait mention, Cicéron, ni Lucrèce, ni Salluste n'eussent point existé, ou n'eussent point écrit. Le siècle aimable de Lélius et de Térence amenait de loin le siècle brillant d'Auguste et d'Horace, et enfin les siècles horribles de Sénèque et de Néron, de Domitien et de Martial. Le goût des lettres et des arts naît, chez un peuple, d'un vice intérieur qu'il augmente, et s'il est vrai que tous les progrès humains sont pernicieux à (424) l'espèce, ceux de l'esprit et des connaissances, qui augmentent notre orgueil et multiplient nos égarements, accélèrent bientôt nos malheurs. Mais il vient un temps où le mal est tel, que les causes mêmes qui l'ont fait naître sont nécessaires pour l'empêcher d'augmenter ; c'est le fer qu'il faut laisser dans la plaie, de peur que le blessé n'expire en l'arrachant. Quant à moi, si j'avais suivi ma première vocation, et que je n'eusse ni lu, ni écrit, j'en aurais sans doute été plus heureux. Cependant, si les lettres étaient maintenant anéanties, je serais privé du seul plaisir qui me reste. C'est dans leur sein que je me console de tous mes maux: c'est parmi ceux qui les cultivent que je goûte les douceurs de l'amitié, et que j'apprends à jouir de la vie sans craindre la mort. Je leur dois le peu que je suis ; je leur dois même l'honneur d'être connu de vous ; mais consultons l'intérêt dans nos affaires, et la vérité dans nos écrits. Quoiqu'il faille des philosophes, des historiens, des savants, pour éclairer le monde et conduire ses aveugles habitants, si le sage Memnon m'a dit vrai, je ne connais rien de si fou qu'un peuple de sages.

(425) Convenez-en, Monsieur, s'il est bon que de grands génies instruisent les hommes, il faut que le vulgaire reçoive leurs instructions : si chacun se mêle d'en donner, qui les voudra recevoir? Les boiteux, dit Montaigne, sont mal propres aux exercices du corps ; et aux exercices de l'esprit les âmes boiteuses. Mais en ce siècle savant, on ne voit que des boiteux vouloir apprendre à marcher aux autres. Le peuple reçoit les écrits des sages pour les juger, et non pour s'instruire. Jamais on ne vit tant de Dandins. Le théâtre en fourmille; les cafés retentissent de leurs sentences, ils les affichent dans les Journaux, les quais sont couverts de leurs écrits ; et j’entends critiquer l'Orphelin [142] parce qu'on l'applaudit, à tel grimaud si peu capable d'en voir les défauts, qu'a peine en sent-il les beautés.

Recherchons la première source des désordres de la société : nous trouverons que tous les maux des homme leur viennent de l'erreur, bien plus que de l'ignorance, et que ce nous (426) ne savons point, nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir: or quel plus sûr moyen de courir d'erreurs en erreurs, que la fureur de savoir tout? Si l’on n’eût prétendu savoir que la terre ne tournait pas, on n'eût point puni Galilée pour avoir dit qu'elle tournait; si les seuls philosophes en eussent réclamé le titre, l'Encyclopédie n'eût point eu de persécuteurs. Si cent myrmidons n'aspiraient à la gloire, vous jouiriez en paix de la vôtre, ou du moins, vous n’auriez que des rivaux dignes de vous.

Ne soyez donc pas surpris de sentir quelques épines inséparables des fleurs qui couronnent les grands talents. Les injures de vos ennemis sont les acclamations satiriques qui suivent le cortège des triomphateurs. C'est l'empressement du public pour tous vos écrits, qui produit les vols dont vous je vous plaignez : mais les falsifications n'y sont pas faciles ; car le fer, ni le plomb ne s'allient point avec l'or. Permettez-moi de vous le dire par l'intérêt que je prends à votre repos, et à notre instruction : méprisez de vaines clameurs, par lesquelles on cherche moins à vous faire du mal, qu'à vous (427) détourner de bien faire. Plus on vous critiquera, plus vous devez vous faire admirer. Un bon livre est une terrible réponse à des injures imprimées : et qui vous oserait attribuer des écrits que vous n'aurez pas faits, tant que vous n'en ferez que d'inimitables.

Je suis sensible à votre invitation; et si cet hiver me laisse en état d'aller au printemps habiter ma patrie, j'y profiterai de vos bontés. Mais j'aimerais mieux boire de l'eau de votre fontaine que du lait de vos vaches ; et quant aux herbes de votre verger, je crains bien de n'y en trouver d'autres que le Lotos qui n'est pas la pâture des bêtes, et le Moly qui empêche les hommes de le devenir.

Je suis de tout mon cœur et avec respect, etc.. »

A Paris le 10 Septembre 1755.

 

Oh ! Pour cette lettre, Madame, elle est de toute fidélité ; rien n'y manque, pas même l'article responsif à l'invitation de Voltaire, et qu'il vous paraîtra peut-être maladroit d'avoir laissé subsister, après la soustraction de l'article des offres de Voltaire. Pas si maladroit, Madame ; c'est une finesse qui (428) fait infiniment d'honneur à l'esprit de M. D. L. B. Ne voyez-vous pas que présenter Rousseau remerciant Voltaire pour des offres qui ne paraissent pas lui avoir été faites, c'est le placer dans la posture basse et respectueuse d'un gueux [143] qui pour provoquer la générosité, étale d'avance sa reconnaissance pour les bontés qu'il sollicite; et que pour qu'on trouvât de la bassesse dans la réponse de Rousseau, il fallait bien que M. D. L. B. y en mît. Car pour moi qui ai lu et relu cette réponse du 10 Septembre 1755, j'avoue de bonne foi, que je n’y trouve aucune autre preuve de la manière d'écrire de Rousseau basse et respectueuse. J'y trouve il est vrai des éloges directs, [144] (429) mais j'y trouve aussi des avis indirects donnés par un connaisseur au plus brillant génie, au plus varié, au plus célèbre des écrivains de ce siècle, à celui à qui l'Europe entière accorde le plus d'esprit et de goût. Si c'est là ce que M. D. L. B. appelle une manière d'écrire basse et respectueuse, il faut que ce M. D. L. B. soit un homme bien fier, ou bien scrupuleux pour être le seul en Israël qui n'ait jamais fléchi le genou devant l'idole. Peut-être aussi est-ce dans la contemplation, et dans l'admiration de ses quatre in quarto, qu'il s'est fâché contre Rousseau d'avoir loué Voltaire, qui n'a rien su produire de comparable à l'Essai sur la musique. Quoi qu'il en soit, cette bassesse de Rousseau tient si fort à cœur à M. D. L. B., que peu content de la preuve du 10 Septembre 1755, il en produit une autre du 18 Août 1756 qu'il faut (430) encore que je transcrive ici ; vous en verrez la raison, Madame.

« Je ne puis m'empêcher, Monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singulière entre vous et moi, dans le sujet que je traite ici. Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance; bien sûr de l'immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l'âme; et si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite, et je trouve que tout est bien. D'où viennent ces contradictions apparentes? Vous l'avez vous-même expliqué; vous jouissez, moi j'espère, et l'espérance embellit tout.

J'ai autant de peine à quitter cette ennuyeuse lettre que vous en aurez à l'achever. Pardonnez-moi grand homme, un zèle peut-être indiscret, mais qui ne s'épancherait pas avec vous si je vous estimais moins. A Dieu ne plaise que je veuille offenser celui de mes contemporains dont j’honore le plus les talents, et dont les écrits parlent le mieux à mon cœur! Mais il s'agit de la cause de la Providence dont j’attends tout, etc.. »

Ici la plume tombe des mains de M. D. L. B. tant il est impatienté de tant de bassesse, et par un honnête et surtout commode etc. Il laisse à l’imagination à deviner la fin de cette lettre. Pour moi, qui ne veux pas, Madame, que votre imagination fasse la moindre grâce à Rousseau, je vais traduire l'et cœtera de M. D. L. B.

« Après avoir si longtemps puisé dans vos leçons des consolations, et du courage, il m'est dur que vous m'ôtiez maintenant tout cela, pour ne m'offrir qu'une espérance incertaine et vague, plutôt comme un palliatif actuel, que comme un dédommagement à venir. »

Qui croirait, Madame, qu'après avoir écrit ( notez bien en 1755 et 1756 ), d'une manière si basse et si respectueuse à Voltaire, Rousseau ait osé huit ou dix ans après, se plaindre des tracasseries que lui suscitait ce même Voltaire ; et ne pas s'extasier de tous ces charmants pamphlets, ces petits chefs-d’œuvre qui ont signalé la vieillesse (432) du grand homme? J’en suis fâché pour vous ; mais l'inconséquence de votre maître saute aux yeux. Quand on a une fois admiré un homme, à cause des talents qu'on reconnaît en lui, et des vertus qu’on lui suppose, quelques vices qu'il décèle durant le cours d’une longue vie, il faut admirer toujours, non seulement ses talents, (comme a fait Rousseau) mais encore toutes les méchancetés qu'il peut faire.

Grâce au Ciel ! me voilà parvenu à la péroraison de M. D. L. B. N'êtes-vous pas tentée, Madame, d'admirer avec lui la réflexion de M. Palissot sur l'indulgence du Public pour Rousseau, [145] et sa sévérité pour Voltaire? Elle a du moins cela de bon, qu'elle termine l'oraison de M. D. L. B. contre vous et contre votre ami Jean-Jacques.

Si les preuves que je lui oppose ne sont ni aussi ingénieuses, ni aussi recherchées que les siennes, elles ont du moins le mérite de reposer sur des titres (433) originaux qui existent entre mes mains; et que je suis prêt à produire à qui désirera les constater, Car il est possible que parmi ces titres, il s'en trouve qui ne soient pas destinés à paraître dans la Collection actuellement sous presse des Ecrits de J. J. Rousseau: mais que les attaques de ses ennemis, forceront tôt ou tard ses amis à exposer au grand jour.

Je suis effrayé de la longueur de cette lettre, Madame. Remarquez pourtant qu'elle relève, non toutes les exécrations vomies contre Rousseau dans l'Essai sur la musique, et si victorieusement démenties dans votre Errata de cet Essai, mais simplement celles dont M. D. L. B. se disait en état d'administrer la preuve. Et c'est ainsi, comme le savent très bien tous ces Messieurs, qu'une petite calomnie, en une seule ligne, même de la façon d'un BAZILE, nécessitant vingt pages de réfutation, laisse toujours sa cicatrice.

Permettez, Madame, que je vous offre ici les assurances mon dévouement et de mon respect.

DU PEYROU.



(434) M. Du Peyrou, ainsi que vous l'avez vu, Monsieur, m’a laissée la maîtresse de prendre, pour enrichir la réponse que je vous destinais, tout ce qui me conviendrait dans ce Commentaire. J'ai cru bien faire pour le Public, pour J. J. Rousseau, et pour moi, de l'employer en entier. La gloire de Jean-Jacques m'est trop chère pour que je ne cède pas avec transport l'honneur de la défendre, à un homme que tout invite à se nommer, et de qui le nom prévient tous les doutes. Mais comme il ne pouvait pas tout dire, je me suis permis de mettre en notes quelques réflexions qui m'ont paru ne pas contraster avec les siennes ; et que j'espère qu'il ne désapprouvera pas. Au surplus, persuadée qu'on ne peut à l'avenir accuser Jean-Jacques de rien, dont, en prouvant la fausseté des accusations déjà portées contre lui, je ne l'aie disculpé d'avance, je vous déclare, Monsieur, que je pose la plume pour ne la plus reprendre. Si l'on doit dire la vérité à ceux qui l'ignorent et la respectent, c'est la profaner que de la répéter à ceux qui la savent (435) et la méprisent : ainsi vous pouvez respirer.

Ce 12 Novembre 1781.

 

P. S. Mes lecteurs jugeront par la date de la lettre de M. Du Peyrou, que le Commentaire qu'il m'a fourni a été fait quelque temps auparavant la mort de M. Tronchin, arrivée le 30 Novembre dernier, et que j'aurais bien souhaité qui ne précédât pas la publication de ma réponse. L'incertitude de la vie est pour les amis de J. J. Rousseau, le plus grand des inconvénients attachés à la difficulté de publier tout écrit qui a sa défense pour objet : difficulté que je n'ose encore me promettre de vaincre. Combien j'ai tremblé pour les jours de MM. d'Alembert, Diderot, D. L. B., etc. etc.! Grâce à Dieu, ce ne sera plus que par humanité que je désirerai leur conservation !

Ce 20 Janvier 1782.

 







 

(436) LETTRE

 adressée aux Editeurs du Supplément.

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MESSIEURS,

 

Vous serez sans doute surpris de recevoir des lettres et des mémoires de la part d'un homme qui n'a pas l'honneur d’être connu de vous : mais la réputation d'un savant que l’Europe regrette, et que vous faites revivre, y est intéressée. Il s’agit d'accorder J. J. Rousseau avec lui-même, de sauver le ridicule à un citoyen de Grenoble, homme de Lettres, père de famille, ancien ami de Jean-Jacques, et de ne pas laisser ignorer au Public la raison de l'incohérence de certains écrits que vous avez sans doute jugé à propos de conserver, comme formant un ensemble dont les moindres détails peuvent l’intéresser. Voici le fait.

Le R. P. Ducros, bibliothécaire et directeur du cabinet d'histoire naturelle de Grenoble, m'a prié de répondre à une anecdote des Rêveries de Jean-Jacques qui intéresse M. Bovier, et qui lui a été communiquée de Genève. Elle regarde les Botanistes, et c'est en cette (437) qualité, ayant professé cette science depuis dix ans, que je suis invité et intéressé à résoudre toute équivoque qui peut la concerner.

La réputation de Jean-Jacques, le zèle que vous montrez à l'étendre en publiant ses derniers écrits, mes devoirs de citoyen honnête, sont les motifs qui conduisent ma plume. Ils sont détaillés dans le mémoire ci-joint, que je vous prie de vouloir bien insérer à la suite de l'imputation faite à M. Bovier. Il est fait dans le dessein de le ménager ainsi que Jean-Jacques, sans rien soustraire au public de ce que vous lui destinez.

Si vous désiriez, Messieurs, prendre des renseignements sur mon compte, vous pourrez en trouver chez M. Guettard, avec qui j'ai eu le plaisir de parcourir tout le Dauphiné en 1775 et 1776, pour en faire l'histoire naturelle par ordre du Gouvernement, ou chez M. de la Tourrette, secrétaire de l'Académie des Belles-Lettres à Lyon, ou chez les parents de M. de Haller, avec lequel j'étais en relation. Mon nom est dans quelques papiers publics, et dans deux ouvrages que j'ai publiés sur la Botanique et la Médecine ; mais la confiance (438) que vous inspirez me dispense de me faire violence pour entrer dans d'autres détails sur ce qui me concerne.

J'ai l'honneur d'être avec une haute estime et une parfaite considération ,

MESSIEURS,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

VILLAR, D. M. et Professeur de Botanique, chez M. Berthelot, près du Collège à Grenoble.

Le 25 Février 1782.

 

 

 

 

 

 

 

OBSERVATIONS succinctes

 sur une anecdote rapportée dans la VIIème Rêverie du Promeneur Solitaire.

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Monsieur Bovier avocat au Parlement me fait demander, s'il y a aux environs de Grenoble, un Saule épineux, ou un arbrisseau sauvage, dont le fruit acide soit un poison? Je réponds au premier article, que les Botanistes ne connaissent aucun Saule épineux en Europe, que parmi les vingt-deux espèces de ce genre que nous avons observées (439) en Dauphiné, aucune n'a d'épines, ni même des extrémités de rameaux qu’on puisse regarder comme telles. Quant au second article: il y a aux environs de Grenoble, un arbrisseau appelé par les Botanistes, Hippophaë ou Rhamnoides [146] qu'on nomme vulgairement Argousse, [147] qui porte des feuilles oblongues, fermes, blanchâtres, assez ressemblantes à celles du petit Saule ou Osier blanc. Ces deux arbrisseaux bordent tous les torrents et rivières : ils croissent pêle-mêle et s'élèvent depuis trois jusqu'a six pieds pour l'ordinaire. Le dernier se nomme en (440) botanique Salix helix ou Salix purpurea[148]

L'argousse ou hippophaë, a l'extrémité de ses rameaux terminés par une épine, et ses fruits sont par paquets entassés sur les branches à la base des feuilles, au nombre de trois jusqu'à neuf, adhérent à la tige. Ce sont des baies succulentes, d'abord vertes, jaunes en automne et rougeâtres pendant l'hiver, auquel elles résistent ainsi que les feuilles, et sont mangées par les oiseaux. Ces baies sont rondes de la couleur des grains de maïs, un peu moins grosses, sont remplies d'un suc jaunâtre acide, et renferment un seul noyau dans leur centre. [149]

Ces observations font entrevoir l'équivoque à laquelle la ressemblance de figure des feuilles, et de la grandeur ou du voisinage de ces deux arbrisseaux ont donné lieu ; mais elles ne font pas (441) même soupçonner la raison qui a pu faire croire qu'un fruit acide est un poison. Que notre hippophaë soit celui des Grecs, quoiqu'on n'en tire pas ici un suc laiteux, épaissi, purgatif etc. cela est possible, et la plante qui fournit la gomme adragant en est une preuve, quant à la consistance qu'elle acquiert dans les pays chauds et non dans nos Alpes où la plante est très commune. Mais qu'un arbrisseau dont tous les animaux herbivores mangent les feuilles et les granivores le fruit : que ce fruit acide que Dalechamp recommande, et avec lequel on fait réellement du verjus ici chez les pauvres : que ce même fruit sans âcreté, sans aucun goût, fade, nauséeux soit un poison: que ce poison n'ait seulement pas été soupçonné dans des pays tels que l'Italie, l'Allemagne, la Suisse, la France où cet arbrisseau couvre des îles entières, le long des torrents et rivières depuis la mer jusqu'aux sommets des Alpes ; c'est ce qu’on ne peut concevoir.

L'on pardonnera à des enfants, de ne jamais manger des fruits qu'ils ne connaissent pas, parce que leur mère ou leur gouvernante les ont avertis qu'ils pourraient s'empoisonner, et même (442) d'appliquer à cette plante les craintes qu'on leur a inspirées au sujet des solanum, des chèvre-feuilles, des lauréoles, bois gentils etc. qu'ils inspirent cette terreur panique à leurs frères, à leurs camarades, il n'y a pas d'inconvénient. Mais faire un crime à un homme de lettres de ce qu'il n'a pas averti un botaniste de ne pas manger de ce fruit défendu, c'est exiger de lui les préjugés de l'enfance et supposer trop peu d'expérience au botaniste, qui dans le cas même le plus dangereux est fait pour servir de mentor, et non pour en exiger de la part d’un homme qui n'a pas étudié les plantes.

D'après ces réflexions, nous croyons que M. Bovier peut être tranquille sur l'imputation que les manuscrits du citoyen de Genève semblent lui faire au sujet de cette plante. Sur le tout qu'importerait à M. Bovier, qu'une disposition trop mélancolique de la part de son ancien ami, le fit passer dans le lointain, pour un homme qui n'a pas eu tous les égards possibles pour cette sensibilité extrême qu'il outrait encore durant les dernières années de sa vie. La réputation de M. Bovier est faite et ce soupçon ne se soutiendrait jamais (443) dans sa patrie, ni dans l'esprit de ceux qui le connaissent. Ceux qui ne le connaissent pas, le jugeront favorablement d'après ces détails et ce qui y a donné lieu ; si quelques esprits légers voulaient s'amuser du ridicule, il suffirait d'opposer les écrits savants de Rousseau à une pusillanimité, ou à une maladie que cette anecdote décèle aux yeux du public.

Fait à Grenoble le 25 Février 1782.

VILLAR, Méd. Prof. de Botanique.

 

 

 

 

RECONNAISSANCE de la remise des Manuscrits de musique

que les Editeurs du Supplément ont été priés d’y insérer.

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            Nous, Jérôme-Frédéric Bignon, conseiller d’Etat, bibliothécaire du Roi, reconnaissons que M. Benoit, ancien contrôleur des domaines et bois de Toulouse, nous a remis aujourd’hui un volume de 601 pages in-4. couvert de bazanne verte, lequel, suivant l’attestation étant en tête d’icelui, signée (444) de MM. Le marquis de Géradin, brigadier des armées du Roi, Barbier de Neuville, Olivier de Corancez, Caillot, pensionnaire du Roi, de Sauvigny, chevalier de l’Ordre royal et militaire de St Louis, censeur royal, le comte de Belloy, officier aux gardes françaises, Deleyre, secrétaire de S.A.R. l’Infant duc du Parme, et le comte Duprat, lieutenant-colonel du régiment, d’Orléans, contient tous les manuscrits originaux de la musique de J.J. Rousseau, trouvés après sa mort et une table d’iceux, afin d’en faciliter la comparaison avec les morceaux gravés, lequel volume nous avons sur le champ, au désir dudit Sieur Benoit, fait estampiller et de suite déposer aux manuscrits de la bibliothèque du Roi, pour y être gardé à toujours et communiqué au Public, ainsi qu’il en est usé pour les livres appartenant à Sa Majesté. Fait à l’hôtel de ladite bibliothèque, à Paris ce 10 avril 1781.

Signé BIGNON.

 

Copie de l’attestation mise à la tête des Manuscrits.

 

            Ces manuscrits originaux sont tous (445) écrits de la main de M. Rousseau et les mêmes que l’on voyait chez lui sur son clavecin. Comme il pourrait peut-être rester quelques doutes là-dessus, M. Benoit, ancien contrôleur des domaines et bois de Toulouse, qui a fait graver la plus grande partie de ces morceaux de musique, a réclamé l’attestation des personnes ci-après ; en conséquence il a prié Messieurs etc. etc. de certifier que les manuscrits composant ce recueil, sont les mêmes que ceux qu’ils ont toujours vus chez M. Rousseau écrits de sa main ; que certains morceaux ont été composés pour eux ou à leur prière : ce qu’ils ont certifié véritable et ont signé la présente attestation avec ledit Sieur Benoit, dépositaire desdits manuscrits qu’il a remis aujourd’hui à la bibliothèque du Roi, pour remplir la tâche qu’il s’était imposée par attachement pour l’auteur. Fait à Paris ce 10 avril 1781.

Signé Géradin, etc. etc.

 

Fin du sixième et dernier volume



[1]              Non: mais en 1772 Jean-Jacques la lut et l'honora de son approbation. Circonstance que je crois ne pas  devoir passer sous silence ; parce que selon moi, et tous ceux qui ont connu le caractère de cet homme véridique, elle décide la question si souvent agitée, la nouvelle Héloïse est-elle une histoire ou un roman?

[2]              On sentira que je veux parler des obstacles que leurs manœuvres opposent à tout ce qui entreprend de les démasquer.

[3]              Il était naturel de croire que cette dédaigneuse indifférence me rebuterait.

[4]              Voyez la lettre de M. d'Alembert à MM. les Rédacteurs du Mercure

[5]              Messieurs Geoffroy et Royou, ci-devant coopérateurs de M. Fréron; actuellement Auteurs du Journal de Monsieur, frère du Roi.

[6]              Voyez la lettre de M. l'Abbé Royou à M. Fréron, au sujet de l'éloge de Milord Maréchal, No. 17 de l’Année littéraire 1779

[7]              M. Geoffroy parle au singulier; mais M. Royou étant son associé, ils répondent l’un pour l’autre; et le produit de leur Journal, tant en approbation et en blâme qu'en argent, doit être commun entre eux.

[8]              Voyez l’avis des Editeurs.

[9]              En tout cas cette manie s'est emparée de lui bien tard, et l'a lâché de bonne heure; puisqu'il ne s'est montré que treize ans en soixante-six ans de sa vie.

[10]            Voyez la Préface d'Emile.

[11]            Des inculpations dénuées de fondement ne sont pas des reproches.

[12]            A titre de professeurs, l'un de philosophie, l'autre d'éloquence aux collèges de Louis-le Grand, et Mazarin.

[13]            A titre de journalistes

[14]            Je voudrais bien savoir ce que c’est que les amis d'un livre.

[15]            De petits garçons et de petites filles être susceptibles de scandale! En Suisse ! Quelle pitié !

[16]            Que ces épithètes sont heureuses et nobles!

[17]            Extrait du Mercure du 25 novembre 1778.

[18]            Quel est celui de ses détracteurs, dont les billets clandestins offriraient toutes ces choses?

[19]            M. Hume en parle dans l'Exposé succinct qu'il donna en 1766, de sa contestation avec J. J. Rousseau.

[20]            Ceci exige un petit commentaire, pour l'édification des lecteurs peu au fait de ces liaisons intimes. Elles ont en effet existé, mais elles se sont brusquement converties, d'une part, en éloignement, dès que Jean-Jacques a appris à connaître ces prétendus amis; d'une autre part, en haine, d'abord sourde, aujourd'hui très déclarée, dès que ces Messieurs se sont vus pénétrés, et en ont pressenti la conséquence. (Note de M. Du Peyrou. )

[21]            Grâce pour cette expression, Monsieur; je ne m'en sers que comme M. Diderot dit plût à Dieu! Je sais bien qu’il ne faut pas croire que le monde ait commencé. A propos de cela, n'admirez-vous pas avec quelle condescendance les initiés se prêtent à dater comme le vulgaire ?

[22]            Cette expression très familière à M. Diderot, m'a paru on ne peut pas plus propre à le désigner.

[23]            Cette note est insérée dans la seconde lettre de ce recueil. Elle prouve plus en faveur de Jean-Jacques qu'un tome de raisonnements. Je ne sais pourquoi j'ai plaidé sa cause : pour la défendre, il ne faut que le montrer.

[24]            La lettre de Madame Rousseau dont il est ici question, se trouve dans le N°. 9  de l'Année littéraire 1779.

[25]       Il faut pourtant excepter le courageux auteur de cette épitaphe, si simple, si noble, si touchante, et qui convient si bien à son sujet.

Entre ces peupliers paisibles,

Repose Jean- Jacques Rousseau:

Approchez cœurs droits et sensibles,

Votre ami dort sous ce tombeau ,

C'est au nouvel Académicien qu'il appartient de faire des éloges.

[26]            Expression empruntée de la piquante analyse que M. Fréron (bon appréciateur des auteurs et des ouvrages, et de plus fort honnête homme) a faite de cet insipide éloge. Année littéraire No. 12.

[27]            Il y a bien de la justice dans cette citation-là. Mais ce n'est pas moi qui l'y mets, Monsieur, ce n'est pas là de la mienne.

[28]            On essayerait en vain de rétorquer cet argument contre Rousseau, relativement à ses Mémoires. Il s'était engagé à ne rien publier, tant qu'il serait en France où il est mort ; il a rendu ses Mémoires aussi publics qu'il le pouvait, sans manquer à son engagement, puisqu'il les a lus à un grand nombre de personnes, entre lesquelles on compte un Roi et plusieurs Princes. En pareil cas, le rang des auditeurs tire bien à quelque conséquence.

[29]            Voilà le George Keith de M. d'Alembert. On connaîtra le véritable.

[30]            doux à quoi ? à recevoir ou payer.

[31]            On en trouve la raison dans un dicton trop trivial pour être rapporté.

[32]            Cette parenthèse est une petite gaieté philosophique.

[33]            Je n'ai point demandé son aveu pour le nommer : parce que ce n'est pas là le cas d'en avoir besoin. La manie des notes me gagne, Monsieur ; j'en fais beaucoup aussi ; mais elles ne sont ni longues, ni superflues, et n'ont pas pour objet d'outrager un honnête homme.

[34]            Ces deux pièces sont la Lettre à l’auteur de la Justification de J.J. Rousseau dans la contestation qui lui est survenue avec M. Hume, insérée dans ce recueil ; et les Observations sur l’exposé succinct de la contestation qui s’est élevée entre M. Hume et M. Rousseau, qui se trouvent chez la veuve Duchesne, rue St Jacques à Paris.

[35]            Trop connue ...... Oh! le précieux aveu !..... M.M. les éditeurs, ce n'est pas moi qui vous fais ce reproche….. au reste, il laisse tout à espérer de la conversation de M. Alembert : il n'est pas endurci dans son péché.

[36]            Qu'il est doux d'appuyer sur cette double proscription !

[37]            Absurdes! sans contredit. C’étaient des gens d'église.

[38]            Si l’objet d’un don si noblement présenté s’y est refusé avec autant de respect que de gratitude, c’est qu’il se croyait alors des ressources personnelles contre le besoin ; et que dans ses principes, le besoin réel et absolu peut seul légitimer l’acceptation de bienfaits, même offerts par la main de son souverain. (Note du M. du Peyrou)

[39]            Si vous désapprouviez, Monsieur, l'emploi des lettres italiques qui se trouvent soit dans cette lettre, soit dans les extraits, ce serait à moi qu’il faudrait vous en prendre; M. Du Peyrou n'en ayant indiqué aucun.

[40]            J'ai plus fait, j'en ai fourni la preuve, en produisant les trois derniers extraits.

[41]            C'est ce qu'il rend palpable dans une lettre datée de Wootton le 2 août 1766, dont j'ai vu l'original. Voici ce qu'il dit. « Je me bornerai à vous présenter une seule réflexion. Il s'agit de deux hommes, dont l'un a été amené par l'autre en Angleterre presque malgré lui. L'étranger ignorant la langue du pays, ne pouvant ni parler, ni entendre, seul, sans amis, sans appui, sans connaissances, sans savoir même à qui confier une lettre en sûreté, livré sans réserve à l'autre et aux siens, malade, retiré, ne voyant personne, écrivant peu, est allé s'enfermer dans le fond d'une retraite où il herborise pour toute occupation. Le Breton, homme actif, liant, intriguant, au milieu de son pays, de ses amis, de ses parents, de ses patrons, de ses patriotes, en grand crédit à la Cour, à la ville, répandu dans le plus grand monde, à la tête des gens de lettres, disposant des papiers publics, en grande relation chez l'étranger, surtout avec les plus mortels ennemis du premier. Dans cette position, il se trouve que l'un des deux a tendu des piéges à l'autre. Le Breton crie que c'est cette vile canaille, ce scélérat d'étranger qui lui en tend. L'étranger, seul, malade, abandonné, gémit et ne répond rien. Là-dessus, le voilà jugé, et il demeure clair qu'il s'est laissé mener dans le pays de l'autre, qu'il s'est mis à sa merci, tout exprès pour lui faire pièce, et pour conspirer contre lui. Que pensez-vous de ce jugement ? Si j'avais été capable de former un projet aussi monstrueusement extravagant, où est l'homme, ayant quelque sens, quelque humanité qui ne devrait pas dire, vous faites tort à ce pauvre misérable, il est trop fou, pour pouvoir être un scélérat. Plaignez-le, saignez-le , mais ne l'injuriez pas. »

[42]            Malgré la dépravation du goût, et des mœurs, quelques gens à réputation se sont pourtant abstenu de fournir leur grain d'encens, aux dépens du vraiment éloquent, mais isolé, mais inutile Genevois. Il y a à peu près quinze ans qu'un homme de beaucoup d'esprit, qui probablement ne prétendait pas alors au fauteuil académique qu'il occupe aujourd'hui, dit à Paris, en plein spectacle, toutes les vertus de Voltaire sont dans sa tête, et toutes celles de Rousseau sont dans son cœur. Je ne nommerai point cet Académicien, dans la crainte que ce propos, qui n'était peut-être que de circonstance, ne lui fasse des ennemis, que, dans cette supposition, il n'aurait pas assez mérités. Depuis quinze ans, rien n'a dû le faire changer d'opinion sur le compte de deux hommes, qu'une manière d'être si opposée, et des moyens si différents, ont rendus également célèbres. S'il pensait ce qu'il disait, il doit le penser encore, se reconnaître, et se nommer.

[43]            Depuis que j'ai écrit cette lettre, j'ai acquis la preuve que ce libelle est effectivement du Seigneur de Ferney.

[44]            Cela est bon à remarquer.

[45]            Ceci n'est point une singerie littéraire ; rien n'est plus vrai que cet envoi.

[46]            J’ai beau chercher cette addition dans la lettre de M. Stosch; je ne l’y trouve point. Cependant M. d’Alembert nous dit qu’il l’imprime en entier.

[47]            La délicatesse française ne me permet pas de rapporter l'énergique épithète que l'Anglais se permit d'employer.

[48]            Voyez un petit ouvrage plus solide qu'élégant, intitulé: Observations sur l’Exposé succinct, etc; etc. imprimé en novembre 1766, chez la Veuve Duchesne

[49]            On est fondé à croire que depuis il s'en est souvenu..... Mais quel admirable accord on trouve entre tout ce qu'il dit, en quelque temps, dans quelques circonstances, à quelques personnes qu'il parle!

[50]            Je ne nomme point cette Dame, parce que Jean-Jacques ne la nommerait pas; et qu'en le défendant, je m'impose la loi de l'imiter.

[51]            Troisième lettre de la Montagne, pag. 121, tome premier, édition d'Amsterdam.

[52]            A milord Maréchal et à d'autres.

[53]         Extrait du Journal de Paris du 9 Août 1778. N°. 221.

II y a sept ou huit ans, Messieurs, qu'après avoir entendu les Mémoires de J.J. Rousseau, j'écrivis la lettre que je vous envoie, à une femme digne d'apprécier ce grand homme. Je ne sais par quel hasard je l'ai retrouvée imprimée dans un papier public. Je vous la fais passer telle que je l'ai écrite, et je vous prie de vouloir bien l'insérer dans le Journal de Paris.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Signé DORAT.

A trois heures après minuit.

Je rentre chez moi, Madame, ivre de plaisir et d'admiration ; je comptais sur une séance de 8 heures elle en a duré 14 ou 15 ; nous nous sommes assemblés à 9 heures du matin, et nous nous séparons à l'instant sans qu'il y ait eu d'intervalle à la lecture que ceux du repas, dont les instants quoique rapides nous ont encore paru trop longs. Ce sont les Mémoires de sa vie que Rousseau nous a lus. Quel ouvrage! comme il s'y peint, et comme on aime à l'y reconnaître ! Il y avoue ses bonnes qualités avec un orgueil bien noble, et ses défauts avec une franchise plus noble encore. Il nous a arraché des larmes par le tableau pathétique de ses malheurs et de ses faiblesses; de sa confiance payée d'ingratitude, de tous les orages de son cœur sensible, tant de fois blessé par la main caressante de l'hypocrisie. Surtout de ces passions si douces qui plaisent encore à l'âme qu'elles rendent infortunée. J'ai pleuré de bon cœur; je me faisais une volupté secrète de vous offrir ces larmes d'attendrissement, auxquelles ma situation actuelle a peut-être autant de part que ce que j'entendais. Le bon Jean-Jacques, dans ces Mémoires divins, fait d'une femme qu'il a adorée, un portrait si enchanteur, si aimable, d'un coloris si frais, et si tendre, que j'ai cru vous y reconnaître; je jouissais de cette délicieuse ressemblance, et ce plaisir était pour moi seul. Quand on aime, on a mille jouissances que les indifférents ne soupçonnent même pas, et pour lesquelles les témoins disparaissent.

Mais ne mêlons rien de moi à tout cela, afin de vous intéresser davantage ; l'écrit dont je vous parle est vraiment un chef-d’œuvre de génie, de simplicité, de candeur et de courage. Que de géants changés en nains ! Que d'hommes obscurs et vertueux rétablis dans tous leurs droits, et vengés à jamais des méchants par le seul suffrage d'un honnête homme ! Tout le monde y est nommé. On n'a pas fait le moindre bien à l'auteur, qui ne soit consacré dans son livre; mais aussi démasque-t-il avec la même vérité tous les charlatans dont ce siècle abonde.

Je m'étends sur tout cela, Madame, parce que j'ai lu dans votre âme bienfaisante, délicate et noble, parce que vous aimez Rousseau, parce que vous êtes digne de l'admirer, enfin parce que je me reprocherais de vous cacher une seule des impressions douces et honnêtes que mon cœur éprouve. Trois heures sonnent et je ne m'arrache qu'avec peine au plaisir de m'entretenir avec vous; mais je vous ai offert ma première et ma dernière pensée ; j'ai entendu la confession d'un sage ; ma journée n'est point perdue.

Je suis, etc.

[54]            M. d’Alembert.

[55]            M. Diderot.

[56]            De cinquante-trois passages de cet Essai où vous parlez de Jean-Jacques, il n'y en a que seize où vous ne l'injuriez pas.

[57]            Note de la pag. 55 , du I. Tom. de l'Essai sur la Musique.

[58]            Voyez le Dictionnaire de Rousseau, article Harmonie.

[59]            Dictionnaire de Musique, article Règle de l'octave.

[60]            Essai sur la Musique, note b pag. 61 Tom. II.

[61]            Dictionnaire de Musique, article Règle de l'octave.

[62]            Essai sur la Musique Tom. Il. pag. 62.

[63]            Dictionnaire de Musique, article accompagnement.

[64]            Note de la page 62 du Tome II de l'Essai sur la Musique.

[65]            Cent vingt cinquième et cent vingt sixième mesures

[66]            Dictionnaire de Musique, article Enharmonique

[67]            Essai sur la Musique. Tom. III, pag. 468 et 469.

[68]            Lettre de Rousseau à M. de.... sur les ouvrages de Rameau

[69]            Essai sur la Musique. Tom. III. pag. 605.

[70]            Voyez entre autres l'article Cadence.

[71]            Essai sur la Musique Tom. III, pag. 667.

[72]            Car bien que vous citiez, et moi , d'après vous, la page ix , elle n’en a réellement que vii.

[73]            Si je ne craignais de trop multiplier les citations, je rapporterais ici la suite de ce paragraphe, et le lecteur (que j'invite à le lire dans la préface du Dictionnaire) jugerait si c'est ainsi que la jalouse fait parler.

[74]            Extraits d'une lettre de M. Rousseau à M....sur les ouvrages de M. Rameau. Oeuvres diverses Tome II. pag. 376.

[75]            Note de la page 676 du Tome III. de l’Essai sur la Musique.

[76]            Essai sur la Musique, Tome III. page 688.

[77]            Eléments du chant, pag. iii

[78]            Même page.

[79]            Nous n’avons pu faire figurer ici le signe. (Le numérisateur).

[80]            Page iv.

[81]            Nous n’avons pu faire figurer le signe : un 5 barré. (Le numérisateur)

[82]            Même page.

[83]            Eléments du chant, page ix.

[84]            Nous n’avons pu reproduire ces chiffres avec un point au-dessus. (Le numérisateur)

[85]            Nous n’avons pu reproduire ces chiffres avec un point au-dessous. (Le numérisateur)

[86]            Ibid, page ix.

[87]            Voilà, ce me semble, de quoi dépouiller le Père Souhaitty du titre d'inventeur de l'expression élémentaire des sept notes, tout aussi bien que J.J. Rousseau, et le laisser beaucoup plus pauvre.

[88]            Extrait des Registres de l'Académie royale des Sciences du 5 septembre 1742.

[89]            Préface de la Dissertation, page xv.

[90]            Page 65.

[91]            Préface de la Dissertation, page 13.

[92]            Avant-propos de l'Essai sur la Musique, pag. xv.

[93]            Même morceau , pag. viii.

[94]            Même morceau , pag. xii.

[95]            Fin de la préface de Narcisse.

[96]            Essai sur la Musique, Tome III, page 352.

[97]            Année littéraire 1780, N°. 19.

[98]            Année littéraire 1780, N°. 14.

[99]            Dictionnaire de Musique, fin de l’article Duo.

[100]          Cette Edition se trouve à Paris chez Nyon, Libraire, rue du Jardinet, faubourg St. Germain.

[101]          Lorsque dans l'introduction que j'ai mise à la tête de ce recueil, j'ai donné à la précédente lettre le titre de dernière, je me flattais qu'il lui conviendrait toujours. Il y avait huit mois que l'Errata de l'Essai sur la musique avait paru ; et personne ne parlait encore du Supplément à cet Essai, dont la première, et la seule remarquable partie, est la lettre de M. D. L. B. à M. l'Abbé Roussier. Enfin ce supplément m'est parvenu vers le mois d'Octobre 1781; et j'y ai répondu ; voulant avoir pour M. D. L. B. la déférence de le laisser se taire le premier; puisque c'est ce que nous faisons le mieux l'un et l'autre.

[102]          Je savais bien qu'il y avait des libelles anonymes, comme par exemple l'Essai sur la musique : mais je ne savais pas qu'on pût appeler libelle quoique ce fût adressé à un anonyme.

[103]          Préface de la Nouvelle Héloïse.

[104]          Vous me reprocherez peut-être de ne la pas pratiquer moi-même cette leçon. Monsieur, elle ne me regarde pas. Je ne suis point un honnête homme ; je ne veux point l'être; et la probité étant un devoir commun aux deux sexes, je prendrais ce titre à injure. Combien d'hommes estimés n'auraient pas le courage de vivre en honnêtes femmes !

[105]          Bon Jean-Jacques! Je supplie mes lecteurs d'observer combien est plate cette épithète qui voudrait être ironique. Ne semble-t-il pas que la bonté soit incompatible avec la supposition que l'honnête réticence de M. D. L. B. tend à établir.

[106]          Cela est trop plaisant pour ceux qui me connaissent.

[107]          Errata de l'Essai sur la Musique, page 84.

[108]          Cette invitation se trouve, comme on le verra, dans la lettre de M. D. L. B. à M. l'Abbé Roussier.

[109]       M. Du Peyrou occupé d'objets plus essentiels, passe sans s'en apercevoir, sur un endroit assez piquant du texte qu'il commente ; et je suis bien sûre qu'il trouvera bon que, pour l'amusement de mes lecteurs, je répare son inadvertance.

M. D. L. B. me dit poliment dans sa lettre à M. l'Abbé Roussier, page 2, « apaisez-vous, la bonne, calmez votre bile incendiée, toutes vos injures sur ma froide compilation n’empêcheront pas que votre ancien galant. (J. J Rousseau) et que l'antique Platon, grands hommes d'ailleurs, n'aient été de médiocres musiciens, et ne passent pour tels dans les siècles futurs » et il a grand soin de mettre ces mots, sur ma froide compilation en lettres italiques, comme si je les avais employés dans l'Errata, seul écrit que je lui aie adressé. Or, comme il est impossible qu'on les y trouve, à moins que pour me préserver d'obstructions, en donnant à ma bile incendiée une circulation plus facile, M. D. L. B. n'ait eu la sublime générosité de faire, à ses frais, une nouvelle édition de l'Errata, augmentée de ces mots froide compilation. Mais comme cela n'est guère présumable, je conclus qu'ils ont été adressés à M. D. L. B. par je ne sais quelle personne ; et que troublé par je ne sais quel sentiment, il me les attribue. La méprise est excellente, en ce que si elle ne prouve pas invinciblement que d'autres que moi aient eu le malheur de ne pas goûter l'Essai sur la Musique, elle engage fortement à le penser. Au reste, cela commence à le civiliser : M. D. L. B. regimbe, mais il se corrige. Dans son Essai, Jean-Jacques était traduit comme un vil plagiaire et un mauvais musicien; dans le Supplément, le voilà grand homme d'ailleurs, et comme musicien monté au rang des médiocres. Si M. D. L. B. écrit une troisième fois, je ne désespère pas qu'il ne place enfin J. J. Rousseau où il doit l'être. Note de la douce et gentille Dame.

[110]          Grand merci M. D. L. B. vous m'apprenez des choses que j'aurais toujours ignorées sans vous. Oh! Oui ; sans vous je n'aurais jamais su qu'on renversât tout d’un coup, et dans un moment un édifice sur lequel on tombe sans cesse ; ni que les raisons que Rousseau donne d'avoir composé son Dictionnaire sur le système de la basse fondamentale, signifiassent qu'il la reconnût pour un chef-d’œuvre. Note de l'aimable anonyme.

[111]          Ce n'est point là le défi que j’ai fait à M. D. L. B. parce que ce n'est point là l'assertion qu'il a avancée dans l'Essai sur la musique. Il y dit : Tout ceci est tiré d'une vie de Rousseau que nous avons sous les yeux, faite par lui et écrite de sa main. Voilà ce que je l'ai défié, et ce que je le défie encore de prouver. Il dit dans sa lettre : J'affirme que ce manuscrit est entièrement de sa main et signé par lui. Ceci est autre chose. La première version de M. D. L. B. présente l'idée d'un ouvrage aussi complet que peut l'être la vie d'un homme écrite par lui-même; l'idée du récit fidèle de tous les événements auxquels il a eu part, de quelque manière que ce soit ; de l'exposé de sa conduite par rapport aux autres, et de la conduite des autres par rapport à lui ; du détail de toutes les circonstances où il s'est trouvé, excepté celles qui ont accompagné ses derniers moments; enfin d'un ouvrage, tel que les Confessions de Jean-Jacques. Voilà ce que j'ai nié, et ce que je nie encore qu'ait M. D. L. B. Sa seconde version, à la dénomination de manuscrit près, qui y est assez mal-à-propos placée, n'annonce qu'une lettre, qui ne rend compte que de quelques particularités relatives à un court espace de la vie de son auteur; et je suis convenue dans l'Errata qu'il était possible que M. D. L. B. eût de Rousseau, quelque chose de ce genre. Ainsi M. D. L. B. quoi qu'il en dise, ne répond pas à mon premier défi ; il l'élude. Note de l'Auteur femelle.

[112]          On vient de voir que tout cela était apprécié d'avance. Note de la bonne vieille.

[113]          A titre de dépositaire de la confiance de J. J. Rousseau, M. Du Peyrou sait seulement que vous ne pouvez avoir que la lettre dont il parle. Moi qui vis moins loin de vous, je conçois comment vous pouvez l'avoir; mais je ne veux pas le dire..... M. D. L. B. regardez autour de vous, et convenez que Jean-Jacques mon maître savait bien former ses écolières à la modération. Note de la délicate anonyme.

[114]          Je ne conçois pas comment M. Du Peyrou a pu tenir aux mauvais raisonnements dont cette lettre fourmille. Mais puisqu'il n'en a rien dit, il faut bien que je m'en taise. Note de la pauvre imbécile.

[115]          C'est bien là le cas de s'écrier avec le zélé Capucin; ECCOLO IL VERO POLICINELLO! Note de la bonne femme d'une ignorance crasse.

[116]          Ni que M. D. L. B. dise que l'on peut tirer d'excellentes choses des écrits de Rousseau, quand on sait les dépouiller des poisons dangereux qui les enveloppent. Il paraîtrait plus naturel d'envelopper d'excellentes choses les poisons pour les faire passer. Mais Jean-Jacques ne fait rien comme les autres. M. D. L. B. a bien aussi ses petites singularités. Cette expression dépouiller de poisons n'offre-t-elle pas une plaisante image? Avec tout cela, il a grandement raison ce M. D. L. B. Jean-Jacques a parfois des opinions si fausses ! .... Si dangereuses ! .... Ne dit-il pas quelque part, que la femme d'un charbonnier, est plus respectable que la maîtresse d'un Prince? Il faut être bien entiché de l'Ostrogomanie pour mettre au jour une pareille idée; et il n'est pas étonnant que tout ce qu'elle a de dangereux soit aperçu par un homme accoutumé à voir aussi bonne compagnie que M. D. L. B. Ne semble-t-il pas à entendre Jean-Jacques, qu'on ne doive faire cas que de la vertu. Si cette bizarrerie allait prendre, où en seraient, grand Dieu ! les gens qui font le plus de bruit dans le monde? Mais il faut espérer que M. D. L. B. qui, en écrivant sur la musique, a l'art de ridiculiser la morale, les garantira de ce danger. Note du Modèle de l’héroïne du mauvais roman d'Héloïse.

[117]          Que répondre? Que ces accusations, et toutes celles que Voltaire articule contre Rousseau, ne sont pas moins détruites par le caractère de l'accusateur, que par celui de l'accusé; qu'on prouve suffisamment qu'une chose n'est pas, en prouvant qu'elle ne peut pas être; qu'il est moralement impossible que Rousseau ait imaginé, avancé, soutenu des mensonges calomnieux, ou autres ; et que, quand Voltaire, plus que suspect d'avoir sacrifié la vérité à tous les genres d'intérêts dont son âme vaine, envieuse, et cupide était susceptible, affirme ce que Rousseau nie, c'est Voltaire qui ment. Note de l'impartiale anonyme.

[118]          Après avoir, dans l'Essai sur la musique, imputé les plus honteuses bassesses à Rousseau, ce pauvre M. D. L. B. croit bonnement ajouter quelques petites choses à cela, en disant que Rousseau a écrit à Voltaire d'une manière basse et respectueuse. ( Qu'il apprenne en passant M. D. L. B. que les âmes basses craignent, et ne respectent point ). Il fait bien mieux, il va appuyer ce beau dire sur des lettres de Rousseau, qui expriment la franche admiration que produit dans les âmes élevées la supériorité des talents. Sentiment dont Voltaire n’était pas capable: témoins ses Commentaires sur Corneille, qu’il affecte de mettre au-dessous de Racine, à qui cependant il est aisé de sentir qu’il se préfère intérieurement. M. D. L. B. s’entend assez mal en additions; et cela est surprenant: mais ce qui l’est encore davantage, c’est qu’il ne s’entende pas mieux en bassesses: car enfin on est encore plus près de son caractère que de son état. Note de la grêle machine en décadence.

[119]          Douceurs.

[120]          Auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d'Europe nécessaire.

[121]          Devriez être.

[122]          J’avoue.

[123]          Dès que vos amis eurent commencé le Dictionnaire Encyclopédique, ceux qui osaient être leurs rivaux les traitèrent de Déistes, d'Athées, et même de Jansénistes.

[124]          Une troupe de misérables.

[125]          « Ridicules »

[126]          Un prêtre ex-jésuite que j’avais sauvé du dernier supplice, me payant par des libelles diffamatoires du service que je lui avais rendu ; un homme.

[127]          Où la plus crasse ignorance débite les calomnies les plus effrontées.

[128]          « Ou assez sot »

[129]          Assez lâches ou assez méchants.

[130]          Court.

[131]          « Infâme ».

[132]          L’ont défigurée.

[133]          Cet ouvrage lequel certainement n’est plus le mien, et qui est devenu le leur.

[134]          Osé fouiller dans les archives les plus respectables, et y voler une partie des mémoires que j’y avais mis en dépôt.

[135]          A un Libraire « de Paris » le fruit de mes travaux.

[136]          Mais, Monsieur, avouez aussi que ces

[137]          La

[138]          Ne furent les auteurs des proscriptions de Marius, de Sylla, de ce débauché d’Antoine, de cet imbécile Lépide, de ce tyran sans courage, Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste.

[139]          Guerres.

[140]          Font même votre gloire.

[141]       A la place du paragraphe qui termine cette lettre produite par M. D. L. B., on lit dans l'original le paragraphe très remarquable qui suit. « M. Chappuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise ; il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.

Je suis très philosophiquement et avec la plus tendre estime, Monsieur, votre etc.. 

[142]          Tragédie de M. de Voltaire que l'on jouait alors.

[143]          Ce que M. Du Peyrou dit ici, n'est point en contradiction avec ce que j'ai dit plus haut. Les âmes basses n'ont pas le sentiment du respect; non, je le répète : mais elles en affectent les démonstrations toutes les fois que leur intérêt l'exige. Note de la doucereuse anonyme.

[144]          Oui, Rousseau a donné à Voltaire des éloges directs; mais ils étaient sincères, puisqu'il ne les a jamais démentis : car la flatterie foule aux pieds l'objet de ton culte, dès qu'elle n'en espère plus rien. Dans le fragment de la lettre du 17 Juin 1760 que M. Du Peyrou vient de rapporter, où Rousseau dit à Voltaire : je vous hais, enfin, vous l'avez voulu; ce qui n’est pas je pense le langage de la bassesse, il proteste encore de son admiration pour le beau génie, de son amour pour les écrits, du respect qu'il doit aux talents de Voltaire; et s'engage à ne jamais manquer aux procédés que ce respect exige. Bien plus généreux que César, ce n'est pas un ennemi abattu qu'il plaint, c'est un ennemi triomphant qu'il loue. Note de l'auteur femelle.

[145]          M. Palissot parler de l'indulgence du public pour Rousseau, après ce qu'il doit à l'indulgence de Rousseau!..... Cela ferait pitié, si cela ne faisait horreur. Note de la sempiternelle

[146]       Hippophaë (Adans. famill. Il. p. 80 ). Rhamnoïdes Linn. Hist. nat. 651 . Dict. de méd. Tom. IV. pag. ; 317 *.

Rhamnoïdes salicis folio. Tournef. J. R. Herb. T. 481.

Rhamnus salicis folio angusto, fructu flavescente C. Bauh. Pin. 477.

Rhamnus vel oleaster Germanicus. J. Bauh. I. part. 2. 33.*.

Rhamnus alterum genus Caesalp. de Plant. pag. 75-*.

Oleasto Germanico Cordi S. Rhamno 1°. del Dioscoride Ponae Ital 74.

[147]          Rhamne 1. de Matthiole qu’on appelle argousse aux environs de Grenoble et avec lequel on peut faire des sauces au lieu de verjus, etc. Dalech. Hist. Gen. éd. fr. I. 116. *.

[148]          Linnaei Hist. nat. 648. Nous croyons avec le célèbre Haller, que ces deux espèces n'en sont qu’une.

[149]          Cordus a fait une remarque bien digne d'un Chimiste du quinzième siècle, il dit avoir observé trois substances différentes dans le fruit de l'hippophaë: l'une pulpeuse insipide sous l'écorce, la seconde aqueuse et acide sur le noyau, et une troisième huileuse dans le noyau même.