Liberté et servitude

dans le Discours sur l'origine...

 

 

 

Remarque préliminaire: ce corrigé va au-delà ce qu'on pouvait exiger pour ce devoir, essentiellement en ce qui concerne les oeuvres qui n'étaient pas à lire. Ce polycopié est long. On essaiera de retenir l'essentiel. Il est fondamental pour le baccalauréat.

            Pour notre devoir, l’essentiel était d’envisager 1) L’indépendance naturelle 2) le libre arbitre 3) La liberté politique de la dédicace.

 

Introduction

            Le discours de Rousseau essaie de retrouver l'origine de l'inégalité entre les hommes, afin de savoir si cette inégalité est légitime. Ce livre peut être lu comme l'histoire de l'humanité des origines au XVIIIème, plus précisément comme l'histoire d'une humanité naturellement libre qui verra se développer sa servitude jusqu'au point extrême de la monarchie absolue. Cette oeuvre continue d'une façon logique le Discours sur les sciences et les arts (qui a rendu Rousseau célèbre) en tant qu'elle présente l'histoire comme une chute, et annonce de façon très nette le Contrat social[1], en tant qu'elle jette déjà les fondements du droit politique[2]. La généalogie de la servitude est pour notre auteur une façon de préciser qu'une société politique légitime doit se fonder sur le droit naturel qu'il faut retrouver dans l'état de nature, c'est-à-dire, fondamentalement, sur la liberté naturelle de l'homme.

 

 

1) Existe-t-il une servitude naturelle?

           

            La question peut sembler étrange, mais Aristote, sans sa Politique, au livre I, déclare qu'il y a des esclaves par nature:

 

            "La conservation mutuelle des hommes demande que les uns soient naturellement faits pour commander, et les autres pour obéir. Car ceux que la pénétration de leur esprit rend capables de prévoir de loin les choses sont naturellement destinés à commander; et ceux qui, par les forces de leur corps, peuvent exécuter les ordres des premiers, sont naturellement destinés à obéir, et à être esclaves. De sorte que le maître et l'esclave trouvent également leur compte à cette disposition des choses."[3]

 

Rousseau le rappelle au chapitre 2 du livre I du Contrat social:

 

            "Aristote (...) avait dit aussi que les hommes ne sont point naturellement égaux, mais que les uns naissent pour l'esclavage et les autres pour la domination."[4]

 

Mais il ajoute, tout de suite après:

 

            "Aristote avait raison, mais il prenait l'effet pour la cause. Tout homme né dans l'esclavage naît pour l'esclavage, rien n'est plus certain. Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu'au désir d'en sortir. (...) La force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués."[5]

 

            "L'effet pour la cause", dit Rousseau. Pour Aristote, c'est la nature servile, chez certains hommes, qui engendre et justifie l'état d'esclavage. Selon Rousseau, c'est l'état d'esclavage qui fait naître la nature d'esclave; et cette nature est à vrai dire une contre-nature. Rousseau dit en effet, dans le même passage:

 

            "S'il y a donc des esclaves par nature, c'est parce qu'il y a eu des esclaves contre-nature."

 

            L'histoire des hommes et de la servitude est donc l'histoire d'une dénaturation et croire que l'homme est fait naturellement pour la servitude, c'est être victime d'une illusion rétrospective, c'est chercher la nature humaine dans l'homme d'aujourd'hui. Rousseau est très clair à ce sujet dans le Discours sur l'origine...:

 

            "Les politiques font sur l'amour de la liberté les mêmes sophismes que les philosophes ont faits sur l'état de nature; par les choses qu'ils voient, ils jugent des choses très différentes qu'ils n'ont pas vues et ils attribuent aux hommes un penchant naturel à la servitude par la patience avec laquelle ceux qu'ils ont sous les yeux supportent la leur, sans songer qu'il en est de la liberté comme de l'innocence et de la vertu, dont on ne sent le prix qu'autant qu'on en jouit soi-même, et dont le goût se perd sitôt qu'on les a perdues.(...)

            Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre du pied et se débat impétueusement à la seule approche du mors, tandis qu'un cheval dressé souffre patiemment la verge et l'éperon, l'homme barbare ne plie point sa tête au joug que l'homme civilisé porte sans murmure, et il préfère la plus orageuse liberté à un assujettissement tranquille. Ce n'est donc pas par l'avilissement des peuples asservis qu'il faut juger des dispositions naturelles de l'homme pour ou contre la servitude, mais par les prodiges qu'ont faits tous les peuples libres pour se garantir de l'oppression. Je sais que les premiers ne font que vanter sans cesse et la paix et le repos dont ils jouissent dans leurs fers (...), mais quand je vois les autres sacrifier les plaisirs, le repos, la richesse, la puissance et la vie même à la conservation de ce seul bien si dédaigné de ceux qui l'ont perdu; quand je vois des animaux nés libres et abhorrant la captivité se briser la tête contre les barreaux de leur prison, quand je vois des multitudes de sauvages tout nus mépriser les voluptés européennes et braver la faim, le feu, le fer et la mort pour ne conserver que leur indépendance, je sens que ce n'est pas à des esclaves[6] qu'il appartient de raisonner de liberté."[7]

 

            On retiendra quelques idées tout à fait essentielles:

 

a) L'homme est naturellement libre.

            Selon Rousseau existent des droits totalement inaliénables parce qu'ils appartiennent à la nature humaine: la vie et la liberté principalement. Nous lisons, au chapitre 1 du livre II du Contrat social:

 

"L'homme est né libre."[8]

 

et au chapitre 2 du livre IV:

 

"(...) tout homme étant né libre et maître de lui-même (...).[9]

 

            Mais que signifie "naître libre"? Nous avons déjà dit que, selon Aristote, le fort physiquement est un esclave par nature, l'intelligent est maître par nature, et bien qu'il reconnaisse que la nature fait parfois des "ratés", Aristote reste persuadé que tout cela est affaire d'hérédité, de bonne ou de mauvaise naissance. Il existe pour ce philosophe des hommes qui naissent incapables de se gouverner eux-mêmes: les esclaves, déclare-t-il, sont privés de la partie délibérative de l'âme (sic); bref, ils sont non libres par nature. Rousseau combat cette thèse: tout homme naît libre et l'égal de ses semblables. Naître libre, ou être naturellement libre, c'est tout d'abord être le sujet de ses actes:

 

            "(...)la nature seule faut tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme concourt aux siennes, en qualité d'agent libre. L'un choisit ou rejette par instinct, et l'autre par un acte de liberté; ce qui fait que la bête ne peut s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire; et que l'homme s'en écarte à son préjudice souvent. (...) La nature commande à tout animal[10] et la bête obéit. L'homme éprouve la même impression mais il se reconnaît libre d'acquiescer ou de résister, et c'est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme."[11]

 

            L'homme est donc comme la bête un animal, un être vivant, un être sensible possédant un corps et des besoins, mais alors que la bête est totalement déterminée par l'instinct, l'homme[12] choisit, peut dire oui ou non aux impulsions naturelles. Et c'est d'abord cela, être libre, et c'est selon Rousseau ce qui caractérise l'homme, alors qu'un Descartes cherchait la différence dans l'entendement[13].

            L'indépendance est la conséquence de cette liberté naturelle. Si je suis le sujet de mes actes, je puis décider ce qui importe pour moi. Si l'homme peut décider pour la bête, l'homme n'a pas à décider pour un autre homme. Bref, naturellement, aucun homme n'a le droit de dominer un autre homme, de le placer sous son pouvoir:

 

            "Tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son aveu. Décider que le fils d'un esclave naît esclave, c'est décider qu'il ne naît pas homme."[14]

 

            Ce qui signifie que Humanité = Liberté. L'idée d'un homme né non libre, c'est l'idée d'un non-homme. La liberté est l'essence de l'homme: si elle disparaît, l'homme disparaît.

            Ainsi la liberté est un droit inaliénable, et ceci va gouverner toute la pensée politique de Rousseau. IL écrit, dans le Discours sur l'origine...:

 

            "Le droit de propriété n'étant que de convention et d'institution humaine, tout homme peut à son gré disposer de ce qu'il possède. Mais il n'en est pas de même des dons essentiels de la nature, tels que la vie et la liberté, dont il est permis à chacun de jouir, et dont il est au moins douteux qu'on ait droit de s'en dépouiller: en s'ôtant l'une, on dégrade son être[15], en s'ôtant l'autre, on l'anéantit (...)."[16]

 

            Nous lisons aussi dans le Contrat social:

 

            "Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. IL n'y a nul dédommagement pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme; et c'est ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté."[17]

 

            b) L'inertie de la servitude.

 

                         La servitude est une seconde nature, et Rousseau précise souvent ce processus comme irréversible, comme s'il y avait une sorte d'inertie de la servitude. Machiavel avait déjà constaté ce fait étonnant dans Le Prince[18]et dans le Discours sur la première décade de Tite-Live:

 

            "Combien il est difficile à un peuple accoutumé à vivre sous un prince de conserver sa liberté s'il l'acquiert par accident, comme Rome après l'expulsion des Tarquins, c'est ce que démontrent une infinité d'exemples qu'on lit dans l'histoire: en effet, ce peuple est comme une bête brute naturellement farouche et faite pour vivre dans les bois, puis dressée à la prison et à la domesticité; que le sort la rende à la liberté des champs, inapte à trouver sa pature et son gîte, elle sera la proie du premier qui voudra la remettre à la chaîne. C'est ce qui arrive à un peuple accoutumé à se laisser gouverner. Incapable de discerner ce qui lèse sa liberté et ses moyens de défense, ne connaissant point les princes, n'étant point connu d'eux, il retombe bientôt sous un joug plus pesant et plus rude que celui qu'il avait secoué peu de temps auparavant."[19]

 

            Rousseau, de même, au chapitre 8 du livre II du Contrat social, en parlant des peuples qui recouvrent la liberté après la tyrannie, déclare:

 

            "(...) ces événements sont rares. Ce sont des exceptions.(...) Elles ne sauraient avoir lieu deux fois pour le même peuple, car il peut se rendre libre tant qu'il n'est que barbare[20] mais il ne le peut plus quand le ressort civil est usé. Alors les troubles peuvent le détruire sans que les révolutions puissent le rétablir, et sitôt que les fers sont brisés, il tombe épars et n'existe plus: il lui faut désormais un maître et non pas un libérateur. Peuples libres, souvenez-vous de cette maxime: on peut acquérir la liberté, mais on ne la recouvre jamais."[21]

 

            Autrement dit, quand l'absence ou le manque de liberté tient à une absence de structures politiques (état de nature), tout est possible, mais quand ce manque (ou cette privation) tient à la corruption des structures mises en place, le processus est quasiment irréversible, et une révolution ne peut qu'aboutir à des formes plus dures de tyrannie. Comme le dit Rousseau, dans le discours:

 

            "Les peuples une fois accoutumés à des maîtres ne sont plus en état de s'en passer."[22]

 

            On lit aussi, dans la préface de Narcisse:

 

            "Un peuple vicieux ne revient jamais à la vertu."[23]

 

ou encore dans Rousseau, juge de jean-Jacques:

 

            "La nature humaine ne rétrograde pas et jamais on ne revient vers les temps d'innocence et d'égalité."[24]

 

            c) Liberté et sécurité.

 

                         Autre idée essentielle: la liberté n'est pas la sécurité, idée fort importante que nous oublions souvent. C'est ce que Rousseau souligne au chapitre 4 du livre I du Contrat social:

 

            "On vit tranquille aussi dans les cachots. Est-ce assez pour s'y trouver bien? Les Grecs enfermés dans l'antre du Cyclope y vivaient tranquilles en attendant que leur tour vienne d'être dévorés."[25]

 

 

            Bref, il n'y a pas pour Rousseau de servitude naturelle: l'homme est naturellement libre. C'est un droit inaliénable et cette liberté est sa nature. De cette façon de définir l'humanité par la liberté découlent chez Rousseau des conséquences politiques. Si l'homme est libre naturellement, le droit politique devra se fonder sur ce droit naturel.

 

2) Les conséquences politiques de la liberté naturelle

 

            a) Rousseau et l'autorité paternelle

 

                        Un argument classique, qu'on trouve chez Filmer, Ramsay et Bossuet, est que la monarchie absolue dérive naturellement du pouvoir paternel.  Ainsi, il n'est  pas arbitraire, mais fondé en

nature. Finalement, ces thèses visent à montrer que les hommes ne naissent jamais libres, indépendants, égaux, ils sont par nature soumis à ceux qui les ont engendrés. Une fois que ces auteurs ont montré qu'il y a une autorité naturelle, un droit naturel de domination sans contrat, sans consentement, ils soutiennent que l'autorité paternelle s'est transformée insensiblement en autorité souveraine. Ainsi, la monarchie absolue est justifiée et la servitude du peuple est légitime. Rousseau, qui, à l'évidence s'inspire de Locke[26], présente son point de vue dans le Discours sur l'origine...:

 

            "Quant à l'autorité paternelle, dont plusieurs ont fait dériver le gouvernement absolu de toute la société (...), il suffit de remarquer que rien au monde n'est plus éloigné de l'esprit féroce du despotisme que la douceur de cette autorité qui regarde plus à l'avantage de celui qui obéit qu'à l'utilité de celui qui commande, que par la loi de nature, le père n'est le maître de l'enfant qu'aussi longtemps que son secours est nécessaire, qu'au-delà de ce terme, ils deviennent égaux et qu'alors le fils, parfaitement indépendant du père, ne lui doit que du respect et non de l'obéissance (...). Au lieu de dire que la société civile dérive du pouvoir paternel, il fallait dire au contraire que c'est d'elle que ce pouvoir tire sa principale force: un individu ne fut reconnu pour le père de plusieurs que quand ils restèrent assemblés autour de lui. Les biens du père, dont il est véritablement le maître, sont les liens qui retiennent les enfants dans sa dépendance, et il ne peut leur donner part à sa succession qu'à proportion qu'ils auront bien mérité de lui par une continuelle déférence à ses volontés. Or, loin que les sujets aient quelque faveur semblable à attendre de leur despote, comme ils lui appartiennent en propre, eux et tout ce qu'ils possèdent, ou du moins qu'il le prétend ainsi, ils sont réduits à recevoir comme une faveur qu'il leur laisse de leur propre bien; il fait justice quand il les dépouille; il fait grâce quand il les laisse vivre."[27]

 

            Ce passage est simple: pouvoir paternel et pouvoir monarchique ne sont pas de même nature. Le despotisme féroce n'a rien à voir avec la bonté paternelle. Eduquer est d'ailleurs plus un devoir qu'un pouvoir. De plus - et c'était déjà l'argument de Locke - à la majorité, l'homme est libre et si cette autorité paternelle perdurait, ce ne pourrait être que par convention, non par droit naturel.

            On ne peut donc faire dériver le pouvoir monarchique du pouvoir paternel.

 

            b) Contre la servitude volontaire.

 

                        Selon les jurisconsultes[28] romains, l'esclavage, la servitude, ne découlent pas d'un contrat mais sont prévus par la loi (conquête, guerre, déchéance pénale,etc). Les théoriciens du droit naturel (Grotius, Pufendorf : 17ème), au contraire, ont voulu voir dans une relation de servitude une relation contractuelle. Grotius et Pufendorf admettent qu'on peut renoncer à sa liberté par contrat. Pufendorf déclare par exemple, au livre 6 de Droit de la nature et des gens:

 

            "La servitude vient originairement d'un consentement volontaire et non pas du droit de la guerre; quoique la guerre ait donné l'occasion d'augmenter extrêmement le nombre des serviteurs et des esclaves (...). Pour moi, voici de quelle manière je conçois que la servitude a été originellement établie. Lorsque le genre humain s'étant multiplié, on eut commencé à se lasser de la simplicité des premiers siècles, et à chercher tous les jours quelque nouveau moyen d'augmenter les commodités de la vie, et d'amasser des richesses superflues, il y a beaucoup d'apparence que les gens un peu riches et qui avaient de l'esprit, engagèrent ceux qui étaient grossiers et peu accomodés, à travailler pour eux moyennant un certain salaire. Cela ayant ensuite paru commode aux uns et aux autres, plusieurs se résolurent insensiblement à entrer sur ce pied-là pour toujours dans la famille de quelqu'un, à condition qu'il leur fournirait la nourriture et toutes les autres choses nécessaires à la vie. Ainsi la servitude a été établie par un libre consentement des parties."

 

            Grotius, quant à lui, explique la servitude et l'état de sujettion par le droit de conquête et de guerre. Plutôt que de mourir, certains acceptèrent volontairement, librement l'esclavage ou la sujettion et des peuples entiers peuvent ainsi abandonner leur liberté par contrat.

            Le but de Rousseau est de montrer qu'un contrat ne saurait instaurer légitimement la servitude[29]. On ne peut aliéner librement sa servitude. Toute forme de servitude, pour Rousseau, est engendrée par la violence et non fondée en droit. Si je suis esclave ou sujet d'un monarque absolu, et si je peux acquérir la force, j'ai le droit de m'emparer du pouvoir. C'est le propos du célèbre chapitre 3 du livre I[30] du Contrat social:[31]

 

            "Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit, et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais  ce mot?[32]La force est une puissance physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir.

            Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable; car sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause: toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on le peut légitimement[33]; et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or, qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse? S'il faut obéir par force, on n'a pas besoin d'obéir par devoir et si l'on n'est plus forcé d'obéir,on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force; il ne signifie ici rien du tout (...).

            Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes."[34]

           

            Ce texte est clair: une société politique (en fait elle n'est pas une société politique réelle) produite par la violence n'est pas légitime, et le tyran ne possède aucun droit. Les sujets (et non citoyens) sont forcés d'obéir mais pas obligés, c'est-à-dire qu'ils obéissent par peur ou par prudence mais pas par devoir, ce qui serait le cas si la société politique était légitime. La force ne fait pas le droit. Le seul moyen d'instaurer une société politique est le consentement, le contrat. La servitude, en aucun cas, ne saurait donc être légitimée.

           

            c) Une société politique démocratique.

 

                        L'épître dédicatoire du discours[35], qui idéalise la République de Genève, montre admirablement les conséquences politiques du droit naturel. Rousseau écrit dans l'Emile[36]:

 

            "Il faut savoir ce qui doit être pour juger de ce qui est.(...) Il faut se faire une échelle pour y rapporter les mesures qu'on prend. Nos principes de droit politique sont cette échelle. Nos mesures sont les lois politiques de chaque pays."

           

            Le droit naturel (c'est-à-dire finalement la nature humaine) permet d'instaurer le droit politique, qui donne les conditions de la légitimité. En découvrant ce que l'homme est naturellement (ses droits et ses devoirs naturels), on peut dire ce qui doit être, politiquement. Rousseau a très certainement été influencé par Locke qui fait dériver le droit politique du droit naturel. Si l'homme est naturellement libre, le droit politique dira comment une cité doit être obligatoirement constituée pour que le droit naturel soit sauvegardé. Finalement, Rousseau, dans la dédicace du Discours propose une ébauche de son futur traité de droit politique (le Contrat social): il donne les règles constitutionnelles universelles, instaurant la légitimité, et découlant des droits naturels de l'homme universel.

            Si l'homme est naturellement libre, on ne saurait la lui ôter, en instaurant une société politique. D'où la conception démocratique de Rousseau:

 

            "J'aurais voulu naître dans un pays où le souverain et le peuple ne pussent avoir qu'un seul et même intérêt afin que tous les mouvements de la machine ne tendissent jamais qu'au bonheur commun; ce qui ne pouvant se faire à moins que le peuple et le souverain ne soient une seule et même personne, il s'ensuit que j'aurais voulu naître sous un gouvernement démocratique, sagement tempéré[37]."[38]

            "J'aurais cherché un pays où le droit de législation fût commun à tous les citoyens; car qui peut mieux savoir qu'eux sous quelles conditions il leur convient de vivre ensemble dans une même société."[39]

 

            Le propos est clair: le peuple doit conserver le pouvoir que Rousseau appellera dans le Contrat social le pouvoir souverain, celui de voter directement les lois sans représentants. C'est le rejet sans ambiguïté de la souveraineté monarchique et aristocratique. Le droit naturel implique donc que la légitimité soit définie par la souveraineté populaire. L'homme quittant l'état de nature ne peut abdiquer sa liberté: il reste autonome au sein de la société politique en tant qu'il reconnaît comme loi la décision de la volonté générale à laquelle il participe. C'est la raison pour laquelle, dans cette dédicace, Rousseau définit la liberté comme la soumission aux lois.

 

 

 

3) La généalogie de la servitude dans le discours

 

            Il serait peut-être bon de lire d'abord le résumé de la partie du Discours sur l'origine... qui s'arrête juste avant le contrat des riches (voir annexe I page 18)

            L'état de guerre termine l'état de nature, mais la servitude n'est-elle pas déjà présente alors que la société politique n'est pas encore en place?

 

            a) La servitude avant le contrat mystificateur des riches

 

                        a1) L'état de nature primitif

                                   Dans cet état, il n'y a, à l'évidence, aucune servitude pour:

- des raisons relationnelles: la société n'existe pas. Il n'y a même pas d'unions durables entre mâles et femelles. Les hommes vivent dispersés.

- des raisons économiques: Rousseau nous offre une vision paradisiaque de l'état de nature primitif: les fruits de la terre sont à tous et en quantités suffisantes.

- des raisons psychologiques (ordre affectif et intellectuel): l'homme n'est que sensitif. Pas de raison, pas d'imagination, pas de mémoire. Seuls l'amour de soi (conservation de sa vie, recherche de son bien-être) et la pitié (répugnance à voir souffrir autrui) guident cet homme naturel. L'homme n'est nullement méchant comme le croyait Hobbes[40], il est plutôt craintif comme un animal sauvage.

            Bref, la servitude ne peut pas exister dans l'état de nature primitif.

 

 

                        a2) La société naissante

                                   Rappelons  d'abord que pour Rousseau, cette étape est la meilleure:

 

            "(...) quoique les hommes fussent devenus moins endurants et que la pitié naturelle eût déjà souffert quelque altération, cette période du développement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre l'indolence de l'état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre, dut être l'époque la plus heureuse et la plus durable."[41]

 

            C'est peut-être plutôt ici qu'il faut chercher l'homme naturel dont Rousseau a parfois la nostalgie.

            Que se passe-t-il de notable pendant cette période?

 

a21) La question économique

- apparaissent des techniques rudimentaires.

- on découvre le feu.

- on constate des unions économiques passagères entre les hommes (chasse).

- se constituent des familles: 1ère division du travail: homme/femme. A l'évidence, Rousseau n'envisage pas cette première division comme une servitude, celle de la femme. On pourra comprendre ce point de vue en lisant quelques passages de l'Emile[42] sur la femme: la femme est épouse, mère et ménagère, point.

- les premières sociétés se constituent, unies par des coutumes: il s'agit de sociétés, non de sociétés politiques. La société politique apparaîtra avec le Contrat, après l'état de guerre.

- la première dépendance signalée est la dépendance à l'égard des applications techniques pour le bien-être et les commodités de l'existence:

 

            "Dans ce nouvel état, avec une vie simple et solitaire, des besoins très bornés, et les instruments qu'ils avaient inventés pour y pourvoir, les hommes jouissant d'un fort grand loisir l'employèrent à se procurer plusieurs sortes de commodités inconnues à leurs pères; et ce fut là le premier joug qu'ils s'imposèrent sans y songer, et la première source de maux qu'ils préparèrent à leurs descendants; car outre qu'ils continuèrent ainsi à s'amollir le corps et l'esprit, ces commodités ayant par habitude perdu presque tout leur agrément, et étant en même temps dégénérés en de vrais besoins la privation en devint beaucoup plus cruelle de les perdre, sans être heureux de les posséder."[43]

 

            Mais, et c'est l'essentiel pour Rousseau, cette dépendance à l'égard des choses n'est pas encore une dépendance des hommes par rapport à d'autres hommes. Il n'y a pas encore servitude[44] mais simple dépendance. On lit dans l'Emile[45]:

 

            "La dépendance des choses (...) ne nuit point à la liberté[46] et n'engendre point de vices. La dépendance des hommes (...) les engendre tous."

 

On lit aussi dans notre discours[47]:

 

            "Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu'ils s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire[48] et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux d'un commerce indépendant."

 

a22) La question psychologique

            La question est moins importante mais elle ne doit pas être négligée car sans l'évolution psychologique de l'homme, on ne pourrait pas comprendre parfaitement le processus de la servitude.

            La société naissante voit l'homme (perfectible par nature) se développer tant au niveau affectif qu'au niveau intellectuel, et même si le tableau général n'est pas négatif, cette psychologie porte déjà en germes l'homme corrompu d'après la société naissante. Je retiens uniquement ce qui pourra servir à saisir ensuite la psychologie de la servitude:

- l'orgueil apparaît. Les sentiments se développent.

- on se compare aux autres; la pitié qui existe encore est déjà atténuée et l'amour-propre est naissant.

- on a le sentiment des offenses et le désir de se venger: vanité, mépris, jalousie, envie,etc.

            Ces traits négatifs sont heureusement tempérés par l'absence de pouvoir réel, politique ou économique. Les rivalités éventuelles restent temporaires et particulières.

            Le prochain stade sera plus "dramatique" puisqu'il va mener à l'état de guerre.

 

            a3) La société métallurgique et agricole

 

                        L'apparition de la métallurgie et de l'agriculture va être funeste car elle va faire produire 1) Une division réelle du travail. 2) La propriété. On retiendra ce très célèbre texte:

 

            "Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: "Ceci est à moi", et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile[49]. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant les fossés, eût crié à ses semblables: Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne."[50]

 

            La division du travail crée des dépendances. Chacun a besoin de l'autre. Les talents et les forces étant différents, le travail sera plus productif pour certains. Apparaîtront des riches et des pauvres. Les terres étant en nombre limité, on aura des propriétaires et des non propriétaires.

- Les pauvres vendent leur force de travail.

- Le riches jouissent de leur pouvoir. Rousseau met en avant les fondements économiques de la servitude mais aussi ses fondements psychologiques:

 

            "Les riches, de leur côté, connurent à peine le plaisir de dominer qu'ils dédaignèrent bientôt tous les autres."[51]

 

            De plus, Rousseau met en évidence un processus tout à fait fondamental: une minorité ne peut asservir une majorité sans la complicité d'une partie des opprimés:

 

            "(...) et se servant de leurs anciens esclaves pour en soumettre de nouveaux."[52]

 

            C'est là une idée essentielle qui réapparaîtra plus tard dans le discours et qui me semble être une idée fondamentale pour comprendre comment la servitude est possible[53].

            Il ne faudrait pas croire que seul l'opprimé connaît la servitude. La maîtrise est aussi une servitude. Dans le discours, Rousseau écrit:

 

            "D'un autre côté, de libre et indépendant qu'était auparavant l'homme, le voilà par une multitude de nouveaux besoins assujetti, pour ainsi dire, à toute la nature, et surtout à ses semblables, dont il devient l'esclave en un sens, même en devenant leur maître. Riche, il a besoin de leurs services."[54]

 

            Dans l'Emile, Rousseau dira que par la dépendance, "le maître et l'esclave se dépravent mutuellement[55]", et de même, il écrira, dans les Lettres écrites de la Montagne:

 

            "La liberté consiste moins à faire sa volonté qu'à n'être point soumis à celle d'autrui; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d'autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre, et régner, c'est obéir."[56]

 

Fichte, philosophe de la fin du XVIIIème, écrira:

 

            "Rousseau nous disait: "Plus d'un se croyant le maître d'autres hommes est encore plus esclave lui-même qu'ils ne le sont". Il aurait pu dire plus justement: "Qui se tient pour le maître d'autrui est lui-même un esclave". Et si, en fait, il n'est pas toujours esclave, il est toutefois certain qu'il n'a qu'une âme d'esclave et que devant le premier homme qui sera plus fort (...), il s'inclinera bassement. Seul est libre qui veut libérer tout ce qui l'entoure."[57]

 

            Ce que dit Fichte va très loin, mais l'essentiel est finalement déjà chez Rousseau. Si l'oppresseur et l'opprimé sont tous deux esclaves, c'est parce qu'ils sont tous les deux dénaturés, ils ont tous les deux perdu leur liberté naturelle, et l'oppresseur, même s'il est riche et puissant, n'est plus libre, autonome, au sens étymologique: être à soi-même sa propre loi.

            Marx lui-même dira plus tard que le détenteur des moyens de production (capitaliste) est aussi un être aliéné en tant qu'il ne réalise pas l'humanité en lui mais se réifie dans une fonction économique dont il devient l'esclave et qu'il finit par ne plus maîtriser dans un circuit économique qui le domine.

            Psychologiquement, cet homme dénaturé de la fin de la société métallurgique et agricole, c'est-à-dire cet homme de l'état de guerre, est en tous points comparable à l'homme naturel dont parle Hobbes, sinon que pour l'un (Rousseau) cet homme est le produit d'une lente dénaturation alors que pour l'autre (Hobbes) il est l'expression de la nature humaine.

 

            b) La naissance de la société politique

 

b1) Aperçu synoptique de la période qui va du contrat à la servitude totale de la Monarchie absolue.

 

Etat de guerre

 

 

Impossibilité pour les riches

de sauvegarder ou de légitimer leurs propriétés

 

 

Contrat mystificateur

 

 

Toutes les conditions de la servitude de la société

métallurgique et agricole sont institutionnalisées:

c'est le début de la servitude "légitime".

 

 

Les sociétés se multiplient. La servitude devient universelle

Guerres des nations - Tuer devient légitime.

 

 

Le droit positif se construit peu à peu de façon

imparfaite ("conventions générales").

 

 

Sans magistrature, ce droit n'est pas respecté

 

 

Magistrature élue

 

démocratie

 

 

Il semble qu'elle échappe au processus

Monarchie                          

Aristocratie                          

 

 

On élit les "vieux méritants"; d'où élections

fréquentes et troubles politiques.

 

 

Les magistrats en profitent pour faire de la magistrature

une magistrature héréditaire: monarques héréditaires.

 

 

Les maîtres se font des créatures (noblesse). Les tyrans

organiquement hiérarchiquement la servitude.

 

 

La servitude croît. On divise pour régner.

L'homme se dénature davantage.

 

 

La force "fait" le droit.

La révolte est légitime

 

b2) le Contrat

            Une des raisons fondamentales du contrat est la peur de la mort, même si cette motivation ne prend pas chez Rousseau toute l'importance qu'elle avait chez Hobbes. La deuxième nuisance de l'état de guerre, et qui nous intéresse particulièrement, concerne la propriété. La guerre peut ôter à toute instant la propriété. Le riche a donc beaucoup plus à perdre que le pauvre et il a donc intérêt à faire cesser cet état. Il pourrait certes essayer de maintenir sa propriété par la force, mais ce moyen est ou tard inefficace. Il pourrait aussi essayer de faire valoir une légitimité de la propriété, un droit naturel à la propriété, en tant que fruit de son travail:

 

            "C'est moi qui ai bâti ce mur, j'ai gagné ce terrain par mon travail."[58]

 

            Mais Rousseau refuse cette fausse légitimité. Il admet, comme Locke avant lui, que le travail est un des fondements de la propriété légitime, mais ce n'est là qu'un de ses fondements, à lui seul insuffisant. Dans le Contrat social, au chapitre 9 du livre I, il donne les quatre conditions de la légitimité de la propriété:

            1) Que ce terrain ne soit encore habité par personne.

            2) Qu'on n'en occupe que la quantité dont on a besoin pour subsister (refus de la grande propriété, une constante dans l'oeuvre de Rousseau, qui faisait "bouillir" le bourgeois Arouet[59]).

            3) Qu'on en prenne possession, non par une vaine cérémonie, mais par le travail.

            4) C'est seulement le contrat social (consentement unanime pour fonder une société politique où le peuple a le pouvoir législatif) qui donne la sanction véritable de la légitimité. C'est d'ailleurs le problème que soulève Rousseau page 84 (Nathan - GF p.220):

 

            "Telle fut, ou dut être l'origine de la société et des lois qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l'inégalité, d'une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et pour le profit de quelques ambitieux assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère."

 

            Mais comment les pauvres se laissent-ils mystifier? Pourquoi acceptent-ils un contrat qui légitime leur servitude? Rousseau présente trois raisons:

1ère raison: les pauvres économiquement sont aussi pauvres d'esprit. Les masses se laissent facilement tromper. C'est la première raison, non négligeable et toujours d'actualité: l'homme du peuple n'a pas toujours les moyens intellectuels et les motivations susceptibles d'en faire autre chose qu'une proie.

2ème raison: Les pauvres, en l'état de guerre, ne sont pas moins corrompus que les riches. Le schéma exploiteur/exploité ne coïncide pas - ce serait trop facile - avec le schéma méchant/bon. Rousseau présente les pauvres comme des êtres cupides, ambitieux, plus soucieux de leur intérêt présent que des affaires publiques. Ainsi, on peut comprendre que l'argument "protégeons nos biens" entraîne l'adhésion des pauvres. Ce qui les motive, alors qu'ils n'ont rien, c'est leur désir d'avoir. En France, par exemple, pendant plusieurs décennies, on a agité le spectre du communisme qui supprimait la propriété privée, et cet argument fonctionnait même chez ceux qui ne possédaient rien! On ne peut comprendre ce processus que par le désir. Le pauvre n'a rien mais il espère et c'est pourquoi il est aisément mystifiable.

3ème raison: Les sages parmi les pauvres: eux-mêmes reconnaissent la nécessité du contrat parce qu'ils ont compris que l'état de guerre est une impasse.

 

            Mais ce contrat est-il légitime?

                        Ce n'est pas un problème simple. On dit souvent (et je le dirai moi-même) qu'il ne faut pas confondre le contrat mystificateur (perspective hypothético-historique) du Discours et le contrat légitime du Contrat social. Peut-on soutenir de façon radicale cette opposition? La première question qui peut être posée est: la mystification n'ôte-t-elle pas au contrat sa validité? On trouve chez Pudenforf l'idée qu'un contrat n'est valide que si les parties connaissent parfaitement les termes du contrat et sont capables d'apprécier le rapport entre leurs intérêts et le contrat. Rousseau est lui-même assez juriste pour savoir que le dol (dolus:ruse) supprime, en droit, la validité d'un contrat.

            A bien y regarder, le riche, par le contrat, ne nie pas que le contrat va légitimer sa propriété. La tromperie est donc relative. Bien sûr, ce que le riche n'a pas dit, c'est que, la richesse institutionnalisée, le pauvre risque fort de rester pauvre et d'être obligé de supporter la domination du riche: vente de la force de travail à celui qui détient les moyens de production (c'est-à-dire exploitation). Le riche n'a pas dit non plus que la loi profite toujours aux riches, comme le rappelle Rousseau dans l'Emile et dans le Contrat social.

            Rousseau, même dans le Contrat social (contrat légitime) sait bien que les richesses des contractants ne seront pas les mêmes. Pourquoi les riches contracteraient-ils s'ils ne conservaient pas leurs richesses?

            En fait, si le contrat des riches est problématique, ce n'est pas parce qu'il n'est pas valide, c'est parce que, historiquement, il institutionnalise la servitude. C'est en cela qu'il est négatif.

 

b3) Les trois grandes étapes du progrès des inégalités et de la servitude.

 

Lisons le texte fondamental de la page 93 (Nathan, GF p.228):

 

            "Si nous suivons le progrès de l'inégalité dans ces différentes révolutions, nous trouverons que l'établissement de la loi et du droit de propriété fut son premier terme, l'institution de la magistrature le second, que le troisième et dernier fut le changement du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire; en sorte que l'état de riche et de pauvre fut autorisé par la première époque, celui de puissant et de faible par la seconde, et par la troisième celui de maître et d'esclave."

 

Il y a donc trois étapes:

            - le contrat: riches/pauvres.

            - la magistrature: puissants/faibles.

            - la tyrannie: maîtres/esclaves.

 

            Ce schéma est-il entièrement cohérent? On comprend que le contrat mystificateur institutionnalise richesse et pauvreté, on comprend aussi que la monarchie absolue héréditaire crée des maîtres et des esclaves (sujets sans pouvoir), mais il faut essayer de comprendre en quoi la magistrature est un degré de l'histoire de la servitude.

            Rappelons que selon Rousseau un magistrat est un gouvernant, c'est-à-dire un ministre, et dans le Contrat social, ce mot renverra de façon stricte au seul pouvoir exécutif (administration et justice), le pouvoir législatif (du moins celui de voter les lois) revenant au peuple, directement, sans représentants.

            Dans notre discours, Rousseau, dont la pensée n'est pas encore entièrement élaborée, n'est pas toujours d'une grande clarté et d'une grande rigueur pour préciser[60] quel est le pouvoir du peuple à partir du contrat des riches: quelle est alors la nature de la société politique et comment s'organise ce pouvoir?

            Rappelons d'abord que ce contrat n'est pas un contrat de gouvernement (on n'élit pas des ministres) mais un contrat d'association: obéissons aux mêmes lois. Mais ce contrat n'est pas fort clair: qui fait les lois et y a-t-il même des lois?

 

            "Le gouvernement naissant n'eut point une forme constante et régulière. Le défaut de philosophie et d'expérience ne laissaient apercevoir que les inconvénients présents et l'on ne songeait à remédier aux autres qu'à mesure qu'ils se présentaient. Malgré tous les travaux des plus sages législateurs, l'état politique demeura toujours imparfait, parce qu'il était presque l'ouvrage du hasard, et que, mal commencé, le temps en découvrant les défauts et suggérant des remèdes, ne put jamais réparer les vices de la constitution. On raccomodait sans cesse, au lieu qu'il eût fallu commencer par nettoyer l'aire et écarter tous les vieux matériaux, comme fit Lycurgue à Sparte, pour élever ensuite un bon édifice. La société ne consista d'abord qu'en quelques conventions générales que tous les particuliers s'engageaient à observer et dont la communauté se rendait garante envers chacun d'eux."[61]

 

            Tout cela n'est pas d'une grande précision. Nous apprenons que la législation est imparfaite parce qu'elle ne possède pas l'unité et la cohérence systématique d'un unique projet politique, et surtout nous apprenons l'absence d'une magistrature. Il n'y a donc pas de réelle administration et police, pas de réelle force de coercition.

            On nous dit, à la page 87 (GFp.222) que les magistrats (car il y en a ensuite) auront la tâche de faire observer les délibérations du peuple, et on lit, page 91 (GF p.226):

 

            "Le peuple ayant, au sujet des relations sociales, réuni toutes ses volontés en une seule[62], tous les articles sur lesquels cette volonté s'explique deviennent autant de lois fondamentales qui obligent tous les membres de l'Etat sans exception, et l'une desquelles règle le choix et les pouvoir des magistrats chargés de veiller à l'exécution des autres."

 

            Cette volonté, ici, ressemble fort à la volonté générale du Contrat social, volonté du peuple souverain qui vote les lois directement, sans représentants. Il semble donc que le peuple ait le pouvoir législatif et que la magistrature ne soit que l'organe exécutif[63]. Mais en quoi est-ce donc alors une étape négative, puisque le peuple détient le pouvoir souverain?

            D'abord, remarquons que le processus de détérioration politique ne concerne pas toutes les magistratures et toutes les formes de société politique:

 

            "Les diverses formes de gouvernement[64] tirent leur origine des différences plus ou moins grandes qui se trouvèrent entre les particuliers au moment de l'institution. Un homme était-il éminent en pouvoir, en vertu, en richesse ou en crédit? Il fut seul élu magistrat, et l'Etat devint monarchique[65]; si plusieurs à peu près égaux entre eux l'emportaient sur tous les autres, ils furent élus conjointement et l'on eut une aristocratie[66]. Ceux dont la fortune ou les talents étaient moins disproportionnés et qui s'étaient le moins éloignés de l'état de nature gardèrent l'administration suprême[67] et formèrent une démocratie[68]. Le temps vérifia laquelle de ces formes était la plus avantageuse. Les uns[69] restèrent uniquement soumis aux lois, les autres obéirent bientôt à des maîtres."[70]

 

            On remarque que la démocratie est mise à l'écart du processus de détérioration sans une argumentation vraiment décisive. Rousseau indique ici surtout que la corruption de la société politique sera d'autant plus probable que les inégalités seront dévéloppées au moment du contrat.

            La détérioration politique qui va mener à la plus grande servitude ne concerne donc, dans notre discours, que les sociétés politiques dont le gouvernement est monarchique ou aristocratique. La magistrature serait donc une étape négative uniquement dans ces derniers cas parce qu'elle prépare le terrain de la tyrannie en concentrant le pouvoir exécutif en un nombre réduit de mains[71].

            Mais il faut avouer que le texte qui porte sur le passage de la magistrature élective à la monarchie héréditaire n'est guère convaincant:

 

            "Dans ces divers gouvernements, toutes les magistratures furent d'abord électives, et quand la richesse ne l'emportait pas, la préférence était accordée au mérite qui donne un ascendant naturel et à l'âge qui donne l'expérience dans les affaires[72] et le sang-froid dans les délibérations.(...) Plus les élections tombaient sur des hommes avancés en âge, plus elles devenaient fréquentes, et plus leurs embarras se faisaient sentir; les brigues s'introduisirent, les factions se formèrent, les partis s'aigrirent, les guerres civiles s'allumèrent, enfin le sang des citoyens fut sacrifié au prétendu bonheur de l'Etat, et l'on fut à la veille de retomber dans l'anarchie des temps antérieurs. L'ambition des principaux profita de ces circonstances pour perpétuer leurs charges dans leurs familles: le peuple déjà accoutumé à la dépendance, au repos et aux commodités de la vie, et déjà hors d'Etat de briser ses fers, consentit à laisser augmenter sa servitude pour affermir sa tranquillité et c'est ainsi que les chefs devenus héréditaires s'accoutumèrent à regarder leur magistrature comme un bien de famille, à se regarder eux-mêmes comme les propriétaires de l'Etat dont ils n'étaient d'abord que les officiers, à appeler leurs concitoyens leurs esclaves, à les compter comme du bétail au nombre des choses qui leur appartenaient et à s'appeler eux-mêmes égaux aux dieux et rois des rois."[73]

 

b4) La mise en place de la servitude

 

            L'excellent et tout à fait essentiel texte dont nous allons partir se trouve chez Nathan page 95 et chez GF p.229. On le lira avec une très grande attention[74].

 

            "Le magistrat ne saurait usurper un pouvoir illégitime sans se faire des créatures auxquelles il est forcé d'en céder quelque partie. D'ailleurs les citoyens ne se laissent opprimer qu'autant qu'entraînés par une aveugle ambition et regardant plus au-dessous qu'au-dessus d'eux, la domination leur devient plus chère que l'indépendance et qu'ils consentent à porter des fers pour en pouvoir donner à leur tour. Il est très difficile de réduire à l'obéissance celui qui ne cherche pas à commander, et le politique le plus adroit ne viendrait à bout d'assujettir des hommes qui ne voudraient qu'être libres, mais l'inégalité s'étend sans peine parmi des âmes ambitieuses[75] et lâches, toujours prêtes à courir les risques de la fortune et à dominer et servir presque indifféremment selon qu'elle leur devient favorable ou contraire. C'est ainsi qu'il dut venir un temps où les yeux du peuple furent fascinés à tel point que ses conducteurs n'avaient qu'à dire au plus petit des hommes: Sois grand, toi et toute ta race, aussitôt il paraissait grand à tout le monde ainsi qu'à ses propres yeux, et ses descendants s'élevaient encore à mesure qu'ils s'éloignaient de lui; plus la cause était reculée et incertaine, plus l'effet augmentait; plus on pouvait compter de fainéants dans une famille, et plus elle devenait illustre."[76]

 

On lira en parallèle le résumé du Discours de la servitude volontaire de La Boétie et le texte de Zinoviev (En annexe II et III, pages 20,21,22.)

On ajoutera à ce passage quelques lignes de la page 97 (Nathan, GF p.232):

 

            "Tout ce qui peut inspirer aux différents ordres une défiance et une haine mutuelle par l'opposition de leurs droits et de leurs intérêts, et fortifier par conséquent le pouvoir qui les contient tous."[77]

 

            Comment comprendre selon ces textes le processus de la servitude? Que Rousseau met-il en avant? Un processus psychologique, économique et politique. C'est un processus psychologique: si vous relisez les pages suivantes du discours, vous verrez que J.J. insiste sur la dimension psychologique de l'homme civilisé perverti. Il ne s'agit pas d'une simple perversion des structures de la société politique: le sujet (car il s'agit du sujet, non du citoyen) est lui-même perverti. Cette perversion est un processus que nous connaissons déjà: la transformation de l'amour de soi en amour-propre par l'étouffement de la pitié naturelle; c'est le paraître devant autrui prenant le pas sur l'être. L'homme moderne, selon Rousseau, est un homme avide de gloire et de domination, et nous retrouvons ici l'homme de l'état de nature selon Hobbes.

            Quel est le point commun entre les textes de Rousseau, de La Boétie et de Zinoviev? On accepte la servitude parce qu'elle permet d'asservir plus petit que soi. On accepte l'esclavage (sous toutes ses formes, même les plus subtiles) si l'on veut soi-même avoir des esclaves[78]. Il y a une organisation pyramidale de la servitude. Dans une perspective rousseauiste, ce processus est fondé sur la dénaturation de l'homme; dans une perspective freudienne, il sera possible grâce aux pulsions primaires[79] agressives que tout pouvoir peut efficacement manipuler[80].

 

Conclusion

 

            Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes a le mérite de se situer au niveau d'une sorte de sociologie historique. Rousseau présente comme une oeuvre humaine progressive ce que la tradition définissait comme un don originel de la nature: la société des hommes est le produit d'un devenir. Mais cette histoire est l'exclusion de l'harmonie naturelle. Bien que Rousseau, malgré sa nostalgie, ne soit pas primitiviste[81], il décrit l'ascension collective, technique, intellectuelle des hommes comme l'équivalent de la chute dont parle la Genèse de la Bible, et il conduit l'histoire humaine jusqu'au terme catastrophique du développement complet de la servitude et des inégalités.

            Pourtant, ce pessimisme historique du Discours est tempéré par l'optimisme anthropologique qui est une constante dans l'oeuvre de Rousseau: l'homme est naturellement bon - du moins pas naturellement mauvais - et son essence est la liberté. Le mal ne réside pas dans la nature humaine, comme le croyait Hobbes ou comme le dira plus tard Freud, il est dans les structures sociales[82]. Derrière le tableau d'une méchante histoire, le coeur rousseauiste intuitionne une nature originelle qui, malgré tout, est porteuse d'espoir. Sinon, pourquoi écrite ensuite l'Emile et le Contrat social?

            Mais c'est peut-être oublier que l'histoire chez Rousseau, est toujours négative, elle n'est pas l'histoire dont parle la philosophie des Lumières, porteuse d'une liberté et d'une raison qui se réalisent peu à peu dans le monde: le pessimisme historique étouffe finalement peut-être chez Rousseau l'optimisme anthropologique.

 

 

 

Annexe

 

I -Résumé simplifié du Discours sur l'origine...(jusqu'au contrat):[83]

 

            Dans ce discours, Rousseau ne prétend pas décrire un état historique "qui n'a peut-être point existé". "J'ai hasardé quelques conjectures", "j'ai commencé quelques raisonnements". Mais si l'état de nature n'a pas existé, il faut néanmoins le définir, c'est selon Rousseau, la norme à partir de laquelle nous pourrons juger notre condition de civilisés. Mais, que l'état de nature soit un état historiquement pré-civil ou une simple hypothèse, il faut retenir que cet état suppose l'absence de société politique, l'absence de lois positives, de pouvoir souverain sous lequel se "rangent" les individus.

            Chez Rousseau, la question de l'état de nature est plus complexe que chez Locke ou chez Hobbes, par exemple, parce que cet état est une histoire, un devenir.

            Dans notre discours, J.J. distingue trois étapes fondamentales de l'état de nature:

 

1) L'état de nature primitif:

            L'homme est dans cet état un être fort proche de l'animalité, aux facultés peu développées (pas de prévision de l'avenir, pas de mémoire ou très peu); il vit dans le présent et se contente de satisfaire ses besoins immédiats. Cet homme n'est ni bon ni méchant[84], il est dans un état d'innocence prémorale. Mais il est libre et perfectible, ce qui est son avantage mais peut-être aussi la source de tous ses maux.

            L'homme primitif vit à partir de deux impulsions naturelles: a) l'amour de soi: ce principe concerne notre bien-être et notre conservation. Il ne faut pas confondre l'amour de soi et l'amour-propre qui est une dénaturation ultérieure de l'amour de soi, qui est une passion sociale négative qui vient d'une comparaison avec autrui: on se compare aux autres et on se donne la préférence, on désire ainsi la première place. Notre moi devient alors ce que Rousseau appelle un moi relatif: on ne peut plus voir les autres sans se comparer à eux et on en vient finalement à se réjouir du malheur d'autrui: la plupart des maux viennent de ce sentiment. Mais dans l'état de nature primitif, où les hommes vivent séparés, le premier principe est cet amour de soi. b) Le deuxième principe est la pitié, qui tempère l'amour de soi. C'est un sentiment naturel, avant toute réflexion qui "nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir nos semblables". On peut donc dire qu'il y a un effet de compensation entre une sorte d'instinct individuel de conservation et une sorte d'instinct de conservation de l'espèce[85]. On peut mesurer ici la différence entre l'état de nature chez Hobbes et l'état de nature primitif chez Rousseau. L'état de nature primitif n'est pas pour Rousseau originellement un état de guerre , d'autant plus que les individus n'entretiennent pas de relations durables. Rousseau accuse Hobbes d'être victime d'une illusion rétrospective. Rousseau accusera de la même façon Locke de vouloir trouver la famille actuelle dans l'état de nature primitif.

            Selon Rousseau, il n'y a rien dans cette situation primitive de l'homme qui doive l'amener nécessairement à la société politique. Cet état aurait pu durer éternellement[86]. Ce qui va amener l'homme à la société, puis à la société politique, c'est une suite de faits extérieurs et contingents qui n'ont rien à voir avec la nature humaine (opposition à Hobbes). Il n'y a pas non plus chez Rousseau de sociabilité naturelle[87].

 

2) La société naissante, pré-agricole et pré-métallurgique:

            C'est alors que l'histoire des hommes commence véritablement. Les faits contingents qui vont déclencher cette évolution sont divers: conditions climatiques, géologiques, hasards (découverte du feu, par exemple), divers obstacles que les hommes vont essayer de surmonter. L'homme commence à comparer les choses et les êtres vivants; ce sont les rudiments des premiers raisonnements. Chacun prend véritablement conscience qu'existent des semblables, et apprend à choisir des stratégies avec autrui. C'est ainsi qu'on voir naître les premières associations, d'abord très provisoires, pour la chasse, par exemple, d'autant plus provisoires que le langage est encore rudimentaire. Des familles se créent ensuite, peu à peu. La distinction homme/femme fait apparaître la première division du travail. Les premiers outils sont inventés. Les conditions de vie s'améliorent, la mollesse et les faux besoins montrent leur nez. A cause de catastrophes naturelles, des familles vont se rapprocher et former les premières peuplades: d'où des progrès du langage. Ces peuplades sont unies par le même genre de vie, les mêmes coutumes. Mais pas de lois ou de réglements réels. Par les relations qui se renforcent, les hommes auraient tendance à devenir parfois féroces, mais ces élans sont tempérés par le risque de vengeance. Rousseau considère que cette époque est la plus heureuse, époque intermédiaire entre "l'indolence de l'état primitif et la pétulente activité de notre amour-propre".

 

3) La société agricole et métallurgique

            Apparaissent la métallurgie, par hasard, et l'agriculture, ce qui crée une nouvelle division du travail, et ce qui pousse à distribuer les terres; d'où la nécessité des premières règles de justice[88]. Les techniques, les arts, le langage se développent. Les facultés humaines sont peu à peu entièrement développées.

            Mais le paraître a remplacé l'être. On est fourbe, jaloux, hypocrite, dominé par l'amour-propre. Les propriétés, ayant créé des inégalités, entraînent des rivalités. Le pauvres veulent par violence prendre les biens des riches. Ces derniers sont vaincus par l'amour du pouvoir, et ne pensent plus qu'à dominer, encore et toujours plus. Voilà pourquoi cette troisième étape de l'état de nature devient un état de guerre. Comprenons bien la différence avec Hobbes: pour ce dernier, la guerre est le produit direct de la conjonction de la nature humaine (orgueil, désir de nuire) et de l'état de rareté des biens. Chez Rousseau, quand l'état de guerre se crée, nous sommes déjà très loin de l'état de nature primitif. L'état de guerre[89] n'est ici que le résultat d'une histoire contigente, qui est à la fois l'histoire de la planète, celle de l'homme, et celle de la dénaturation humaine.

            L'état de guerre va rendre la société politique nécessaire, mais le contrat qui va l'instaurer[90] est une mystification: les riches et les puissants vont tromper les pauvres et les faibles, pour transformer le fait en droit, pour créer une société politique avec des lois destinées à légitimer et défendre leurs propriétés. Nos sociétés seraient issues d'un tel Contrat.

 

- Rousseau et l'état de nature:

            Il est bon de dire quelques mots pour éviter de faire de Rousseau un partisan d'un retour à la nature, ce qui serait un contresens. Faut-il détruire la société, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les ours? C'est la question que se pose Rousseau dans une note du Discours. cette question est importante car le risque est de croire comme Voltaire, par exemple (lettre à Rousseau du 30 août 1755) que Rousseau préconise un retour à l'état de nature. Rétrograder, pour J.J., ne peut être qu'un avilissement, même s'il faut reconnaître que le progrès des lumières s'est accompagné d'une déchéance morale. La doctrine de Rousseau n'implique pas ce retour à la nature qu'on lui a si souvent imputé. On la formulerait plus exactement comme une fidélité à la nature perdue, au sein de la vie sociale. Si l'on affirme que notre philosophe est partisan d'un retour à l'état de nature, il n'est plus possible de comprendre pourquoi il écrit en même temps, à la même époque, l'Emile (ce que le nouvel homme, par une nouvelle éducation, devrait être) et le Contrat social (ce que la nouvelle société politique devrait être).

 

 

II -Quelques mots sur le Discours de la servitude volontaire de La Boétie[91]

 

            La question que se pose La Boétie est: comment la servitude est-elle possible? Précisons d'emblée que c'est la servitude en Monarchie dont il s'agit. Néanmoins, l'étiologie menée par l'ami de Montaigne peut selon moi s'appliquer à tout type de société politique[92]. Il faut donc lire l'oeuvre de La Boétie comme une réflexion générale sur la servitude, qui garde aujourd'hui sa valeur. En témoigne l'influence considérable de ce Discours sur la pensée politique, du XVIème au XXème. Le simple fait que même la "tyrannie élective" soit visée (p.143) semble bien indiquer que l'auteur entend mettre en lumière un processus universel et non simplement élaborer une critique des monarchies de son époque.

 

            Le premier constat, c'est que la servitude ne s'explique pas par la seule force. Les "victimes" sont complices, elles semblent avoir oublié la liberté, comme "enchantées et charmées" par le nom d'un seul. La question d'étude est donc plus précisément: comment la servitude volontaire est-elle possible? La question indique que la victime porte une part importante de responsabilité et qu'on ne saurait imputer au seul tyran le "succès" de la servitude.

 

-  La liberté naturelle:

 

            D'emblée, l'auteur refuse l'idée d'une servitude naturelle: "(...) la nature, le ministre de Dieu (...) n'a pas envoyé ici-bas les plus forts ni les plus avisés, comme des brigands armés dans une forêt, pour y gourmander les plus faibles."(p.140) L'homme est naturellement libre, avec en l'âme "quelque naturelle semence de raison, laquelle, entretenue par bon conseil et coutume, florit en vertu (...)."(p.140) Libre et virtuellement raisonnable de nature, l'homme a une "affectation" spontanée à refuser la servitude. Alors, comment comprendre que l'homme se soit dénaturé pour accepter la servitude?

 

- 1ère raison: la coutume:

 

            La Boétie insiste, comme son ami Montaigne (Essais) sur l'importance de l'habitude ("la coutume") et de l'éducation ("l'institution"): le naturel (liberté et raison) se perd s'il n'est pas entretenu par l'habitude: "Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force; mais ceux qui viennent après servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C'est cela, que les hommes naissant sous le joug, et puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés, et ne pensent bien avoir autre bien ni autre droit que ce qu'ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l'état de leur naissance."(p.145) Bien avant Rousseau, La Boétie constate que l'esclavage n'est pas une nature mais une contrenature que l'habitude a perpétuée. Ainsi, le mal installé, le peuple ne le sent même plus.

 

- 2ème raison: L'abêtissement du peuple:

 

            a) Le tyran sait qu'il est de son intérêt de laisser le peuple au plus bas niveau intellectuel: "Le grand Turc s'est bien avisé de cela, que les livres et la doctrine donnent, plus que tout autre chose, aux hommes le sens et l'entendement de se reconnaître et de haïr la tyrannie."(p.151) Ainsi, les sujets ne savent plus que "regarder ce qui est devant leurs pieds", n'ont ni mémoire (l'histoire et ses leçons) ni imagination (avoir des projets réels), ils vivent enfermés dans le statu quo, incapables de penser qu'on peut vivre autrement.

            b) Le tyran entretient la lâcheté et le caractère "efféminé"(p.153) des sujets. En perdant la liberté (ou plutôt en renonçant) ils ont perdu "la vivacité et ont le coeur bas et  mol, incapable(s) de toutes choses grandes. Les tyrans connaissent bien cela, et, voyant qu'ils prennent ce pli, pour les mieux avachir, encore ils aident-ils."(p.154) Entendons bien sûr que l'individu asservi n'est plus capable de lutter pour la liberté.

            c) Le tyran entretient l'abêtissement des sujets par les jeux, les tavernes, "les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogueries." Ce sont là des "appâts" de la tyrannie "pour endormir (les) sujets sous le joug."(p.157) La Boétie n'oublie pas les "plaisirs de la bouche": il faut que les "lourdauds" asservis puissent "festoyer souvent".

            d) Le tyran doit créer autour de lui un halo de mystère, "mettre la religion devant pour garde-corps", entretenir la superstition à côté de la foi, se donner des origines divines. Bref, il faut que le pouvoir soit autre chose qu'humain, différent du commun, et La Boétie a bien compris que celui qui veut asservir doit manipuler l'imagination des foules.

 

- 3ème raison: L'organisation pyramidale de la servitude:

 

            Nous touchons là à l'essentiel, et bien avant Rousseau, Nietzsche ou Zinoviev, notre auteur a compris qu'on ne saurait asservir ceux qui ne trouvent pas leur intérêt dans la servitude:

            "Mais maintenant, je viens à un point, lequel est à mon avis le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de la tyrannie. Qui pense que les hallebardes, les gardes (...) gardent les tyrans, à mon jugement, se trompe fort; et s'en aident-ils, comme je crois, pour plus la formalité et épouvantail que pour fiance qu'ils y aient. (...) Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies des gens à pied, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croirait pas du premier coup, mais certes, il est vrai: ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui tiennent tout le pays en servage. (...) Ces six ont six cents qui profitent sous eux, et font de leurs six cents ce que les six font au tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu'ils ont élevés en état, auxquels ils font donner ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers, afin qu'ils tiennent la main à leur avarice et cruauté et qu'ils l'exécutent quand il sera temps; et fassent tant de maux d'ailleurs qu'ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s'exempter que par leur moyen des lois et de la peine. Grande est la suite qui vient après cela, et qui voudra s'amuser à dévider ce filet, il verra que, non pas les six mille, mais les cent mille, mais les millions, par cette corde, se tiennent au tyran (...). De là venait la crue du Sénat sous Jules César, l'établissement de nouveaux Etats, érection d'offices; non pas certes à le bien prendre, réformation de justice, mais nouveaux soutiens de la tyrannie. En somme que l'on en vient là, par les faveurs ou sous- faveurs, les gains ou regains qu'on a avec les tyrans, qu'il se trouve enfin quasi autant de gens auxquels la tyrannie semble être profitable, comme de ceux à qui la liberté serait agréable. (...) dès lors qu'un roi s'est déclaré tyran (...) tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de larroneaux et essorillés, qui ne peuvent guère en une république faire mal ni bien, mais ceux qui sont tâchés d'une ardente ambition et d'une notable avarice, s'amassent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin, et être, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mêmes.(...)

            Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux desquels, s'ils valaient rien, il se devrait garder. (...) des hommes sont contents d'endurer du mal pour en faire non pas à celui qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux (...)."(p.162,163,164)

 

Conclusion

 

            "(...) complices, (....) soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre."(p.139)

 

III -Extrait de "Sans illusions" de Zinoviev

 

            "L'esclavage moderne a aussi ceci d'intéressant qu'il élargit à un degré incomparable (au regard de la société ancienne) le nombre d'individus qui sont dotés d'un pouvoir officiel sur leurs semblables, de sorte que presque tous les membres de cette société ont une parcelle de pouvoir sur les autres. Dans cette société, la masse du pouvoir atteint des dimensions jamais vues et elle se répartit dans la société de même que tous les autres biens: selon la position sociale de chacun. Il n'empêche: il y a bien une répartition. C'est un esclavage d'un genre particulier, ou la condition d'esclave est compensée par la possibilité qu'à chacun de voir en autrui des subordonnés qui lui sont soumis: ici la liberté est remplacée par une possibilité d'asservir les autres, par une participation à l'asservissement général. Non pas une volonté de liberté, mais la volonté de priver les autres de toute velléité de liberté, tel est l'ersatz de liberté qu'on propose aux citoyens de cette société. Or, c'est beaucoup plus facile et plus simple d'être esclave que de ne pas l'être. C'est nous-mêmes qui réalisons l'oppression d'autrui. C'est nous-mêmes qui, d'un commun effort, nous transformons en esclaves de nous-mêmes, grâce à quoi nous devenons des esclaces d'autrui."

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1]"Tout ce qu'il y a de hardi dans le Contrat social était auparavant dans le Discours sur l'inégalité." (Confessions pléiade tome 1 des O.C p.407)

[2]Droit politique: ici, ensemble des règles constitutionnelles de toute société politique légitime. Par exemple, si l'on fait de la séparation du législatif et de l'exécutif une règle du droit politique, cela veut dire qu'une société politique qui se voudrait légitime devrait adopter cette séparation. Si ce n'était pas le cas, la société politique serait illégitime, et la révolte serait  légitime. Nous verrons plus loin que, chez Rousseau, le droit politique est issu du droit naturel, droit naturel que toute société politique doit respecter.

[3]Politique I,2 - Vrin p.25

[4]Garnier Flammarion p.43, Magnard p.52

[5]idem

[6]C'est-à-dire ici à des auteurs qui ont perdu la liberté et le goût de la liberté, qui ne comprennent pas la véritable nature humaine.

[7]Intégrales de philo. Nathan p.88, GF p.223

[8]GF p.63, Magnard p.46

[9]GF p.148, Magnard p.296

[10]C'est-à-dire ici à tout être vivant, y compris l'homme.

[11]Discours sur l'origine... - Intégrales de philo. Nathan p.53, GF p.171

[12]Et c'est là un lieu commun de la pensée philosophique.

[13]Pour Descartes, l'animal est une machine, de la simple substance étendue, il ne pense pas, il n'a pas d'âme.

[14]Contrat social Chapitre 2 du livre IV - GF p.148, Magnard p.296

[15]Voir Discours sur l'origine... Nathan p.90, GF p.225: "Je ne m'arrêterai point à rechercher si, la liberté étant la plus noble des facultés de l'homme, ce n'est pas dégrader sa nature, se mettre au niveau des bêtes esclaves de l'instinct, offenser même l'auteur de son être, que de renoncer sans réserve au plus précieux de tous ses dons."

[16]Intégrales de philo. Nathan p.90

[17]Chapitre 4 du livre I - GF p.46, Magnard p.64

[18]On peut le trouver en GF ou en Intégrales de philo. Nathan

[19]Discours sur la première décade de Tite-Live - chapitre XVI - Pléiade oeuvres complètes page 423

[20]C'est-à-dire quand il sort juste de l'état de nature pour former une société politique.

[21]GF pp.81,82 - Magnard p.158

[22]"(...) il en est de la liberté comme de ces aliments solides et succulents, ou de ces vins généreux, propres à nourrir et fortifier les tempéraments robustes qui en ont l'habitude, mais qui accablent, ruinent et enivrent les faibles et délicats qui n'y sont point faits. Les peuples une fois accoutumés à des maîtres ne sont plus en état de s'en passer. S'ils tentent de secouer le joug, ils s'éloignent d'autant plus de la liberté que prenant pour elle une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent presque toujours à des séducteurs qui ne font qu'aggraver leurs chaînes."(Dédicace du Discours - Nathan p.31,GF p.141

[23]Oeuvres complètes à la Pléiade - Tome 2 p.972

[24]Oeuvres complètes à la Pléiade - Tome 1 p.935

[25]GF p.45 - Magnard p.62

[26]Locke: Traité du gouvernement civil - Garnier Flammarion - Il faudrait le lire cette année.

[27]Intégrales de philo. Nathan p.89

[28]Spécialistes du droit.

[29]Voir Discours sur l'origine... Nathan p.89, GF p.224: "En continuant d'examiner les faits par le droit, on ne trouverait pas plus de solidité que de vérité dans l'établissement volontaire de la tyrannie, et il serait difficile de montrer la validité d'un contrat qui n'obligerait qu'une des parties, où l'on mettrait tout d'un côté (*) et rien de l'autre et qui ne tournerait qu'au préjudice de celui qui s'engage."

(*) Le raisonnement de Pufendorf, dans le texte précédemment cité, est spécieux: en fait, c'est l'esclave, qui, par son travail, produit la richesse qu'on lui reverse en partie. C'est le maître qui a tout à gagner par ce pseudo-échange.

[30]Qu'il faut lire et relire avec grand sérieux. C'est un texte tout à fait fondamental.

[31]On trouve le même type d'argumentation dans le Discours sur l'origine...(GF p.221 - Nathan p.86):"Le droit de conquête n'étant point un droit n'en a pu fonder aucun autre, le conquérant et les peuples conquis restant toujours entre eux dans l'état de guerre, à moins que la nation remise en pleine liberté ne choisisse volontairement son vainqueur pour chef* Jusque-là, quelques capitulations qu'on ait faites, comme elles n'ont été fondées que sur la violence (...) il ne peut y avoir dans cette hyptohèse ni véritable société, ni corps politique, ni d'autre loi que celle du plus fort."

*: passage problématique: Si Rousseau veut dire ici qu'une multitude peut par consentement abandonner sa liberté, c'est une thèse qu'il abandonnera dans le Contrat social. Si - et je penche pour cette solution - "chef" a le sens habituel que Rousseau lui donne dans son oeuvre, le peuple, dans ce cas, tout en conservant le pouvoir de voter les lois, peut abandonner à une puissance exécutive la fonction administrative et judiciaire.

[32]C'est-à-dire ici l'expression "droit du plus fort" qui ne signifie rien puisque tout ici se réduit à la force: il n'y a pas de droit du plus fort, il y a la force du plus fort.

[33]Voir Discours sur l'origine..., Nathan p.98,GF p.233: "(...) le despote n'est le maître qu'aussi longtemps qu'il est le plus fort et (...) sitôt qu'on peut l'expulser, il n'a point à réclamer contre la violence. L'émeute qui finit par étranger ou détrôner un sultan est un acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposait la veille des vies et des biens de ses sujets. La seule force le maintenait, la seule force le renverse."

[34]GF p.44 - Magnard p.58

[35]Nathan p.3O, GF p.139

[36]GF pp.600,601

[37]Que signifie ici le mot tempéré? l'ensemble de la dédicace éclaire ce mot: si le peuple a le pouvoir souverain, celui de voter les lois, il n'a ni le pouvoir de créer et proposer ces lois, ni le pouvoir de les exécuter. Il ne s'agit pas d'une démocratie totale, où le peuple, sans représentants, aurait tous les pouvoirs. Il s'agit d'une République à souveraineté populaire et à magistrature aristocratique, la société politique la meilleure selon Rousseau.

[38]Nathan p.31, GF p.140

[39]Nathan p.32, GF p.142

[40]Voir le Léviathan et Du citoyen (Le citoyen en GF)

[41]Discours sur l'origine... Nathan p.73

[42]"L'éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d'eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce: voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu'on doit leur apprendre dès l'enfance. Tant qu'on ne remontera pas à ce principe, on s'écartera du but, et tous les préceptes qu'on leur donnera ne serviront de rien pour le bonheur ni pour le nôtre."(GF p.475) "Quand les femmes seront ce qu'elles doivent être, elles se borneront aux choses de leur compétence, et jugeront toujours bien; mais depuis qu'elles se sont établies les arbitres de la littérature, depuis qu'elles se sont mises à juger les livres et à en faire à toute force, elles ne connaissent plus rien. Les auteurs qui consultent les savantes sur leurs ouvrages sont toujours sûrs d'être mal conseillés."(GF p.446) On lira les Confessions pour savoir ce qu'il en est du rapport de J.J. aux femmes...

[43]Nathan p.76, GF p.209

[44]Sauf bien sûr su l'on accorde un sens très large au mot servitude, au sens où Platon et les stoïciens parlent d'esclavage des passions et des besoins.

[45]Pléiade - tome 4 des O.C p.311

[46]Rousseau n'aurait pas dit cela s'il avait connu notre époque où la servitude passe en grande partie par la dépendance à l'égard des choses.

[47]Nathan p.79, GF p.213

[48]Souligné par nous.

[49]Attention! Rousseau ne veut pas dire que la société politique (ou civile) naît avec la propriété. Il veut dire que la propriété va entraîner mécaniquement un processus qui mène de façon nécessaire au contrat, c'est-à-dire à la société politique. Ou dit autrement, dès que la propriété apparaît, les hommes n'ont plus à faire librement leur histoire, elle se fait par eux mais selon un mécanisme plus fort que leurs intentions conscientes: c'est une démarche qui n'est pas sans annoncer la pensée marxienne.

[50]Premières lignes de la seconde partie.

[51]Nathan p.83, GF p.217

[52]idem

[53]Nous renverrons un peu plus loin aux textes de La Boétie et de Zinoviev en Annexe.

[54]Nathan p.82, GF p.216

[55]Pléiade O.C tome 4 p.311

[56]Pléiade tome 3 des O.C p.841

[57]Cité par Philonenko dans Théorie et Praxis (vrin): passage qu'il faut beaucoup méditer...

[58]Nathan p.83, GF p.218

[59]Oh! Pardon! Monsieur de Voltaire, propriétaire de Ferney...

[60]Je laisse ici de côté l'épître dédicatoire adressé à la République de Genève. On y trouve, en laissant de côté la flatterie, de façon assez fidèle, l'idéal politique de Rousseau.

[61]Nathan p.86,GF p.222

[62]Tout ce qui est souligné dans ce texte l'est par nous.

[63]Ce qui correspondrait, en gros, à la société politique décrite dans la dédicace.

[64]Gouvernement est le plus souvent synonyme d'exécutif (magistrature) chez Rousseau.

[65]En accord avec ce qui a été dit, il faut comprendre ici que l'exécutif devient monarchique, le législatif restant populaire.

[66]Idem: l'exécutif devient aristocratique.

[67]Ce mot indique que la conception rousseauiste n'est pas encore entièrement claire. En quoi l'administration est-elle suprême. Dans le Contrat social, le mot "suprême" sera réservé au pouvoir souverain du peuple.

[68]C'est-à-dire que le peule détient tous les pouvoirs, directement. Pas de parlement,etc, pas d'aministration, pas de police,etc. Cet Etat parfait (trop parfait pour les hommes), dira Rousseau, est réservé aux Dieux. Si les Dieux se gouvernaient, ils se gouverneraient démocratiquement.

[69]En démocratie.

[70]Nathan p.92, GF p.227

[71]Rousseau insistera, dans le Contrat social, sur la tendance générale de l'exécutif à s'emparer du législatif.

[72]Illusion décidément tenace...

[73]Nathan p.93, GF p.228

[74]Ce qui est souligné dans ce texte l'est par nous.

[75]Evidemment, Voltaire ne pouvait aimer Rousseau...

[76] Texte tout à fait explosif! Nathan p.95, GF p.229

[77]Fondamental: à méditer...

[78]Regardez autour de vous tous ces petits chefs sadiques (et les profs. ne sont pas à l'abri...) qui eux-mêmes sont dominés par un supérieur hiérarchique. Regardez ces petits employés frustrés qui tyrannisent leur famille à la maison, quand ils n'ont pas un  chien à qui ils hurlent: "Debout...couché...assis." Tout cela pour dire qu'on peut toujours, dans la servitude, rejeter son agressivité sur plus petit que soi.

[79]Dans une perspective reichienne, il s'agirait de pulsions secondaires (voir Reich: Psychologie de masse du fascisme)

[80]Voir le rôle des boucs émissaires dans les sociétés politiques. Voir les excellentes analyses de Freud sur cette question.

[81]Il ne demande pas un retour à la nature primitive. Il sait que ce retour est impossible.

[82]La dénaturation commence dès l'état social, à la fin de l'état de nature primitif.

[83]Vous pouvez bien sûr avoir l'impression d'une répétition, d'autant plus que vous venez de lire le livre, mais ces petits résumés sont bien utiles pour les révisions.

[84]Quand Rousseau dit parfois que l'homme est naturellement bon, il veut par là s'opposer directement à Hobbes.

[85]On trouve à peu près la même chose chez Locke (Traité du gouvernement civil) mais c'est pour ce dernier une loi naturelle de la raison.

[86]Il n'est d'ailleurs pas certain que cette thèse rousseauiste s'accorde avec l'idée de perfectibilité naturelle.

[87]C'est-à-dire qu'il n'y a pas une tendance naturelle de l'homme à former des communautés.

[88]Ce ne sont toujours pas des lois.

[89]"Etat de guerre" ne signifie pas qu'il y a guerre permanente, mais que l'état est un état permanent d'insécurité, où autrui peut à tout instant se montrer hostile.

[90]Ce n'est pas le contrat social du Contrat social, livre de droit politique qui dit ce qui doit être, le discours dit ce qui a peut-être été (perspective hypothético-historique).

[91]Toutes les références sont Garnier Flammarion.

[92]En lisant ces quelques lignes qui suivent, vous allez certainement comprendre la portée toute actuelle du propos de notre auteur.